POLÉMIQUE DE MELANCHTHON
dite sur ce qui touche à l'exposé du dogme, il est d'autant moins retenu dans l'amertume des invectives et des injures qu'il verse à flots sur ses adversaires ; il les traite de menteurs, hypocrites, blasphémateurs, scélérats, ânes grossiers, désespérés sophistes, traîtres, sophistes stupides, etc. K
A ceci, il faut joindre une observation frappante et singulière ; c'est que dans la Coîifession et V Apologie, Mélanchthon met sur le compte des théologiens catholiques des dogmes et des assertions que jamais théologiens n'avaient rêvés et dont tous avaient même enseigné le contraire. Une grande partie de l'Apologie est ainsi devenue inutile pour l'étude de la partie symbolique du protestantisme , l'auteur s'étant donné beaucoup de tracas pour forcer une porte ouverte , c'est-à-dire pour réfuter des choses qui n'avaient besoin d'aucune réfutation, personne ne les soutenant. De plus, en dépit de la déclaration la plus positive de ceux qui le réfutèrent, il répéta et développa dans l'Apologie les accusations énoncées pour la première fois dans la Confession. En vain les théologiens catholiques déclarèrent-ils dans la Confutation (art. 4 ) qu'il n'est question que des œuvres qui se font par la grâce divine ; que personne ne peut rien sans la grâce ; que toute notre valeur nous vient de Dieu ; que personne n'arrive au Fils sans être attiré par le Père ; que nul homme ne peut, de ses propres forces, mériter la vie éternelle ; que nos œuvres n'ont en elles - mêmes aucun mérite , mais ne deviennent dignes de la grâce de la vie éterneile qu'autant qu'elles sont opérées avec l'assistance divine. En vain ils affirmaient (art. 5) qu'ils attribuent tout à la foi, agissant par la cliarité ; que nos œuvres ne sont rien, et n'ont de mérite et de vertu que par les mérites et les soutfrances de Jésus-Christ; que toutes les œuvres ne sont méritoires qu'autant qu'opérées dans la foi. Mélanchthon n'en tint aucun compte : il persista à dire qu'ils étaient de grossiers pélagiens ; qu'ils enseignaient qu'on devait mériter de Dieu, par ses bonnes œuvres, la rémission des péchés, etc. Ce dernier point, que la rémission des péchés ne peut être méritée par les œuvres des hommes, était particu-
1 Dans lu traduction allemande de l'Apologie sont intercalées encore plus d'injures qu'il n'y en a dan? le texte original latin.
DAÎSS LA COIST. Ij'aUGSB. ET l'aPOLOGIE. 271
lièrement présenté par lui comme un dogme enseveli jusqu'alors et qui venait d'être retrouvé et remis en lumière, bien que depuis longtemps on enseignât la même chose dans le monde entier i.
D'abord, Mélanchthon avait accordé aux théologiens catholiques, dans la Confession d'Augsbourg, qu'ils enseignaient maintenant comme quoi l'homme est justifié par la foi et par les œuvres, et que cette doctrine était plus supportable et plus consolante que leur doctrine d'autrefois *. Mais quelques mois plus lard il se repentit de cette concession ; pensant qu'il fallait peindre la doctrine catholique sous des couleurs plus efTrayantes, il élimina tout ce passage dans l'édition in-S" de 1531, et mit à la place : « Que les théologiens catholiques ne cessent pas d'obscurcir la doctrine de la foi, etc. '. »
Pourtant le caractère « sophistique » de son Apologie lui déplut enfin à lui-même, et en 1535 il voulut l'améliorer, particulièrement en ce qui concerne le dogme de la justi-
* Cet avide désir de dire tout le mal possible de la théologie scolaslique , fait tomber parfois Mélanchlhon dans de singulières contradictions. Ainsi , par exemple, il soutient dans l'Apologie que les scolastiques nient ouvertenieni: le péché originel, et attribuent à la nature humaine une pureté morale complète. Tribuunt (Sckotastici) humaiio} natur(B intégras vires ad diligendum Deum super omnia^ ad facienda jirœcepta Dei quoad subsianliam actiium, ncc vident se jmgnaniia diccre. Nam propriis viribus posse diiigere Deum super om/im, faccre prœcepta Dei^ quid aliud est^ quam habere juslitiam criginis ? Certainement, si jamais scolastique avait enseigné de pareilles choses, il eClt dû, pour être conséquent, nier la rédemption par Jésus-Chiist. Cependant Mélanchlhon lui-même avoue qu'il a avancé là une assertion sans fondement : car il est dit, toujours dans la même Apologie : Itaque velus definido, cuyn tnquît [Augustinus), pcccaium esse carentiam justitiœ, dcirahit non solum obedicnliam infcriorum viriuin hominis, sed etiam detrahit nolitiam Dei, fiduciam erga Deum, timorem cl amorem Dei, aut certe tim isla efficiendi detrahit. Nam cl ipsi tlieologi in scholis tradunt isla noneffici sine cerlis doniset auailio gratiœ, Apolog. p. 53-55. Si les scolasliques enstignaient, comme cela est réellement le cas, que l'homme ne peut accomplir les commandements de Dieu sans le secours de la grâce divine, c'est une pure ficlion de dire qu'ils attribuaient à riiomiue des facultés entières, se sunis-aui d'elles-mCmes.
' Doccnl nos non tanUim operibus jusiificari, sed conjungunt fulera et opéra, et dicunt nos lide et operibus juslilicori. Quae doctrina toîerabilior est priore, cl plus aiîerre polcst con«o!alionis quam vêtus eorum doctrina.
* Rlsi non dcsinunt obscurare doclrinam fidei, cum relinquunt dubias con« scieutias, et jubent remissionem peccalorum mereri operibus- Nec docent quod >oIa lido propler Christum certo accipiamus remissionem peccatorum.
272 OBSCURITÉ ET INCEUTITtlDE DANS LA MANIERE
fication *. Dans une lettre à Camerarius, de 1535, il met la manière sophistique dont la doctrine protestante a été jusqu'alors présentée et défendue, au nombre des vices et des fautes qui l'inquiètent plus que les dangers extérieurs 2. Dès 1531, il regretta maints passages de son Apologie touchant la justification, passages qu'il désignait par euphémie sous \é nom d'argutice, et qu'il avait l'intention de changer ^ En 1534, il avait écrit à Bucer que, dans le Mémoire pour les Français, il avait mitigé l'article de la justification, et montré certaines choses seulement comme à distance ^.
Mélanchthon , jusqu'à ce moment, ne conçoit pas encore avec une entière clarté la manière dont s'opère la justification et le rôle que la foi est appelée à y jouer ; il essaie de fusionner deux idées différentes et contraires l'une à l'autre, ce qui le fait tomber lui-même dans de nouvelles complications. C'est ainsi que dans le passage de l'Epître aux Romains, ch. V, f, i, il fait valoir, en le rattachant au dogme de l'imputation, le caractère extérieur et déclaratoire de la justification '\ Mais ensuite, comme fit également Luther dans ses premiers temps, considérant l'acte par lequel l'homme conçoit la foi comme un acte d'obéissance et une œuvre agréable à Dieu, il déclare que c'est cet acte que Dieu impute à justice à l'homme. Néanmoins, il semble avoir entrevu cette conséquence que, si l'acte de la foi, impliquant
* A Myconius : Apologiiim recudo et fere lolam wovam facio, ut liabeat minus Sophislices. A Menius : Mea Apologia rcnala est, et raelior fada in loco justificationis. (Corp. Réf. 11, 872, 873.)
» INec tam me perturbant illa pericula, quam noslra vitia. Quanlura enim , bone Deus, reprehendendi sumus, quod non damusoperam, ut sanentur ambigenles conscienliae, ut doclrina pure, simplicilcr y.at àvcu CTocptat:/--^; explicata exstet, bsec nieum aninium maxime angunl. Recudo Apologiom et locos, etcerte cupio, simpliciler explicare prœcipuos locos, sed ad rem tantam opus erat quadam communicalione xal ^ovcp.iXiat;. (Corp. Réf. n, 8G1.)
* A Camerarius. Corp. Réf. 11, 50j. — De même ù Myconius : Apologia mea recuditur nunc, et ego locum de juslilicaiione magis eliam illustrare conor; quœdam enim in solutionibus argumcntorum milii displicent. (L. c. 506.)
î* Justiticare boc loco forcnsi consueludine significat reum absolvere, et prolumliare juslum, sed proptcr alienam juslitium, videlicet Ghrisli, quœ aliéna juslilia communicatur nobis per lidem. Itaquc cum boc loco juslitia nostra sit irapulatio alienae juslitia-, aliter bic de juslilia loquendum esl, quam cum in pbilosopbia aut in foro qua'rimus juslitiam proprii operis, quœ cerle est in volunlate, ~ Apologia (Concordia. Lipsiœ. 1584) p. H9,
d'exposer la DOCTR. de L.\ .TISTIFTCATIO^. 273
une obéissance envers l'Evangile , est imputé à justice à l'homme, il n'y a pas de motits pour exclure de la justification les autres actes des vertus évangéliques, de la charité, etc. ; c'est pourquoi il ajoute que les bonnes œuvres ou l'obéissance à la loi ne plaisent qu'à cause de cette foi, celle-ci seule embrassant Jésus-Christ, qui nous pardonne les transgressions toujours contenues dans nos œuvres, même dans les bonnes.
Cette confusion d'idées se manifeste également en ce que Mélanchlhon distinguait encore l'une d'avec l'autre la Justification et la démission des péchés i. 11 fallait donc qu'il entendît par justification l'acte hyperphysique delà régénération ou de la conversion ( d'accord en cela avec la doctrine catholique). D'autres expressions de l'Apologie viennent encore à l'appui de ce que nous disons, car elles représentent la justification comme s'accomplissant en ce que l'homme reçoit le Saint-Esprit mérité par Jésus-Christ, mais que Jésus-Christ donne cet Esprit à ceux qui s'unissent à lui par la foi ou le saisissent par la foi, ce qui les rend capables d'accomplir la loi ^ — Enfin, Mélanchthon va jusqu'à
* Data LSt promissio remi.ssionis peccatorum et justificationis propler ClirisUiiu. — Promissio gratis all'ert remissionetn peccaloriini et justificalioncm. — Evaugeliiim est pvoprie promissio remissioiiis peccatorum et jtislilicalionis propler Cliristum. — Cbytraus faisait déjà remarquer que ceci était iucompaiil)le avec la doclrine proteslanle, telle qu'où la lit dans la Formule de Concorde : Justilicationem non solaremissioiie peccalorura, sed eliam rcnovatione doiiniri, (|iiod in articulis Smalcaldicis et in Apologia aliquoties fit ^imo in ipsa confessione remissio peccatorum et justificatio tanquam res diversa», vel cerie ita cognat;e, ut lamen difterentcs sinl, aliquoties conjunguntur) id cum deciaratione arliculi in Formula Concordiae plane non consentit. (Chylrati Epp. p. 1132.) — Flacius se plaint également que Mélanchthon fasse une distinction entre la rémission des péchés et la juslilicalion (Admon, decavend. error. Major. H. 2.) — VValiiser essaie d'attribuer aux paroles de Mélanchthon un sens emprunté à la doclrine proteslanle telle qu'elle se développa plus lard, mais qui, en 1530, n'était évidemment point dans la pensée du Uéformateur. D'après cette explication, la justification se composant de deux parties, lémission des péchés et imputation de la justice active de Jésus-Christ, il faudrait entendre par \ajustificatio de Mélanchthon la specialisjuslxtice ClirUti applicatio. (Walliseri vindicizp lihr. Symbol, ceci. Luth., p. 81.)
=" Cum loquunlur de habitu dileclionis, fmgunt, eum homines per opora mercri, non docent, per verbum accipi, sicutet hoc tempore Anabaptisla; docent; al cum Deo non polest agi, Deus non pote'^t apprehcndi, nisi per verbum, sicut Paulus inquit : Kvangelium est polentia Dei ad salulem omni credenti, item : Fides est ex audilu. Et rel hinc argumentum sumi potest, quod fides justilicet,
274 COIVTRADIGTIONS DANS l'aPOLOGIE.
dire que c'est tout le renouvellement de la vie qui donne le salut 1 , renversant ainsi son propre système dont l'idée fondamentale est précisément d'exclure la rénovation de la vie ou la sanctification de tout rapport avec la justice qui compte devant Dieu et avec le salut. Il semblerait aussi qu'il nourrît encore, à cette époque, une idée qu'il blâme un peu plus tard chez Brenz, à savoir : que les hommes sont justifiés par la foi, parce qu'ils reçoivent par la foi le Saint-Esprit, qui opère alors en eux la justice, c'est-à-dire l'accomplissement de la loi ^ A ceci se rattache cette idée exprimée dans l'Apologie 3, que c'est le Saint-Esprit qui opère la justification de l'homme, chose incompatible avec la justification par pure imputation, mais supposant, au contraire, une action réelle, physique ou hyperphysique, et une rénovation intérieure.
Une nouvelle confusion, une nouvelle source de contradictions naquit de la nécessité où se trouva Mélanchthon de répondre dans son Apologie à ce passage de saint Jacques, contre lequel échouèrent de tout temps toutes les tentatives faites dans le but de donner au nouveau dogme une sanction biblique. Il ne semblait rester que cette seule alternative, ou, comme Luther, d'éliminer du canon du Nouveau Testament répître de saint Jacques tout entière ; ou bien d'avoir recours à l'expédient adopté plus tard par l'Église protes-
quia, si taiiluni fil justifîcalio per verbuni, el verbum tanlum fide apprehendilur, sequilur, quotl fidcs juslificet. Hacc diximus liactenus, ut modiim re;>cncrationis oslenderemus, ut et iiUelligi possit, qualis sit fides, de qua loquimur.
Il est clairement dit ici que dans ta Justiflcatioti ou la régénératioii la
charité liabilwUe est dotutée par ta foi qui saint ta parole : Constat, juslificationem non solum inilium renovatloiiis significare, sed reconciiialionem, qua eliara poslea accepli sumus. ~ Sicut oporlet defendere, quod prœler legem necessaria sit pvomissio Chrisli, ita necesse est defendere, quod lides juslincel. Lex enim non polest fieii, nisi prius acceplo Spiriiu sanclo. Necesse est igitur defendere, quod piomissio Cliristi necessaria sit. (Apologia, p. 71, 72, 90.)
* Apol. p. 117 : Ifa hic de eiccmosyna dicendura est, quod tola iHa novilas vilae Sidvel. — Voyez , chez IVatliser^ p. f2.\2 ^ 218, et chez TVatch (Inlrod. in libr. Symbol, p, Zi/|3 etseq.) tes diverses ienialives qui furent faites pour mettre ce passage en harmonie arec la doctrine luthérienne,
2 Hœc ipsa novitas non suflicit. Ideo sola fide sumus jiisli, non quia sit radix', ut lu scribis, sed quia apprehendit Cbristiun, propter queni sumus accepli. (Corp. Réf. ii, 501.) — Ce qui prouve qu'il regretta plus tard d'avoir écrit ce passage de C Apologie, c'est qu'il le supprima dans la traduction allemande,
8 Apologia, p. 08-70 ts.
lante, et d'admettre que saint Jacques ne parle que de la justice qui se manifeste devant les hommes par des œuvres. Mélanchthon ne put se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces deux partis : il repoussait le premier parce qu'il reconnaissait parfaitement les conséquences terribles qui en sortiraient pour le Christianisme tout entier; le second, parce qu'il avait honte, vis-à-vis des théologiens catholiques, d'avoir recours à une interprétation que l'Apôtre lui-même dément de la manière la plus formelle. 11 préféra prendre un troisième moyen par lequel, toutefois, il sacrifiait au fond le dogme protestant. 11 distingua dans l'expression « être justifié » une double signification; d'une part, cela voudrait dire : devenir réellement juste intérieurement de pécheur que l'on était; d'autre part, cela signifierait : être déclaré juste ( dans le sens judiciaire). C'était dans ce dernier sens, selon Mélanchthon , que saint Jacques employait ce mot ; il liait la justification aux œuvres comme acte déclaratoire de Dieu en qualité de juge, et enseignait que l'homme qui a la foi et les bonnes œuvres est déclaré juste par Dieu *.
* Et juslificari signifient hic non ex impio jnsîiim effici, sed usu forensi jîistum pronuntiari. Sicut hic (Rom. 2, 13) faclores legis juslificiibunlur. Sicut igilur haec verba nihil irabenl incommodi : fuclores legi.'^ juslificabunlur, iia de Jacobi veibis scnlimiis : justificalur homo noî) solum ex Me, sed etiam ex operibus, quia certc jusli pronunlianlur homines habenles fidcni et bona opéra. Nara bona opéra in sanclis, ut diximus, sunt jusliliœ et placent propter fidem. Nam hsec tantum opéra praedical Jacobus, quœ (ides efficit, sicut lostatur, cum de Abraham dicil : Fidcs adjuvat opéra ejus. In haiic sententiam dicitur : Factures legis jdsiificantur, hoc est, justi proiuintianf ur, qui corde credunt Deo, deinde habcnt bonos fruclus, qui placent propter fidem ideoque sunt implelio kgis. Dmis V édition în-8" de fJpologic, de l\in 1531, ce passage a déjà subi quelques modifications: A ces mots « Opéra sunt juslitiœ » est ajouté « legis, » et le reste est formulé comme il sxiil : Quie sunt accepta propter fidem. Nec sunt accepta;, quia salisfacianl Icgi. Justiiicanlur igitur homines ex fide et operibus, non propter opéra, sed propter fidem , quain lamen bona opéra sequi necesse est. Jacobus enim ioquilur de his operibus, quae fidem sequunîur, sicut testatur, cum ail : Fides adjuvat opéra ejus. Sic at cipiendum est : Faclores legis justificabuntur, hoc est, qui credunt et habcnt bonos fructus, jusli pronuntiantur. Nam lex ita fit, si credimus, et placet propter fidem, non quod opéra legi satisfaciant.
On voit que déjà Mélanchthon avait regretté plusieurs choses. Cette implelio legis, qu'il avait soutenue, cède maintenant la place à cette autre assertion que les bonnes œuvres n'accomplissent aucunement la loi; et, quant au rapport des œuvres avec la justification, il préfère se mettre en contradiction avec lui-même, dans une même phrase, niant dans le couFéquent {non propter opéra, sed propter fidem) ce qu'il avait aflirmé dans l'antécédent {justificanlur homines