FOI S1>É€[ALE
Il était difficile de contredire d'une manière plus nette et pins évidente la doctrine capitale du protestantisme, et le silence de Luther et des théologiens les plus zélés de son parti ne s'explique que par leur perplexité à l'égard de l'Epître de saint Jacques, et par l'intérêt de parti qui commandait d'user du plus grand ménagement envers l'avocat de la cause commune.
Autant Mélanchthon se montra vague et indécis sur cet article, autant il fut positif sur un autre point principal du nouveau système, à savoir, sur la foi spéciale. Sur ce point, il s'exprime avec plus de confiance et de logique, et l'on devine, à travers son langage, qu'il se trouvait là sur le terrain de son expérience personnelle, que, dans des moments de grande angoisse et de trouble de conscience, il avait éprouvé sur lui-même la vertu consolatrice de cette doctrine, et que les expériences d'autres personnes concordaient ici avec les siennes. Évidemment Mélanchthon s'était trouvé une fois, ou peutêtre à plusieurs reprises, dans cet état qu'il indique si fréquemment, oij sa conscience violemment agitée l'accablait de reproches et le réduisait presque au désespoir. En proie à cet état, il n'avait enfin retrouvé le calme que dans l'idée qu'il faut résolument faire taire cette voix accusatrice par la confiance immédiate et moralement absolue dans l'obtention instantanée de la grâce. Dès-lors il considéra comme doctrine principale de Luther celle de la distinction entre la justice humaine et la justice divine, doctrine qui seule enseigne à l'homme la manière de rassurer sa conscience contre l'enfer, et qui, selon ce qu'il affirmait en 1524 au légat Campegius, ne serait nullement nouvelle et aurait été, au contraire, presque dans chaque siècle, sanctionnée par des témoignages en sa faveur*.
ex fidect operibus). La même confradiction se reproduit dans les deux Iraducions allemandes de l'Apologie. Dans Tédilion de 1533, le passage eu question est assez conforme au texte lalin primitif; dans celle, au contraire, qui fut introduite dans le Livre de Concorde, on a tout simplement renoncé à expliquer saint Jacques, pour ne mettre que la doctrine luthérienne ordinaire, avec le tnoni de l'apôtre : ruse grossière, propre tout au plus ù faire illusion au commun des laïques, qui se donnent bien de garde de réfléchir. Voyez, pour les tentatives impuissantes à Telfet de sauver ici Torihodoxie luthérienne de Mélanchthon : Walliser, p. 1C3, etc., et la Dissertation du théologien Feuerlin, de Gœttingue. {Diss, ad iocum Apolog. de Jvstif, e^v operibus. Gcetlinp, 17/jl.} « Corp. lief. I, 658.
iOI SPÉCIALE. '277
L'homme, d'après lui, dès que la conscience de son état de péché s'éveille vivement dans son àme, sent son impuissance et sa condamnation, et tomberait infailliblement dans le désespoir, s'il ne lui était offert sur-le-champ une consolation certaine et complètement rassurante. Cette consolation ne peut être autre chose que la certitude immédiate et absolue que je suis actuellement en possession de la grâce, juste devant Dieu et héritier du salut. Cette conviction assurée, qui n a pour objet ni la vérité de la doctrine chrétienne, ni la rédemption de l'humanité par Jésus-Christ, ni la nécessité d'une disposition quelconque comme condition de la justification, mais seulement le fait de ma foi, en vertu de laquelle je me crois juste devant Dieu et agréable à ses yeux par la confiance dans la justice de Jésus-Christ qui devient la mienne, cet actus reflexus est le point décisif dans l'œuvre de la justification, le point pivotai auquel tout le reste se rapporte comme les moyens au but ».
Avant la justification l'homme se trouve, soit dans la sécurité du mépris de Dieu, soit dans la crainte de la justice qui punit, crainte qui lui fait haïr Dieu : ce n'est donc qu'après avoir été justifié par la foi spéciale que l'homme commence à craindre et à aimer Dieu, et aussi à aimer le prochain. Aimer Dieu avant cela, est tout-à-lait impossible^. « Seigneur Dieu ! » qu'est-ce que cette doctrine (de la nécessité de la charité » comme condition de la justification ) pour les consciences » qui ont besoin de consolation? Comment pouvons - nous » aimer Dieu, alors que nous sommes plongés dans de si ter- " ribies angoisses et engagés dans une lutte qui ne se peut » décrire, et que nous sentons la grande sévérité et le ter- » rible courroux de Dieu? — Qu'enseignent ces docteurs et » ces prédicateurs, si ce n'est uniquement le désespoir, eux » qui , à une pauvre conscience travaillée de si cruelles an-
* « Nous parlons d'une foi, par laquelle je crois personnellement avec cer(i~ tilde que mes péchés me sont pardonnes pour iamour de Jèsus-Christ. n — Remissio pcccatoruni conlingil fide illa sj)eciali qua uimsquisque crédit sibi reuùui pcccala. De hac iide spécial! liligumus. ApoLo(jiii : Livre de Conoord, Ed. Ifalch, p. 170.
' Impossibile est cJiligere Deum, nisi prias fide apprelieiulatur remissio peccatonim. — Deuiu diligere non possuums, ni^i accei»la reuii^sioiie peccaloiuiii. (Apolog. p. 6C, 121.)
278 CERTITUDE DE l'ÉTAT DE GllACE.
» goisses, ne prêchent ni Évangile, ni consolation, mais uni- >> quement la loi *?»
Mélanchthon, par conséquent, fait de la certitude de l'état de grâce le principe, la base indispensable de toute sanctification, de toute pratique des vertus. Tant que l'homme n'a pas encore cette certitude de la rémission des péchés, tant qu'il ne se tient pas encore absolument pour justifié, il lui est impossible de donner naissance à un seul acte d'amour envers Dieu ; il ne ressent pour Dieu que de la haine et une crainte servile : donc, tant qu'il n'a pas acquis cette certitude spéciale, il ne peut que pécher, et c'est là le sens des paroles de l'Apôtre : Ce qui ne vient pas de la foi est péchés Paix de la conscience, certitude du salut, voilà l'afTaire principale de la religion. Cette paix demande à être assise sur une base solide, inébranlable, indépendante de toute action, de toute omission humaine, et cette base ne peut être donnée que par la certitude spéciale de l'état de grâce, à laquelle n'est liée aucune condition, aucune disposition ni préparation morale \ Arrière donc la charité, en tant que condition ou élément de la justification de l'homme! L'exiger, ne peut que devenir une source de doutes sans fin et de troubles douloureux ; car comment savoir si l'on a la charité, si nos bonnes œuvres ont été faites sous l'influence de la charité, ou non? Si la charité était le motif qui dut nous faire considérer comme réconciliés avec Dieu, il faudrait douter sans cesse; car on n'aperçoit pas du tout la charité, ou bien l'on sent qu'elle est extrêmement faible, et que bien plus souvent on est irrité contre la justice de Dieu, qui accable entièrement la nature humaine par tant de terribles tortures, par les misères de cette vie, les terreurs de la colère divine, etc. ^
Avoir mis en lumière cette foi spéciale et l'avoir réintégrée dans ses droits, voilà, selon Mélanchthon, le grand mérite de
1 Apol. Livre de Concorde. Ed. Baumgarten, p. 326.
^ Dans l'Apologie, ce texte est cité cinq fois avec cette interprétation. Voy. cidessus, p. 168.
' Opéra non possunl pacatam reddere conscienliam. (Apol. p. 96.) Quoniodo sciet conscientia, quando opus inclinante illo habitu dileclionis factura sit? (p. 122. j TerrJtae conscientiœ de omnibus operibus dubitanU (p. 123.)
* Apolog. p. 118.