CONSOLATIONS QU'OFFKE LA FOI SPECIALE
la nouvelle doctrine, la théologie scolasliqae n'en ayant pas dit un seul mot^ Ce qu'on a enseigné touchant la contcnriplation ou la perfection chrétienne ( dont l'essence consisterait dans l'amour de Dieu et dans la sanctification de la vie par cet amour) n'est pas intelligible, s'il en faut croire Mclanchthon; eux , au contraire , les réformateurs, font consister la perfection chrétienne dans l'avancement de la pénitence et de la foi qui en fait partie, par conséquent, dans cette habileté à se rassurer immédiatement par l'application spéciale de la justice de Jésus-Christ, dès qu'on se sent troublé et effrayé par la conscience du péché 'K Car c'est là précisément la vraie essence et le caractère propre de la foi, que, maigre tous les reproches de notre conscience, malgré la voix intérieure qui nous représente nos péchés, nous n'en croyons que plus fermement à notre état de grâce. Aussi faut-il entendre tous les passages de l'Écriture qui glorifient la justice de Dieu , en les appliquant à cette imputation par laquelle Dieu, nonobstant notre indignité, nous tient pour justes. Et ce qui fait que cette doctrine est si consolante, c'est que l'homme n'a qu'à ne jamais se laisser ébranler, dans la certitude de sa justice et de son état de grâce, par le souci touchant la nature de ses œuvres , ni à se laisser aller au moindre scrupule à cet égard : « La foi apporte à notre conscience une » consolation certaine, en sorte que nous tenons pour sûr » d'avoir un Dieu bienveillant pour l'amour de Jésus Christ, » quelles que soient nos œuvres; voilà qui ne trompe per- * sonne. «
Pour confirmer sa doctrine, Mélanchthon en appela aussi au lit des malades. Ce n*est, suivant lui, que par la doctrine de la foi spéciale, qui exclut les œuvres et les rend inutiles, qu'il est possible de consoler et d'apaiser des gens qui toute leur vie ont péché et ne savent alors se rappeler aucune bonne œuvre. « Dites-moi, ânes que vous êtes,» apostrophe-t-il les théologiens catholiques, • quand un homme est
* De hac fide, quœ crédit, nobis patrem propitium esse propler Christum, nulla apud scholasticos syllaba exstaf. (Apolog. p. 132.)
2 In his rébus pe:fcclioneiii chrislianam et spiriluulem ponimus, si simul crescanl pœnitenlia et fides in pœnitenlia. Hœc inlclligi nielius a piis possunt, quam quoe de contempialione aut perfeclione apud adversarios docentur. (Apolog. p. 128.)
280 l'apologie touchajnt
» couché sur le grabat à l'article de la mort, sentant bien qu'il » n'a aucune œuvre qui puisse satisfaire à la justice de Dieu, >' que lui conseillerez-vous? Lui direz-vous : Tu as beau croire, » tu n'en es pas moins un serviteur inutile, et il ne te sert de » rien? Il faut donc que cette pauvre conscience tombe en >» désespoir, si elle ne sait pas que l'Evangile demande la foi » précisément parce que nous sommes des serviteurs inutiles » qui n'avons rien mérité. >» — Méianchthon ne connaît, par conséquent, aucun autre avancement de la foi, que de croire de plus en plus fermement à l'état de grâce personnel*. Kt c'est pourquoi toute la difficulté de la foi consiste à retenir et à conserver cette certitude.
L'impossibilité, même pour celui qui est justifié, d'accomplir la loi est soutenue avec force. » Assurément, il est vrai que » la charité nous justifierait, si nous gardions la loi; mais cpii » osera dire avec vérité qu'il garde la loi et aime Dieu? Car » chacun murmure et s'irrite souvent contre Dieu, etc. *. » ici, Méianchthon fait un usage tout particulier du passage d'Ezéchiel, ch. xx, y. 25, où Dieu dit par la bouche du Pro- {)hète : « Je les ai livrés à des statuts qui n'étaient pas bons, » et à des ordonnances oiî ils ne pouvaient avoir la vie. » Ce qui est dit ici des statuts idolâtres auxquels Dieu livra les Juifs d'après leur propre choix , Blélanchthon l'applique à la loi divine, par laquelle on ne pourrait mériter la vie éternelle 3. Cette interprétation devint fort popelaire parmi les luthériens, et on voit encore Erasme Sarcerius recommander à ses coreligionnaires, si les papistes leur citaient saint Matthieu, ch. xix, |. 17, et autres passages analogues, pour prouver la possibilité d'accomplir la loi divine, de leur objecter ce passage d'Ezéchiel où Dieu dit : « Je leur ai donné des commandements qui ne sont ni bons ni saints, c'està-dire, qui à cause de notre faiblesse, ne nous rendent ni saints ni justes devant Dieu ^, »
1 Haec fides, de qiia loquimur, cxistit in pœnitcntia, el iiUer bona opéra, iiiler lenlaîioncs el pericula coDfirmari et crescere débet, ut subinde cerlius apud nos slaluamus, quod Deus propler Chrislum respiciat nos, ignoscat nobis, exaudiat nos. (Apoloj?. p. 127.)
» P. 88 el seq. — s Livre de Concorde. Ed. Baumgarten, p. 520.
* Siivcerius, Petit Manuel pour se garder des grossières el slupides doctrines des anciens papistes, (Leipzig; 4551. J.)
LA LOI ET l'Évangile. 281
La différence entre la loi et l'Evangile est comprise et soutenue par Mélanchlhon dans le sens de Luther ; l'Evangile n'est proprement qu'une promesse de la rémission des péchés pour l'amour de Jésus-Christ, au lieu que la loi ne produit que de la colère *. Cette opposition le conduisit, par une déduction logique, à soutenir que la résolution de s'amender n'est point une condition de la justification, attendu qu'on ne peut supposer cette résolution sans supposer en même temps celle de remplir de son mieux la loi divine, au lieu que l'Evangile, d'après la nouvelle théorie, promet et accorde le pardon des péchés et la grâce sans tenir aucun compte ni de la loi, ni de son accomplissement, ni de la volonté de l'accomplir. Aussi, la contrition qui doit précéder la foi spéciale et la justification est-elle représentée, dans la Confession d'Augsbourg , comme une simple frayeur, qui naît dans la conscience par la prédication de la loi et par la connaissance de notre état de péché qui s'y rattache. L'homme, dans cette contrition, n'a rien d'actif ni de spontané; son rôle est purement passif; c'est une angoisse qui l'envahit, un sentiment de la mort et de la damnation ^. Cette contrition n'a donc aucun rapport intérieur, organique avec la justification qui y succède ; sa fonction est seulement d'inspirer à l'homme un vif désir des consolations de la foi spéciale, et de le rendre apte à la recevoir.
Mais où Mélanchthon se passionne le plus, c'est quand il reproche à l'ancienne Église d'enseigner que l'homme ne peut pas, dès le moment même de sa conversion, être entièrement certain de sa justification. Le nouveau système faisant de cette certitude un élément essentiel de la foi, et même la partie capitale et distinctive de la foi justifiante, sa doctrine était assurément en flagrante contradiction avec celle de l'ancienne Eglise. Mais on ne pouvait nier que la
' Evaiigelium propiie hoc mandatum est, quod praecipit, ut credamus Deum iiobis propilium esse propLer Chrisliun. (Apolog. p. 208.)
* P. 166 : Taies terrores incutit, quales sunt morienlium, quos natura suslinere non posset, nisi fide erîjreretur. — P. 165 : Dicimus, contrilioiiem esse veros terrores conscientiae, qua? Deum sentit irasci peccato et dolet, se peccasse. Luther lui-même déclare plus tard, dans les articles de Smalkalde : Gontritio non est activa seu factitia et accersita, sed passiva contrilio, couscienti<e crucialus, vera cordis passio et sensus mortis. (Arlic. de Pœnit.)
282 DU DOCTE DA^'S l'ÉGLISE ROMAINE.
confiance à laquelle on attribuait, sous le nom de foi, le rôle principal dans l'acte de la justification, n'était qu'une espérance portée à un degré supérieur d'intensité, ou un étal né de la foi et de l'espérance, qui, dans le système de l'ancienne Eglise, étaient également considérées comme conditions de la justification. Déjà, dans leur Confïitatmi, les théologiens catholiques avaient fait cette remarque. Mélanchthon répondit dans l'Apologie *, qu'il n'était pas possible de séparer la foi d'avec l'espérance, comme le font les scolasliques dans leurs oiseuses Spéculations; mais en même temps il faisait cette distinction, que l'espérance a pour objet des biens futurs, tandis que la foi saisit et s'approprie la rémission des péchés, promise dès le moment présent. Or, l'homme ne pouvant envisager sa justilication que de deux manières, ou comme une chose à venir , ou comme une chose déjà accomplie, de sorte que, dans le premier cas, elle ne serait que l'objet de son espérance, et que, dans le second cas, il serait obligé d'y croire comme à une chose déjà opérée, il s'ensuivait cette conséquence épineuse qu'on donnait pour objet à la foi ce qui ne peut être l'objet que de l'espérance, ou bien que la foi dans un fait déjà accompli était déclarée une condition de son accomplissement.
L'Eglise catholique n'enseignant pas cette immédiate et soudaine certitude de la rémission des péchés et de l'état de grâce, limitait, au contraire, cette certitude par des conditions, par la disposition préparatoire exigée avant la justification, la faisait dépendre en général d'un examen consciencieux de soi-même et l'excluait de la foi, dont elle ne faisait point partie. De là, Mélanchthon prit texte pour soutenir que dans l'ancienne Eglise on enseignait que chaque homme doit constamment douter de la rémission des péchés, et qu'il ne lui est pas permis de jamais aller au-delà de cet état de doute. Ce fut donc contre ce point qu'il dirigea, comme Luther, les armes les plus acérées de sa polémique. C'était là, selon lui , que se révélait le plus vivement le caractère pernicieux de la doctrine enseignée jusqu'alors, doctrine « qui renverse tout le Christianisme, supprime Jé-
COJVFÉIIEISCES d'aUGSBOLKG EN 1530. 283
» sus-Christ, plonge les gens dans l'affliction et dans les
V tourments de conscience, et ies conduit au désespoir dès
V que viennent les tentations ; » c'était là, disait -il, l'ingrédient fondamental de toute idolâtrie dans le monde, et rien autre chose qu'une idolâtrie toute païenne : « Ce culte de » Dieu dans le doute est pure idolâtrie ; car le cœur fuit » Dieu, n'espère de Dieu ni secours, ni consolations, et, » pour cette raison, n'a pas de Dieu i. » — Mélanchthon, de même que Luther, insiste donc pour que l'on conserve l'absolution privée, qui n'est indispensable qu'à cause de la certitude de la foi particulière à laquelle elle sert de soutien. Car, u ne pas croire à l'absolution, ce n'est autre chose '» qu'accuser Dieu d'un mensonge. L'absolution est la part rôle de Dieu, laquelle annonce à tous le pouvoir des clefs 1» par l'autorité divine. Ce serait donc une impiélé que d'a- M bolir dans l'Église l'absolution privée. Celui qui méprise » l'absolution privée ne comprend pas ce que c'est que la » rémission des péchés et le pouvoir des clefs 2. »
Pour avoir une preuve de la confusion et du désordre qui cependant régnaient encore à cette époque dans les idées des réformateurs, on n'a qu'à jeter les yeux sur la Confession de Strasbourg, ou Tetrapolilana^ rédigée par Bucer, signée par les quatre villes impériales de Strasbourg, Lindau, Memmingen et Constance , et présentée également à Charles- Quint lors de la Diète d'Augsbourg, en 15-30. Dans ce document, on voit : 1° Que par « être justifié » on entend devenir réellement juste d'une justice intérieure; 2*^ qu'aimer Dieu par-dessus toutes choses est considéré comme la première condition nécessaire pour l'obtention de la justice et du salut ; 3° que nous ne pouvons cependant aimer Dieu sans être d'abord persuadés qu'il nous a déjà fait grâce et que nous sommes adoptés pour ses fils ^. On voit que cette
* Livre de Concorde; éd. Baumgarten, p. 350, 512.
2 Apolog. p. 270-285.
•^ Noluraus liaec sic inlelligi, quasi salutem acjusliliam în ignavis anirai cogilalionibus fideve caiitate destiluta, quam informcm vocanl, ponamus, quandoquidem cerli sumus, nemincm jiistum aut salvum ficri posse, nisi amet siirarne Deum et iniitelur sludiosissime. — Atqui Deum auto omnia amare digiioque studio aenjulan, nisi qui eum plane noverit, et de quo sibi quœque opliraa polliceatur, polest nemo. Juslificari ergo, hoc est, ut jusli, ita sahi evadere, jr.s'.ilia
284 COKFÉREJNCES d'aUGSBOURG EN 1530.
théorie s'écarte extrêmement de celle qui est déveloi)pée dans l'Apologie de Mélanchthon ; ce fut cette théorie sans doute qui fit dire à Mélanchthon , dans sa mauvaise humeur, que les Zwingliens ( on considéra comme tels, jusqu'à la Concorde de Wittenberg , ceux de Strasbourg et leurs confédérés) n'entendaient rien à la justification. Le seul point où la Tétrapolitaine se trouve d'accord avec la doctrine des autres protestants , est celui de la certitude immédiate et absolue de l'état de grâce ; encore cet article est -il mis en tête et forme avec les autres éléments du système une très-sensible discordance.
Les conférences suivies depuis le 6 août à Augsbourg, après que les protestants eurent remis la Confession et que les catholiques eurent rédigé leur Confutation, et continuées, à partir du 16, par une commission déléguée à cet effet, n'amenèrent aucun résultat. J^'Apologie de Mélanchthon, qui précisait et développait plus clairement la nouvelle doctrine, ne fut remise, à l'état de premier projet, qu'après la lecture du recez, à la fin de septembre, et ne parut sous une forme nouvelle et complète qu'en avril 1531 ; puis, vers la fin de la même année, fut publié le texte allemand, rédigé par Justus Jonas et Mélanchthon. Mélanchthon et Brenz ne voulurent rien céder en fait de dogme, et surtout quant au dogme de la justification ; quant à la constitution de l'Eglise et particulièrement touchant le rétablissement de l'autorité épiscopale, ils firent des concessions ; mais elles n'étaient point sincères, et n'avaient pour motifs que de tromper l'empereur et les États catholiques, et de gagner du temps 1. Cependant, Mélanchthon consentit à une concession que plus tard son parti désapprouva fort, à savoir, qu'il y a dans la pénitence trois parties essentielles : la contrition, la confession des péchés et la satisfaction , c'est-à-
eniin ipsa noslra salus est, aliter prorsus nequimus, quam si lide cutn priniis doneniur, qiia Evangeiio credentes eoque persuasi, Deum nos iu filios adoptasse, puternaiiique benevoleiiliam lu sempileruuni nobis exhibilurum esse, loti ab ipsius nutu pendeamus. (Coi p. libr. Symbo!. éd. Augusli. p. 332 ss.)
1 C'est ce que Brenz écrit à lscnniann,je 11 septembre : — INonest limendum, ut adversarii nostra média acceptent. Si eiiim quis diiigenler rem consideret, ila pioposuinuis, ut videuniur aliquid conccssi.^sc, cum reipsa r.ihil phuie concesseriinUN, idque ipsi probe inlelligunt, (Corp. Uef. ii, 3G2.)
MFXANCHTÏf. .* SUR LA DOCTR. DE LA TUSTIF. (1530-34). 285
dire des fruits actifs de pénitence : concession qui certainement, si elle avait été sérieuse et sincèrement adoptée, eût jeté la confusion dans tout le nouveau système concernant la justification, Eck obtint encore de Mélanchthon qu'on supprimerait le mot seule, et qu'on dirait désormais, de part et d'autre, que l'homme est justifié par la foi ^ rapprochement illusoire, également stérile pour l'un et l'autre parti , attendu que ces mots ne disaient encore rien de positif, tant qu'on ne parvenait point à s'entendre sur le sens du mot /b/, ni sur l'idée qu'il fallait se faire de la justification. Aussi les protestants, dans leurs observations en réponse au rapport des catholiques, déclarèrent-ils n'avoir abandonné le mot sola , que parce qu'ils ne voulaient exclure par ce mot ni la grâce, ni les sacrements, mais seulement les œuvres , exclusion qu'ils maintenaient comme devant *.
A cette époque, Mélanchthon considérait un rapprochement avec les Zwingliens comme la plus grande des calamités; il en devait naître, disait-il, une confusion générale et un pêle-mêle de dogmes et de religions ^ ; de son avis, son parti était encore plus près de l'ancienne Eglise, si les catholiques pouvaient seulement se décider à adopter ou du moins à tolérer la foi spéciale et l'application de la justice de Jésus-Christ par la foi. Les Zwingliens, à ce qu'il lui semblait, n'était pas non plus d'accord là-dessus avec ceux de Wittenberg. Dans aucun temps, toutefois, il semble avoir été plus pénétré de l'importance de la doctrine protestante sur la justification, qu'à l'époque où l'Apologie vit le jour. Un plan d'études théologiques, qu'il conçut en 1530, est fondé tout entier sur cette doctrine, comme étant le centre et la somme de la religion chrétienne. C'est pourquoi il prend pour base, dans ce plan, l'épître aux Romains, et, dans cete épîlre, les passages qui ont trait à la justification et à l'antagonisme de l'Evangile et de la loi ; ensuite, on étudierait répître aux Calâtes avec le Commentaire de Luther, et répître aux Colossiens avec les explications de Mélanch-
1 rVigand, hht. de Aucj. Conf. (Voyez Histoire de la Cniif. d'Au^sb. Appendix, l/iO). — Œuvres de Luther, éd. Walch. \ti, \l:w. ' Corp. Réf. u, 882.