‹ La réformeChapitre 175 sur 270 · SA QUERELLE AVEC CORDATUS · texte numérisé non relu

SA QUERELLE AVEC CORDATUS

ment, môme parmi les lettrés, il était peu de gens qui comprissent dans son véritable sens la doctrine de Witlenberg *.

Cela, du reste, venait précisément de ces tentatives syncrétistes de Mélanchthon qui embarrassèrent et compliquèrent de plus en plus l'ensemble de la doctrine, de telle sorte que la plupart des gens ne savaient plus comment s'orienter dans ce labyrinthe, où l'on voulait faire rentrer tout doucement par une petite porte de derrière ce qu'on avait solennellement mis dehors par la grande porte. Mélanchthon lui-même finit par trouver que généralement on considérait trop la doctrine de la justification comme une chose facile à entendre : dès 1533, i! écrivait à Aquila que cette doctrine de la justification est beaucoup plus difficile à comprendre qu'il ne semble au premier abord, quoique tant de prédicateurs la prétendissent tout-à-fait facile et claire 2. Mais il se plaignait aussi de la haine et des attaques furibondes auxquelles il était en butte, et des sycophantes qui se levaient chaque jour contre lui depuis qu'il avait entrepris de développer logiquement le dogme et d'en tempérer l'excessive rigidité s.

Il venait d'être accusé, k Wittenberg même, d'avoir faussé l'article capital de l'Eglise. Son adversaire, en cette occasion , fut Cordatus , Autrichien de naissance, et l'un des plus dévoués partisans de Luther, qui disait : S'il me fallait aller dans le feu, le docteur Pommer m'accompagnerait jusqu'aux flammes ; mais Cordatus y entrerait avec moi ^. » Depuis quelque temps, Mélanchthon cherchait les moyens de donner à la nouvelle doctrine de la justification une tournure moins pernicieuse par ses effets pratiques ; il voyait que, s'il fallait, comme il l'avait naguère écrit à Brenz , perdre entièrement de vue l'accomplissement de la loi opéré en nous par la grâce, et se tenir néanmoins pour infaillible-

* Corp. Réf. ii, 917, 977,918, 967; m, 65 (à Dieirich). — *,L. c. iv, 1015.

• Ego non dissimulo, me conatura esse, lit quaedam mitlgarem, et judico opus fuisse. Nec ignore, quantum ea res mihi pepererit odiorum, quae tamcn mea moderatione tego. Sed in lanla rabie mullorum quid tandem faciam? Corp. Réf. m, 391 {à Brenz). — Dans la lettre suivante, à Dieirich, il disait qu'il devait s'attendre à trouver ù Wiltenberg les latomies de Philoxène, c'està-dire, la rcrsécntion et la captivité, parce qu'il ne voulait parler ni écrire selon les idées de ceux qui y régnaient en maîtres.

< MuUer ; Histoire de la Réforme dans la Marche de Brandebourg, pag. 2/|2.

292 MÉL. soiJPÇOf^i^É d'avoir faussé l'art, capital ment justifié et assuré du salut, il ne serait plus possible (le démontrer la nécessité des bonnes œuvres; il se mettait l'esprit à la torture pour prouver cette nécessité, et ne put, après bien des tentatives inutiles , trouver d'autre moyen que de prétendre que les bonnes œuvres sont à la justification et au salut de l'homme comme une causa sine qua non *. Il ne voyait pas que c'était jeter la confusion dans le système tout entier, présupposer une idée différente à l'endroit de la foi justidante, et attribuer aux bonnes œuvres une valeur devant t)ieu. Toutefois, fidèle à ses habitudes de timidité et de prudence , il avait commencé par faire produire sa nouvelle découverte dogmatique par un autre, chargeant Cruciger de la rendre publique dans ses leçons. Celui-ci, mis en demeure de s'expliquer, rejeta tout, comme de raison, sur Mélanchthon % qui devint aussitôt le point de mire d'une foule d'attaques, comme étant l'auteur d'une doctrine anti-luthérienne, et capable d oter à l'Evangile ce qu'il a de plus consolant. Amsdorf, Stigel, Cordatus lui demandèrent compte de son innovation. Amsdorf

* Nous citerons ici, à l'appui de ce que nous avons dit, l'extrait suivant d'une Jellre de Stiefel à Gaspard Mellissander, de la même année que la querelle de Mélanchlhon avec Cordalus. «Lorsqu'en d536 Mélanchlhon alla trouver à Bûle Erasme de Piotterdam (pendant son voyage ù Tiibingen et en Palatinat), Stiefel et le docteur Milichius se mirent ù parler de la doctrine de la foi, comme quoi nous ne devons être juslifiés et sancliliés devant Dieu que «ofa fide , ainsi que l'enseigne également Philippe. Alors le docteur Milichius s'est élevé avec force contre ce sola, disant que ce mot scandalisait fort les papistes, que d'ailleurs il ne se trouvait pas non plus dans l'Écrilure, et que Philippe, pour cette raison, se proposait de ne plus se servir désormais du sola. — Item : maître Stiefel a été à dîner chez le docteur Martin L., où il y avait aussi Philippe. Avant le repas Stiefel avait à la main une lettre de Luther, écrite à Philippe, à Augsbourg, en l'an 30, et il se disposait à la copier. Ce que Philippe voyant, il la lui ôte des mains, la regarde, et la lui rejette tout en colère. Alors Stiefel dit : « N'estce pas vrai, messire Philippe! • — « Vous êtes maintenant d'un autre avis qu'alors, réplique celui-ci avec impatience; moi je suis aujourd'hui du même sentimeitt qu'en ce temps-là. » {Cod. germ. 1318, f. 26/1.) — Ce Jacques Milich, dont il est question ici, prit, eu celle même année 1536, le grade de docteur en médecine ù l'université de Wiltenbtrg, et y enseigna jusqu'à sa mort, arrivée 23 ans plus tard, en 1559.

2 Cruciger se dét'endit aussi dans une lettre à Cordalus (Corp. Réf. m, 460), mais ne voulait convenir que d'avoir indiqué la contrition comme une causa sine qua non de la justification, la contrition ne pouvant d'ailleurs, suivant la (Confession d'Augsbourg et l'Apologie, êlre regardée comme uue bonne œuvre, puisqu'elle n'est qu'un état passif de frayeur et de crainte.

Page 1