DE LA DOCTIUJNE PROTESTANTE
écrivit à Luther que le bruit courait qu'à Wittenberg même on enseignait des doctrines contradictoires ; que Mélanchthon soutenait la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, tandis que Luther niait à l'homme toute faculté d'y coopérer; que ces choses jetaient la confusion dans l'esprit du peuple, et redonnaient du courage aux adversaires de la doctrine. Cordatus, surtout, était furieux contre Mélanchlhon, parce que ce dernier, pendant deux ans, ne lui avait jamais parlé qu'en riant sur une question aussi grave, et, qu'en outre, il avait souvent affirmé que parmi les luthériens il n'en était pas deux qui fussent d'accord sur leur doctrine. En général, il se plaignait de ce quà Wittenberg, parmi les philologues, il s'en trouvait un bon nombre qui se moquaient de la théologie, et préféraient lire et écouter Erasme le mort, que Luther le vivant.
Tout le pays voisin et la cour même de l'Electeur s'émurent de cette querelle. Après un temps de trêve amené par la Convention de Smalkalde, Cordatus en appela, le 17 avril 1537, au coiiége théologique de Wittenberg tout entier. 11 écrivit au chancelier Brïick, qu'il ne pouvait voir d'un œil tranquille tant de gens à Wittenberg faire opposition à la chère doctrine de Luther, cet homme pieux, seul docteur en ces matières. Le chancelier se renseigna donc secrètement auprès de Luther et de Bugenhagen sur le compte de Méianchthon qui, d'ailleurs, était déjà suspect à la cour. Il courait un bruit général, disait-il, et l'Electeur en avait eu avis du divers côtés, que Mélanchthon, et après lui Cruciger, auxquels beaucoup de magisters et d'écoliers s'étaient attachés, différaient d'opinion avec Luther et Bugenhagen sur certains articles, « comme, par exemple, celui de la justification, selon lequel nous ne sommes justifiés devant Dieu que par la foi. Cruciger, il y a un an, aurait enseigné publiquement, à l'instigation de maître Philippe, qu'il y faut aussi les œuvres, attendu que sunt causa sine qua non i. « A ce propos, on mit aussi sur le tapis les changements arbitraires que Mélanchthon avait faits à la Confession d'Augsbourg, et le reproche d'inconstance dans la doctrine que
' ÎA'îp. Ile'*. III, S5c-"<jr).
294 MÉLANCHTH. IINTIMIDÉ PAR LUTHER.
cela avait attiré aux princes prolestants. Luther traita donc la question dans une thèse publique, rejeta la nécessité des bonnes œuvres, et soutint de plus, au grand dépit de Mélanchthon, que de môme qu'il n'y a nécessité, de même il n'y a, non plus, obligation d'obéir à la loi divine, la loi ayant été tellement infirmée par l'Évangile qu'elle ne peut ni justilier, ni condamner, et qu'en général sa force obligatoire est abrogée i. Là-dessus la colère de Mélanchlhon s'exhala dans des lettres aux dépens de Cordatus, qu'il y traitait d'homme inculte et brutal; toujours, disait-il, il lui fallait se chamailler avec de pareils sycophantes ; que si cela continuait de la sorte, il quitterait Wittenberg pour s'aller cacher en quelque coin ^ La mésintelligence entre lui et Luther s'était aigrie à tel point, en partie par la faute des femmes, qu'ils ne traitèrent même pas cette affaire verbalement, et ne cherchèrent pointa s'aboucher 3.
Néanmoins, Mélanchthon resta fidèle à son idée sur la valeur des bonnes œuvres ; mais il n'osait la formuler. Il lui fallait, disait-ilj choisir pour sujets de ses dissertations des matières de philosophie générale, atin de ne point retomber entre les mains d'un Cordatus et des critiques de son espèce. « Mais, ajoute-t-il, qu'est-ce qu'un régime où des hommes ignares et sots peuvent obtenir qu'on laisse sans éclaircissement les questions les plus utiles et les plus importantes? >»— • Mais celui qu'il avait encore le plus à craindre, c'était Luther lui-même; car ce dernier avait récemment écrit à Wittenberg qu'il apprenait qu'à cette Université se propageait par des intermédiaires érasmiens (voulant parler de Mélanchlhon ) une peste maligne. Mélanchthon, grâce aux dents de dragon semées par Cordatus, vit de toutes parts des ad-
1 Lettre de Cruciger à Dietrich diins le Corp. Réf. m, 385.
2 Corp. Réf. m, ^56-372.
» Ulctimque miratur r. 8i8ôi.<r/.%Ko. (Lulheri uxor) Philippiim, et recte et hoc Dobiscuin queiitiir, non |)osse eflici, ul aliquai»do inter sese amice et lanien, ut res postulat, co'.loquantur de bis conlioversiis. Quod si fierel, speraremus omnia recte fit ri. Sed cnm alla inulta, tum maxime obstat x yjvocixorjpàvvti;. {Cruciger à Dielrich, Corp. Réf. m, 398.) — Cependant Mélaiicbthoa parle d'un enlreUen du 21 juni 1537, qui eut lieu sur ce qu'il avait dit que c'était pourtant un triste spectacie que de voir les protestants s'eiitre-baltre comnie les frères nés du <lrag iu de (^admus {Corp, Réf. m, 383.)
SA SERVITUDE DOGMATIQUE. 29i
versaircs surgir de terre et se lever contre lui. Touchant ks nialières théologiques, disait-il en 1538, il aimera-t à se retrancher dans son silence pythagoricien , voymt combien étaient incertains et passionnés les jugements t'e ceux-là mêmes qui voulaient passer pour les plus purs ■• Peu de temps après que cela s'était passé, il eut à redoi^er une nouvelle tempête. Son ami Dietrich, dans un Comnentaire de Luther sur les Psaumes, publié par lui, avait de, en s'appuyant de l'autorité de Mélanchthon, que la conmissance et le regret du péché est la seconde cause de la rémission ou justification. « Nos sycophantes, lui écrivit -♦lélanchthon, t'accuseront aussitôt d'avoir, par complaisaice pour moi, faussé les explications de Luther ; lui-même qu'il ait dit cela ou non, publiera des propositions violent-s et acerbes, et condamnera sans autre façon cette dortrine des causes de la justification. Si, de ton temps dé'^, l'esclavage était assez rude ici, Luther est devenu encore bien plus dur depuis ^. •» Le pauvre homme tremblait d(ijà du pressentiment des scènes qui lui étaient réservées, (fu visage irrité, des amplifications et des hyperboles tragiques qui allaient l'accueillir chez Luther.
Afin de bien apprécier \es événements de l'année 1541, particulièrement importante pour l'histoire du dogme de la justification, il faut d'abord nous rappeler une tentative qui se fit alors dans l'Eglise catholique pour donner à ce dogme une forme qui le rapprochât en partie des idées des réformateurs. La doctrine protestante, qui veut que l'homme soit justifié par l'imputation extérieure des souffrances et de lobéissance de Jésus-Christ, comme si elles étaient sa propre justice, et que cette justice imputée soit sa justice formelle devant Dieu, cette doctrine eut même l'approbation de quelques théologiens catholiques, d'ailleurs très-opposés au système protestant. C'étaient, en Allemagne, les deux théologiens Albert Pigghe ( Pighius) et Gropper, du cercle du Bas-Rhin,
» Corp. Réf. m, 195 {à Dietrich), 392, 397, 586. — « Corp. Kef. m, 594.
2)6 DOGTK. DE PIGGHE ET GKOPPEll SUR L' IMPUTATION.
qui défen8.aient cette doctrine. Le premier se donna beaucoup de pe'ne pour la répandre, bien qu'il avouât que jusqu'alors ellexn'avait point été connue des théologiens scolastiques, et c^e ceux qui étaient sortis de leurs écoles la condamneraientx)robablement i. Chez Pigghe, cette théorie se rattachait à l'iXée qu'il s'était faite du péché originel, qui n'est autre chose, avivant lui, que le péché réel d'Adam, imputé à chaque enfant à sa naissance, sans que l'enfant luimême ait la moindre\ache de péché inhérent. Quand donc ce théologien, opposayt imputation à imputation, voulait que ceux qui n'étaient \oupables que d'un péché imputé ne fussent également justifia que par une justice imputée, il y avait là , du moins , uve certaine conséquence logique. Gropper, de douze ans plus^eune que Pigghe, avait fait ses études à Cologne, où Pigghe. avait reçu le grade de docteur en théologie, en 1517, et prohssé pendant plusieurs années. Il s'était assimilé la doctrine de son maître sur l'imputation, il la proposa d'abord dàui l'Enchiridion, qui, comme Manuel populaire de religion, est joint au canon du Synode provincial de Cologne, de 1536. însuite, il l'exposa plus clairement et d'une manière encore plus précise dans l'Antididagma, publié en 1544, au nom du chapitre de Cologne, contre le projet de réforme dressé pour ce diocèse par Bucer et Mélanchlhon. Il y soutient une double justice qni jusiHie l'homme ; la justice simplement imputée quo l'homme acquiert par la foi (spéciale), justice véritable et cause déterminante de notre justification devant Dieu, puis la justice inhérente ^ Or, sur plusieurs points, ceci se rapprochait beau-
* Difsimulare non possumus, hqnc (de justificatione) vel primam doctrinal chrislianaG parteni obscuratam, quara iilustralam niagis scholaslicis spinosis plcrumque quaeslionihus et dcfinilionibus, secundum quas noniiulli magno supcrcilio piiinam in omnibus anclorilalein sibi arrogantes et de omnibus facile pronunliantes, forlassis eliam noslvam hanc damnaient sententiam, qua propriair., et quae ex suis operibus essel, corani Dec jusliliam derogamus oumibus AiUfiliis, et docuinius udq Dei in Christo nili nos posse juslilia, una illa juslos csm' coram Deo, dtslilutos propria, nisi hoc ipsuni adstruxissemus aiiquanlo diiigenlius. — Conlroversiarum praecip. in Comitiis Ratisbon. tractalarura Explicalio. Colon. 15A2. conlrovers. 2, de Ude et jnstif.
9' Justificamnr a Deo juslitia duplici, taiiquam per causas formales et esseiiliales. Quarum una et prior est consunniala Christi juslitia, non quidem quouiodo extra nos in ipso est, sed sicut et quando cadem nobis (dum tamen lide
DOCTR. DE GROPPER SUR LA JUSTIFICATION. 297
coup de la doctrine protestante de la justification ; la fonction de la foi justifiante, comme dans cette doctrine, consistait à saisir, à s'approprier toute l'obéissance de Jésus-Christ, et l'on soutenait également que l'homme, sa justice inhérente étant constamment défectueuse et insuffisante, ne se peut appuyer devant f)ieu que sur cette justice imputée, qui lui demeure toujours extérieure; mais qu'aussi la certitude personnelle et infaillible de son état de grâce lui est donnée en tout instant, dès qu'il a le sentiment de cette imputation.
Pflug, évêque de Naumbourg, ayant interrogé Gropper, en 1552, sur ses idées relativement à la doctrine de la justification, le théologien le renvoya, pour ce qui regardait sa doctrine d'autrefois, aux deux écrits cités, et surtout à VXntididagma, où il avait distingué une double cause formelle de la justification, la justice imputée et la justice inhérente. Il lui raconta que les théologiens de Louvain , dans la contrefaçon de son ouvrage imprimé dans cette ville, avaient exprimé leur blàme par une glose marginale à l'endroit incriminé, et par une missive acerbe aux théologiens de Cologne. Il ajouta que, depuis la décision portée par le Concile de Trente sur cette question, il se soumettait sans restriction à cette décision. Mais, en même temps, il exprima l'idée que la doctrine du Synode n'était pas pourtant très-éloignée de son ancienne manière de voir, à lui Gropper, puiscju'il y est dit que l'homme jusliflé n'est pas seulement réputé juste, mais appelé juste avec vérité. 11 ne semblait pas s'apercevoir que, selon la doctrine du Synode, la justice de
apprehenditur) adjusliliamimputatur. Ilœcipsa ilanobisimputalajuslitia Chrisli praecipua est et suinma justiiicalionis nostrœ causa, cui principaliler innili et fidere debearaus. Altéra, qua formaliler juslificamur, est juslitia inhœrens, quae post remisbionem peccaloruni el simul cuni illa per renova lionem Spirilus saucli etdiffusionem charitatis in corda nostra secundum mensuram fidei uniuscujusque nobis donalur, infundilur, et fit unicuique propria (Anlididagma. Colon. 15Z|^, f. 13). — V Anlididagma est habituellement cité comme Vœuvre de plusieurs auteurs^ à savoir, des chanoines de Cologne {par exemple par Bellarmin : De justif. H, 1 : auclorcs Antididagnialis Coloniensis) ; mais il n'est que Cœuvrc de Gropper. VE>ichiridion a été souvent biamê: Possevin dit déjà (Appar. Sac. f. 890) : Cer:c in modo locjncruli doctrinanj Melanchtboiiis et Buceri valde rcdoîi'l ; Ê< d.ins L'Index de Sotomayvr tout l\irlicic De jiutiiîcalione est déduré condamnable.
298 CONTARmi, POOLE ET MORONE POUR LA DOCÏR. DE GROPP.
Jésus-Christ opérée sur terre est à la vérité la cause méritoire, mais n'est nullement la cause formelle de notre justification, de sorte que Jésus-Christ est notre justice comme il est notre paix (Ephés. ch. n, y. 14), parce qu'il a acquis la justice, de même que la paix, par son mérite devant Dieu. Du reste, Gropper regardait cette matière comme tellement difficile et compliquée, qu'elle excédait de beaucoup, disaitil, son intelligence ^
Le cardinal Contarini, qui avait eu d'étroites relations avec Gropper à I\atisbonne, emprunta de celui-ci sa théorie de la double justice, et la développa dans sa dissertation sur la justification, qu'il rédigea à Ratisbonne, en mai 4541, évidemment sous l'influence de Gropper. Incontinent cet écrit lui attira, de la part des théologiens romains, le reproche d'incliner au protestantisme, et la mauvaise réputation que cela lui fit se répandit par toute l'Italie. — Le cardinal Poole, ami de Contarini, se laissa également gagner par l'écrit de ce dernier, conçu sous une forme attrayante, par l'espoir d'opérer un rapprochement avec les protestants en tombant d'accord sur le dogme principal, et enfin par cette raison spécieuse que, selon le système de Gropper, tout dans la justification et le salut de l'homme est imputé à Jésus-Christ, ce qui glorifiait son nom. Il exprima son approbation, tout en avouant que cette doctrine, en partie du moins, avait jusqu'alors été ignorée dans l'Eglise 2. Le catdinal Giovanni Mo-
1 Epp. ad. Jul. Plugium, éd. Chr. G. Muller, p. H4, H5.
* Epp. Poli, éd. Quiriui, iii, 25 et 28. Dans la dernière leUre, du dGjuillel 1541, il est dit : Cum ad reliqua dignitatis munera per te sanclissime prœslita, hoc acressil, ut istain veritalis sentenliam, quam quasi margarilani preiiosain partiui absconditam, partim apertam, Ecclesia seraper tenuit, ipsein multorum manus et quasi possessioneni dares, de co facere non possunj, quin libi maxime gratuier. — Le cardinal Quirini a bien tenté d'idenlifier avec la doctrine catholique ridée de Contarini sur la manière dont s'accomplit Tucte de la juslilication; mais il n'a pas réussi, et Kiesling a eu raison sur ce point (Rpislola de Gonfareno ad Quiriuum. leuae, 1749). — Ce ne fut donc pas, comme Ranke le dit dans ses deux ouvrages historiques (l'Histoire des Papes et celle de la Réforme), une théologie particulière née en Italie; c'était sur le Bas-Rliin, par Pigghe et Gropper, qu'elle avait pris naissance; aux colloques de Ratisbonne, Contarini et Morone radoptèrent et la transplantèrent en Italie. Quant au cardinal Poole, un écrivain protestant lui reprocha plus tard de connaîîre parfaitement « la vérité évangélique de la justification, » mais d'en avoir empêché avec soin la propagation eu Italie. Il s'explique là-dessus dans une lettre au
ELLE EST COMBATTUE PAU LES THEOL. CATHOL. t>99
rone, qui, étant nonce en Allemagne, avait connu Gropper et assistait au Colloque de Ratisbonne, semble également y avoir été gagné en faveur de ce dogme. 11 fît réimprimer à plusieurs reprises, dans son diocèse de Modène, son livre del heneficio di Christo, qui contenait la doctrine de l'imputation, et parmi les articles de l'accusation qui le fit emprisonner sous Paul VI, il s'en trouve un qui lui reproche d'avoir dit que les décisions du Concile de Trente touchant la justitification devaient être soumises à une révision *.
En revanche, tous ceux des théologiens catholiques de ce temps, qui étaient réellement versés dans leur science, repoussèrent une hypothèse qui péchait déjà par cette contradiction, qu'un seul et même objet, la justice de Jésus- (]hrist, devait être à la fois la cause extérieure active ( la cause méritoire ), et, en même temps, ce qui appartient à l'essence de la chose opérée, ou formellement cette chose elle-même, à savoir la justice de l'homme devant Dieu. Ils observèrent que , d'après cette théorie , l'homme n'aurait simplement qu'à se tenir pour aussi juste que Jésus-Christ lui-même, le jugement de Dieu faisant de toute la sainteté de Jésus-Christ la propre sainteté de l'homme ; qu'en outre, tous les fidèles seraient parfaitement égaux entre eux en fait de justice. Us prétendaient que l'erreur d'où étaient partis les adhérents de cette doctrine gisait principalement dans ridée que l'homme ne peut jamais, en dépit de toute coopération et de tout secours de la grâce, arriver à une justice réelle, qu'il puisse présenter et faire valoir devant le tribunal de Dieu ; et, qu'en conséquence, il a besoin d'une justice extérieure parfaite, que le juge lui impute comme sa propre justice; ils soutenaient, au contraire, que la justice inhérente au fidèle, laquelle lui a été méritée par l'obéissance de Jésus-Christ avec la rémission des péchés, est une justice réellement valable devant Dieu, et que les fautes qui l'ac-
cardinal OUo, évoque d'Augsbouig (Epp. Poli, iv, 452), où il proteste qu'il se soumeltait entièrenienl à la décision de Tiilglise, qui déjà avait eu lieu au concile de Trente, et que, pour la juslification par les œuvics, il b'eii teiiaitù TÉpître d« l'apôtre saint Jacques.
^ Voy. Scbelhornii amœn. Litler. xii, 568.
300 COLLOQUE DE RATISBONPîE, EN 1541.
compagnent lui sont pardonnées en vertu de l'imputation des mérites de Jésus-Christ *.
Le Colloque de Ratisbonne est un des événements les plus saillants de l'histoire d'Allemagne. Jamais aucune autre conférence religieuse ne fit naître tant d'espérances d'une part et tant d'appréhensions de l'autre; jamais les protestants et les catholiques ne se rapprochèrent, en apparence, autant qu'en cette occasion. Les véritables auteurs de cette tentative, ceux qui la provoquèrent et la dirigèrent, étaient deux hommes qui agissaient avec une entente parfaite des circonstances, une intelligence profonde de leur époque et une rare habileté : Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, et le théologien Bucer, ancien dominicain. Le reste n'étaient que les instruments, soit volontaires, soit involontaires, que ces deux hommes faisaient agir à leur gré.
Dans toute la période de la Réforme, depuis sa naissance jusqu'à son entier développement, il serait impossible peutêtre de trouver un moment où la cause du protestantisme en Allemagne fût aussi prospère et celle du catholicisme aussi désespérée que dans les années 1539, 15i0 et 1541. La ligue de Schmalkalden à l'apogée de sa puissance ; la iMisnie, le Brandebourg, les Marches depuis peu gagnés au parti protestant; le nombre des princes de ce parti s'augmentant chaque mois de quelque nouvel adhérent; la Saxe, assez forte pour montrer à l'Allemagne étonnée l'évèché de Naumbourg médiatisé, avec son nouvel évêque luthérien Amsdorf ; l'électeur de Cologne sur le point de protestantiser son pays ; les évoques catholiques découragés; nombre de catholiques hé-
' Vèga (De juslificatione, éd. Colon, p. 159) fait le premier ressortir la nouveauté de cette doctrine^ jusqu'alors entièrement inconnue : De hoc nova quaedam opiiiio, et quod quidem sciie poUierim, nostris patribus ignola, cœpil liis lemporibus ab aliquibus defendi, asserens nos juslificari per juslitiani Clirisli velut per causam foiniaîera el essentialem, et ab ca proprie et prœeipue habere nos, (juod simus jiisli coram Deo. — Ruard Tapper fait également voir les contradiclions qu'on remarque dans le système de Bucer {cl Gropper) ; il rappelle aussi que Dominique Soto, théologien de Trente, a déjà dit que l'Anlididagma, ob suaviloquenliam adversariorum, sVaf écarté de la vérité. Mais c'est Stapleton qui juge le plus sévèrement les auteurs et les défenseurs de celte opinion : In hoc cnavilAlberlus Pigghius aliiqueauleConcilium Tridenlinum scriptores quidam talholici (niagis vero haerelici, quia et iongius progressi, el per!i!i;uius in hac senîenlia versati sunl).
VUES El ]'Si'ÉRA?;€îi:s j)r:s protestais rs. 301
sitant, ne sachanl ce qu'il convoiiaii de céder, comme utile à la réforme générale de l'Église, et ce qu'il fallait retenir. Même si l'on n'en venait qu'à un simple vote des princes ou de leurs mandataires, la victoire semblait assurée aux protestants, qui, se sentant si forts par l'opinion publique, et pouvant se tlatter que du côté des catholiques la résistance se fondait plutôt sur des intérêts que sur des sentiments, devaient attacher beaucoup plus de prix à une solution pacifique qu'à une brillante victoire remportée les armes à la main.
Le landgrave, à cette époque, était dominé par l'influence de Bucer, qui pensait qu'en séduisant les catholiques par la perspective d'une paix germanique et d'une réforme générale de l'Église, et par l'offre de concessions considérables à l'égard de l'organisation hiérarchique et du rite, il fallait les fixer par la doctrine de la justification, si généralement approuvée et si facilement accueillie. Gropper, le théologien de Cologne, prêtait les mains à cette manœuvre, comme Bucer le savait fort bien ^ Sans doute Bucer avait fait comprendre au landgrave que pour le moment toute la question était de décider les catholiques à adopter le dogme protestant de la justification % et qu'une fois ce dogme admis, le reste des institutions et des doctrines catholiques succomberaient peu à peu.
Dès le 1*^'" janvier 1540, Philippe, dans une lettre à l'archevêque de Lund, ministre de l'Empereur, avait fait des ouvertures où perçait la supposition qu'il ne serait pas difllcile de gagner les évoques allemands, tels qu'ils étaient alors, en leur garantissant leur pouvoir temporel. La bigamie où il venait de s'engager, lui faisait particulièrement désirer un arrangement amiable et les relations pacifiques avec l'Empereur, qui en eussent été la conséquence; aussi, dans les instructions données à son chancelier, exprime-t-il le désir inquiet de voir ouvrir ce colloque dont le résultat importe tant à la nation allemande; et il ajoute : « Tant mieux, si les papistes, dans le cours de ce colloque, se montrent encore plus grossièrement. « Le colloque de Worms durait encore, qu'il chargea Bucer et Capiton de nouer avec Gropper (dont il connais
* Voy. ci-dessus, lora. u, p. 46, 47. — • Voy. ci-dessus, tom. ii, }>ag. /|3.
302 l'iistérim de ratisbowtîe.
sait sans doute les opinions) et le secrétaire impérial Gérard Veltwick une conférence secrète pour l'avancement de la ré- Corme chrétienne K Le fruit de cette conférence fut le document produit à Ratisbonne par l'Empereur, et sur les auteurs duquel (Bucer lui-môme déclarait que plusieurs y avaient travaillé) il ne peut plus y avoir de doutée Ce fut, dit-on, Veltwick qui conçut le plan du livre ; Gropper et Bucer le développèrent. Ainsi s'explique la persévérante antipathie du nonce Morone pour une négociation dont il pénétrait sans doute le but. Mais ce qui peut sembler plus surprenant, c'est que Mélanchlhon aussi, qui pourtant ne manquait pas de pénétration, ait montré tant d'aversion pour cette œuvre, et que plus tard, en en rappelant le souvenir, il se soit exprimé avec tant de colère sur le compte des « architectes de ce labyrinthe de Batisbonne^. » Dans une lettre du 9 mars 1541, il parle avec chagrin des débats qui se préparent, où il aura à se défendre contre les machinations astucieuses et les sophismes que trameront Philippe et ses théologiens, et il ajoute qu'en cas de besoin il est résolu d'accuser ouvertement lui-même la pertidie « des protestants \ « Son père, disait-il, avait été, selon le bruit public, empoisonné par le vieux landgrave de Messe, et lui-môme, le fils le perdait maintenant par sa nouvelle doctrine sophistique. Il était plus irrité encore contre Bucer, qui se donnait beaucoup de mouvement pour faire adopter le livre en question^; il se rappelait la résolution prise l'année pré-
* Buclihoh; Histoire de Ferdinand I, iv, 360.
* Rck dit (Jpologia. Parhiis, 15^3, f. 88) : Recle Bucer faieluv plures fuisse, qui scripseruni tibrum, quoniam ipse quoque unus est ex Us qui calamum ventno tinxil in hoc libro. Dans un rapport secret de Mélanchlhon à l'électeur de Saxe, on voit cette remarque, biffée il est vrai, mais non moins digne de foi |)Oiir cela, que lui-même avait \u cliez Bucer quelques papiers qui furent plus tard insérés dans le livre. Gropper se tralût, d'après la remarque d'Eck, en consentant avec tant de facilité à changer plusieurs passages, ce qu'il n'eût point fait pour un livre présenté par l'empereur et qui lui aurait été étranger.
' A Guy Dietrich, le k nov. 4541 ; Mihi vero etiamnum ignescunt irae et duris dolor ossibus ardet, recordanti perfidias eorum qui fuerunt archiîecli illius Labyrinthi Ratisbonensis. Nec ego uni succenseo commentario, cui tu irasceris; Daedalorum scelere magis moveor (Corp. Réf. iv, 695). Le mot commentarius semble déaigncv Gropper^ et celui de Dœdali Le landgrave Philippe et Bucer.
* Corp. l\cL IV, 116. — 11 impute alors au landgrave, qu'il estimait naguère si fort, quamdam ingcnii praviiatem AUibiadeam,
5 Corp. Réf. iv, 409, 4t0, 455.