DIFFÉREJCCE ENTRE S. PAUL ET S. JACQUES
de porter simplement la faute d'autrui, nous ne recevions par Jésus-Christ qu'une justice extérieure et étrangère.
Si maintenant nous comparons la doctrine de saint Jacques avec celle de saint Paul, nous reconnaîtrons promptement que pour les mettre en contradiction l'une avec l'autre, il a fallu d'abord faire des œuvres de la loi chez saint Paul des œuvres évangéliques, ou bien lui prêter l'intention de mettre la foi en opposition avec les autres vertus évangéliques, de désigner celles-ci et leurs actes, ainsi que les œuvres du cœur, comme œuvres de la loi, et d'opposer en même temps les effets de la grâce, c'est-à-dire les bonnes œuvres évangéliques, à la grâce elle-même. Saint Paul, d'après cela, aurait donc enseigné que les fruits de la grâce détruisent ou ternissent la grâce, et que, le salut de l'homme venant de la grâce, il ne peut venir des fruits ou des effets de la grâce.
C'est donc dans les œuvres qu'est la différence. Saint Jacques ne parle pas d'œuvres de la loi, comme saint Paul, et saint Paul ne dit nulle part que l'homme est justifié par la foi seule, à l'exclusion de toutes œuvres, même des bonnes. Quand saint Paul met en contraste l'un avec l'autre «vâ^ïîoôzt et ricTûv, celui qui s'adonne aux œuvres et celui qui a la foi, il entend, par le premier de ces mots, l'homme qui se meut dans le cercle étroit des œuvres de la loi, tel qu'il était lui-même avant sa conversion, l'homme qui a la conscience légale de sa justice parfaite ( Phil., ch. m, f . 6 ), qui se croit irréprochable aux yeux de Dieu et des hommes, comme il l'est à ses propres yeux, qui n'est troublé dans ce contentement de soi par aucun sentiment de coulpe, les sacrifices propitiatoires prévenant le mauvais effet de toutes les transgressions et omissions. Cet homme-là se glorifie de ses œuvres, n'a que faire d'aucune grâce et gagne sa récompense comme une chose due. Mais les œuvres par lesquelles saint Jacques dit que l'homme est justifié, sont au contraire des œuvres de foi et de grâce, des œuvres qui se joignent nécessairement à la foi, qui ont pour objet de la compléter et de la consommer ( pour la justification ), de la nourrir et
336 DIIFÉIIEISCE ETÏTRE S. PAUL ET S. JACQUES.
de la conserver. Car dès que la foi, qui n'est d'abord que la connaissance de la vérité des révélations et des promesses divines, passe à l'état d'abandon confiant et, par conséquent, d'obéissance intérieure envers Dieu, les œuvres existent déjà comme œuvres de cœur ou intérieures, ou bien elles suivent infailliblement. Ainsi, d'après la doctrine de saint Jacques, la foi est achevée par les œuvres, comme l'arbre par ses fruits, comme le pacte ou la promesse par l'accomplissement, comme l'intention par l'acte. Mais l'homme, ni au début, ni au terme de sa carrière, n'est justifié autrement que par la foi et les oeuvres. Les œuvres dont parle saint Jacques sont des œuvres qui s'accomplissent sous la loi royale ou la loi de la liberté, celle-là même que saint Paul appelle la loi de l'esprit de vie : car, « où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté. »
La foi dont parlent saint Paul et saint Jacques est formellement la même. Mais saint Paul, par la foi qui justifie et sanctifie réellement, entend un acte moral complexe, renfermant plusieurs actes psychiques et comprenant notamment les œuvres intérieures de charité, d'espérance, de prière, de pénitence. Saint Jacques, de son côté, distingue la foi d'avec les œuvres dont elle est la source, et n'entend point par foi une croyance frivole, artificielle, une vaine ombre de foi, mais la foi véritable. Cette foi, il est vrai, est inutile et morte sans les œuvres, c'est-à-dire impuissante pour la justification et la sanctification ; mais dès que les œuvres s'y joignent, cette même foi, auparavant inutile et impuissante, « devient parfaite par les œuvres, » et l'homme est alors certainement justifié par cette même foi qui agit alors simultanément avec les œuvres. Saint Jacques nie donc que la vertu de justifier appartienne non-seulement à la foi imaginaire, fausse et vaine, mais même à la vraie foi ( en tant que seule ). Car Abraham avait certainement une vraie foi ; et c'est précisément de lui que saint Jacques dit qu'il fut sauvé ( non par la foi ), mais par les œuvres. La foi, comme l'entend saint Jacques, est achevée par les œuvres, et coopère avec elles dans la justification ; ce n'est donc pas une fausse foi, mais seulement une foi à qui il ne manque rien que les bonnes œuvres.
DirrKRENCE KrsTRE S. PAUL ET S. JACQIES. 337
La vertu effîcace de la foi, c'est-à-dire l'obéissance volontaire, l'abandon en Jésus-Christ el en sa volonté, sont nécessaires pour la perfection de la foi, et celle-ci ne justifie que lorsqu'elle est devenue cette obéissance intérieure, ou se manifestant en œuvres extérieures. Saint Jacques désigne donc l'action extérieure comme nécessaire à la justification et achevant ia foi, parce que tout sentiment intérieur nonseulement se révèle, mais aussi s'affermit et se développe par les actes ; et, bien que l'acte extérieur ou la manifestation active de la soumission à Jésus-Christ ne soit pas nécessaire pour le commencement de la justification, elle est au moins une condition indispensable de sa durée, de son accroissement et de la sentence finale qui déclare Ihomme justifié. Saint Paul et saint Jacques parlent donc d'une même foi et d'une même justification ; pour cette dernière, saint Jacques non plus ne parle d'oeuvres de la loi, c'est-à-dire d'œuvres qui ne s'accomplissent que dans l'esprit de la loi, sans la grâce et avec les forces propres et naturelles de rhomme ; d'œuvres qui sont imposées extérieurement par la loi et satisfont de même à cette loi, mais qui manquent de véritable valeur intérieure ; d'œuvres enfin qui, n'étant point engendrées dans la foi, ne sont que des services accomplis en échange d'une rémunération convenue. Les deux Apôtres se fondent sur la justification d'Abraham ; saint Paul dit qu'elle consista en ce que Dieu imputa à justice à Abraham sa foi ; saint Jacques la fait consister dans la bénédiction que Dieu fit descendre sur lui à cause de l'offrande qu'il avait faite de son fils. Cette bénédiction, ainsi accordée, et la déclaration dont parle saint Paul étaient essentiellement identiques ; la foi et l'obéissance d'Abraham ne consistèrent point en un acte isolé , accompli dans une occasion particulière ; mais elles s'étendaient sur tous les commandements, sur toutes les promCvSses de Dieu, à partir du moment où le patriarche avait quitté la Chaldée jusqu'à la fin de sa vie, et c'est pour cela que, lors de l'acte héroïque de foi et d'obéissance par lequel il se soumit au sacrifice de son fils, il fut justifié, c'est-à-dire déclaré juste, non- seulement en raison de cet acte, mais aussi de toute sa vie antérieure menée dans la foi. Car Abraham fut plusieurs ni. 22
338 s. PAUL ET S. JACQUES
fois justifié par Dieu ; c'est-à-dire que dans chaque circonstance importante de sa vie, où il accomplissait un acte particulier de foi et d'obéissance. Dieu le déciara juste, en lui réitérant la promesse de le bénir dans sa postérité (Jésus- Christ ). Les deux Apôtres regardent la justification non point comme un acte momentané, mais comme un état qui se continue, se développe, et qu'il faut perfectionner toujours. C'est pour cette raison que saint Paul, aussi bien que saint Jacques, ne fit point ressortir ie moment où Abraham fut justifié pour la première fois, en vertu de sa foi et de son obéissance ( Ilébr., ch. xi, f, 8 ), mais un moment postérieur.
Quand on trouva qu'il était dangereux de retrancher du canon TEpilre de saint Jacques, il fallut se mettre en quête d'une interprétation qui adoucît au moins un peu ce qu'il y avait de trop tranchant dans la contradiction entre saint Jacques et l'exégèse protestante de saint Paul. La seule que l'on parvint enfin à découvrir et à laquelle on s'attacha avec ténacité, ce fut de dire que saint Jacques ne parle point de la justification devant Dieu, mais de la justification devant les hommes, et qu'il soutient que l'homme doit démontrer devant les hommes, par ses œuvres, que sa foi est véritable et de bon aloi, et qu'il possède la justice, afin que ie monde aussi le reconnaisse pour juste. Cette explication fut évidemment conçue en désespoir de mieux. Ce que saint Jacques veut démontrer , c'est que la foi ne justifie seule ni devant Dieu i, ni devant les hommes ( ch. ii, f . 18). Les œuvres, chez lui, ne sont pas des efiets, mais des conditions de la justification ; prétendre que cet Apôtre a dit que l'homme doit justifier sa foi, ou bien en démontrer la qualité par ses œuvres, c'est lui faire dire ( ch. ii, j. 24) l'absurdité que voici : «Vous voyez que la foi de l'homme est justifiée par des œuvres, et non pas seulement par la foi. » Celte œuvre d'Abraham que saint Jacques fait ressortir, est justement celle où le patriarche n'avait nullement affaire aux liommes, qui l'en auraient au contraire condamné, mais à
* Ep. de saint Jacfiues, cli. ii, ■^, i h, ^7, !0, 21, Î6. Dans tous ces vençls il csl qucslion de la iaslificalion devant Dieu,
SLR LA JUSTIFICATION d'aBRAHAM. 339
Dieu seul; ce fut un acte de foi qui longtemps ne fut connu que de Dieu seul, et où toute la vie de fidélité d'Abraham se résuma, se consomma et prit, en quelque sorte, un corps. Les adversaires que saint Jacques avait pour but de réfuter, ne soutep.aient point que les œuvres sont inutiles pour la justiflcation devant les hommes : c'étaient des gens qui, comme les Simoniens , ne voulaient pas admettre que les b»)nnes œuvres fussent nécessaires pour justifier l'homme devant Dieu. En général, pour ce qui regarde les œuvres, saint Jacques ne veut pas, comme on l'a souvent allégué , démontrer simplement qu'il est nécessaire de faire voir sa foi; il n'emploie pas non plus, comme on a voulu souvent l'interpréter i , l'expression « bonnes œuvres » par métonymie, en exprimant l'effet pour la cause, voulant dire que l'homme n'est justifié que par une foi féconde en œuvres, car, admettre celte opinion , ce serait faire des paroles de l'Apôtre un véritable non-sens (par exemple , ch. ii, y. 18). Saint Jacques ne parle point de la nécessité d'une simple concomitance des œuvres, de leur présence oiseuse, pendant que l'homme serait justifié par la foi seule. Quand il parle d'une foi qui est morte sans les œuvres, il n'entend point que la foi ait besoin des œuvres pour être vivante, mais qu'elle n'en a besoin que comme moyen de justification ^ La foi , comme simple assentiment donné par l'homme à la révélation divine, est déjà quelque chose de vivant; mais elle n'a pas encore vertu pour justifier. Pour qu'elle soit consommée, il faut déjà qu'à Vassensus se joigne le consensus^ qui est déjà une œuvre de cœur, comprenant l'obéissance et le commencement de la charité, et se manifestant en œuvres extérieures dès qu'une occasion lui est offerte.
L'antipathie de Luther pourTEpîtrede saint Jacques se manifesta dès 1520 ; dans l'écrit sur « la Captivité deBabylone »
C'est ainsi que Tont expliqué, par exemple, Piscator, Sibrand et plusieurs autres exég» les prolestanK
' Eu d'anires termes, sa'iit Jnrqurs nppolîe la foi morie, non pas qaoad naîuiiiin, iL'aii seuienieul quoadusum ci pv(m fUt nictiiitm, non lU ficlcs»
340 LUTHER
îl est dit, à propos du sacrement de l'Extrême-Onction : « Et * pour ne pas dire à présent que celte Epître n'est pas de Vapôw ire Jacques , ni digne d'un esprit apostolique^ comme beau- » coup de gens l'écrivent et le prouvent, bien que, par ha- » bitude, on lui ait attribué une certaine autorité, quel qu'en » soit l'auteur. « Dans la préface au Nouveau Testament de l'année 1522, il dit, après avoir déclaré que rÉvangile et la première Epître de saint Jean, les Epîtres de saint Paul aux Romains, aux Galates et aux Éphésiens, et la première epître de saint Pierre sont les plus excellents livres du Nouveau Testament, il ajoute : « Aussi, en comparaison de ceux-là, » V Epître de saint Jacques eitelieune epître bien insipide, n'ayant y absolument rien du caractère évangélique *. » Môme dans la préface dont il fait précéder l'Épître en question dans sa Bible allemande, il déclare « que cette Epître n'est pas l'écrit d'un apôtre, » attendu qu'elle- va droit contre saint Paul et tout îe reste de l'Écriture, en attribuant la justice aux œuvres ; et, « quoique l'on puisse encore réparer cette Epître et trouver nne glose à celte justice des œuvres, on ne peut cependant la disculper d'avoir appliqué aux œuvres (c h. ii, >. ii3) , ce que Moïse (i Moïse, ch. xv, -f. 6) dit uniquement de la foi d'Abrabam et non de ses œuvres, comme saint Paul le cite (Rom., ch. iv, f. 3). De ce vice il faut conclure quelle n'est pas d'un apôtre. » — « Ce Jacques ne fait rien autre que de poussera la loi et aux œuvres, et il brouille tout si bien qu'il me semble que ce fut quelque pieux personnage qui , ayant retenu quelques sentences des disciples des Apôtres , ks
î Ed. Walch. xix, 142 ; — 'Xiv, 105. — « L'Épîlre de Jacques, de môme que » celle de Jude, n'esl point d'origine apostolique : elles ne sont pas di\ns l'esprit a de Jésus-Chrisl. Jacijues était au-dessous de la lûche qu'il s'était proposée; et 9 dans celle de Jude il n'y a rien de particulier, si ce n'est qu'il se réfère à la
> deuxième l'ipîlre de saint Paul (L. c. xiy, 1/|8; — ix, 1322-'133P). » — En général, Luiher avait conçu contre l'apôlre sainlJacques une aversion qu'il exprima on plus d'une occasion. Ce n'était pas seulement l'Épître de saint Jacques qui lui déplaisait, mais aussi sa déclaration au concile de Jérusalem, touchant le maintien de certains commandements d'abstinence, celte décUira'.ion ne pouvant s'ajuster à la docliine de Luiher sur la co!)science. « Si c'eût élé, » (lit Luther, « l'opinion sérieuse de l'Apôtre que cette loi devait être observée en
> conscience, nous ne raccepterions pas, car Jacques n'avait pas encore fait de » prodiges comme Pierre et Paul, i (L, c. vin, 1041).
COWTKE l'ÉPITRE DE S. JACQUES. 31 t
jela ainsi sur le papier, ou quo peut-être l'Épître fut écrite d'après sa prédication par quelque autre *. »
Mélanchihon ayant essayé, dans l'Apologie, de mettre saint Jacques en harmonie avec la nouvelle doctrine, Luther reconnut parfaitement que cette tentative avait échoué, et s'il n'en parla point publiquement, il s'expliqua du moins dans le cercle de ses intimes : « Beaucoup de gens ont travaillé et » sué sur riipître de saint Jacques, afin de la mettre d'acw cord avec saint Paul, comme Philippe Mélanchthon en a > aussi dit quelque chose dans l'Apologie, mais pas se- » rieusement : Car ce sont deux propositions entièrement op« » posées : la foi justifie, et la foi 7} e justifie pas. Si je rencontre * celui qui me les fera rimer ensemble , je le coifferai de m£ » barrette et consentirai qu'on m'appelle un sot '. »
Depuis que l'exemple de Mélanchthon avait démontré l'impossibilité de faire disparaître, par voie d'interprétation, la contradiction entre l'épître de saint lacques et la doctrine luthérienne de la justificatiorr, on en revint à la rejeter purement et simplement par des considérations dogmatiques, et l'on s'efforça, sans s'inquiéter des suites que cela devait avoir pour l'autorité de tout le canon du Nouveau Testament, do répandre cette même manière de voir parmi le peuple. C'est pour cela que les théologiens de Wittenberg firent publier, parleurs soins, en 1535, une édition allemande du livre latin qu'André Althamer, le réformateur d'Ansbach , avait écrit spécialement dans le dessein de déclarer apocryphe l'Epître de saint Jacques. <• Je pense, >• est-il dit dans cet écrit, « que » cette épître ne fut point écrite par un apôtre, mais par « quelque pieux homme du nom de Jacques, et voici mes » motifs et mes arguments : D'abord^ ce Jacques, dans son » écrit, n'enseigne point le sublime et excellent article de >• notre foi touchant la justification , comme le font avec » soin les autres apôtres, qui ne mettent rien au-dessus de
» E<t. Walch. iiv, 1Z|8. ss. -- Dans son Sermonnaire, il se plaint de ceux qui, dans la dislribuiion des épîtres, ont aussi compris celle de saint Jacques, c qui » n'est pourtant pas de rapôlre, ni comparable ù celles des autres apôtres. » Dans le Commentaire sur la Genèse, il dit : € Jacques fait un sot raisonnement i par rapport aux œuvres, bien entendu (L. c. xii, 766; — r, 2303, 2225).
* L. c. x.ur, 2077.
342 ALTHAMER, BUGENHAGEN, ETC., COINT. l'ÉP. DES. JACQ.
« cette doctrine, où est notre salut éternel ; il ne parle non » plus une seule fois des fruits de la passion, de la mort et de » la résurrection de Jésus-Christ *. >»
Bugenhagerij dès 1527, avait déjà accusé l'Apôtre de professer une doctrine impie"^; et les centuriateurs de Magdebourg déclarèrent que « l'Epître de Jacques ne s'écarte pas » peu de l'analogie de la doctrine apostolique , en ce qu'il »> attribue la justification , non pas à la foi seule , mais aux » œuvres. » Guy Dietrich qualifie cette épître de «i doctrine toute rapetassée de morceaux^ » et Pelrus Palladius , évêque luthérien de Zélande, l'appelle un fagot embrouillé et mal assemblé {scopœ dissolutœ). Aquila aussi, dans son Apologie " contre Agricola, l'ironique railleur, l'impertinent calomniateur, « de l'an 1548, dit : « Que l'Extrême-Onction soit un sacrement, cela est encore contre l'usage de Jacques, qu'ils appellent faussement un apôtre ^. » De même s'exprime encore Wolfgang Mnsculvs : « Les papistes objectent l'Epître " de Jacques; mais quoique ce Jacques ait pu être, fût- >♦ ce un frère de Jésus-Christ, une colonne entre les Apôtres, » un apôtre extrêmement grand, il ne saurait porter préju- » dice à la vérité de la foi seule*.» — André Carlstadt, au contraire , maintient la canonicité de cette Epître % et semble n'avoir écrit tout son livre « des Ecritures canoniques » que dans cette seule vue et * contre son ancien ami , » comme il dit, c'est-à-dire contre Luther. Néanmoins on
* André Alihamer : l'Épîlre de s. Jacques. Wiltenberg, 15;35, A. 3.' — Dans un autre écrit (Diallage, li. e. conciiiatio locoruui Scripturae, qui prima facie piignare iiUer se videnlur. Argent. 1527), il dit : t Nous ne pouvons ici prendre la défense de saint Jacques, m?' il cite VEcritare d'une matiière fausse, et lui $eul contredit le Saint-E.sprit, la /ai, les prophètes^ Jésus-Christ et tous les apôtres» Son lénioignage est nul. 11 ment sur sa lêle (tnentitur in caput suiim). — Par ses propres paroles déjà, nous savons qu'il ignorait ce q:;e c'était que la foi. » (Voy. Neu.iecker, Introduct. au Nour. Tesl. p. 606.)
* Ex hoc loco (Jac. ir, 21) potes deprehendere errorem Jacobi epislo!.T, in qua impiuni vides argumentum, prœterquam quod ridicule colligil. Citai scripluram contra scripturam, quod Spiritus sanclus ferre nequit, non potest igitur reliquis ailnumerari libris, qui justitiam Ddei prœdicaut. (Bugenhagii Gomm. in Ep. ad iîom. IIaganoœl527. f. 39.)
» Apologie d'Aquila. B. 2. — Neudeckcr, L. c. — Massonii analomia irium- •jjhanSy I, 608.
* In loc. comm. cap. de Juslif. n. 5,
5 Voy. De canonicis scripturis tibellus, Willenb, 1520,
l'ép. de s. jacq. attaquée a propos de l'iktérim. 3 i3 continua, môme dans des livres populaires, à traiter avec un dédain étudié cette portion du Nouveau Testament. C'est ainsi que, dans un écrit de l'an 1524, on dit : « Jacques g!o- » rifie les œuvres et ôte à Jésus-Christ sa gloire, ce qui est » faux et à rencontre de saint Paul et du reste de l'Ecriture. » Saint Paul, cela est certain , n'a point voulu parler de la foi » jacobiste, de la foi imaginaire et sophistique. Hélas I à quoi » donc pensait ce bon Jacques avec son épître *. »
L'Intérim fournit à Taversion des protestants contre saint Jacques un nouvel aliment, le sacrement de l'Extrême-Onction devant y être rétabli en raison de cette E[)ître. Dans un « Avis touchant l'Intérim, » il est dit : « Ainsi cette Efîîlre de » saint Jacques, qui conseille d'appeler les prêtres auprès des " malades, de les oindre d'huile, de prier pour leur santé, est » suspecte dès longtemps, et plus cela dure, plus elle le de- » vient, et l'on doute qu'elle soit d'un apôtre; on suppose >' même que non-seulement elle n'est pas d'un apôtre, mais » d'un homme qui, en vérité, ne devait pas être un vrai chré- >» tien aux yeux de Dieu ^ » Un autre écrit, de 1548 également, est encore plus énergique : « Voilà que ce maître ïn- » térim remet encore sur le tapis la sotte Epitre de Jacques » disant faussement qu'elle est de saint Jacques, tils d'Alphée, » frère du Seigneur. Avec cela, ce n'est pas un épître, mais » un assemblage de quelques sentences confusément mè- « lées, ce qu'on appelait autrefois un rapiat aut rapiarium ; » voilà ce que c'est que cette Epître du prétendu Jacques. » C'est une pure tracasserie; aussi les anciens ne l'ont pas » admise au nombre des livres saints. Et puis, ce Jacquot « contredit saint Paul et enlève à la foi sa justice ^ >»
Plus tard toutefois, quelques théologiens recommencèrent, à l'instar de Mélanchthon, à essayer des ressources de l'exégèse. Paul d EU zen ne veut pas biâmer Luther d'avoir rejeté l'Epîlre de saint Jacques; mais il essaie pourtant d'une explication. Chez Jacques, dit-il, « justifier » signifie seulement
• Ilaynricus SpelU, un simple fnre en Jésus-Clirisl de tous les fidèles; lu siniple foi. 1524. B.; B. 2.
* Avis sur l'iméiim. 15^8, B. /|.
' Un dialogus ou etiti(.iii.u de quelques personnes loucbant rinlérim (•<. 1.) 1548. B. 5.
314 VON EITZE5 ET LEYSER : StR S. JACQUES.
montrer et révéler par de bonnes œuvres la justice déjà existante *. En 1()07, cependant, le surintendant Leyser, dans ses sermons sur la justification, prêches à Prague et devenus célèbres à cette époque, préféra encore mettre en suspicion l'Épître de samt Jacques :
« D'où vient que lEpître de saint Jacques n'est pas regardée, par beaucoup de gens, comme émanée du véritable apôtre ? De ce qu'il n'a point observé ce mdhjdum de Jésus-Christ et des Apôtres. Il a vu qu'après la mort des Apôtres une grande licence a envahi la vie des gens qui ont compté sur la foi sans œuvres. C'est à ceux-là qu'il a opposé son Epîlre, pensant remédier au mal en [réconisant la loi^ et il écrit que Ihomme est justifié par les œuvres , et non par la foi seule , contredisant directement en cela l'apôtre saint Paul. Et, bien qu'on puisse arranger la diffi* culte à l'aide de gloses, en montrant que le mot foi, Hem le mot jusiificare, est employé cliez saint Paul et cbez Jacques dans un sens différent , il n'en est pas moins certain que cette doctrine n'est pas le vrai methodus aposiolicus ^. »
Pourtant, depuis le commencement du xviie siècle, les attaques contre saint Jacques et la canonicité de son Epître cessèrent. On sentit quelle action destructive cette lacération du Canon devait exercer sur la base du protestantisme lui-
* Pauîi ab Eitzen comra. in Genesin, p. 626 et ss. — Le -procédé cTjEpinuSf réformateur de Hambourg, est original. Après avoir essayé de se défendre^ dans son Truilé de la justiHcatioM, par un mensonge évident : (Jacobus non disputât, an soia <ides juslificet, vel an fides et bona opéra simul juslificenf, sed disputai de qualitale juslificantis fidei), il tombe sur les théologiens catholiques, disant que, puisqu'ils osent en appeler à Jacques^ ils sont les vrais instruments de Satan; que ce sont eux qui minent, par cette prétention, Cautorité de la sainte Ecriture, car : Cum Jacobus, si est apostolus, cum Paulo dissentire uon possil, et maxime in causa juslilicationis, quod ex utioque vire idem spiritus Dci iocutus sil, in confesso est, Ponlificios aut peiperam interprelari verba Jacob , au l lecle concedere, banc epislolam non essp Jacobi aposloli. Si apostoli est, cum Paulo pugnare non polesl; si non pugnat , alius est sensus Jacobi, quam ex eo Poiilificii eliciunt, qui aiuni, lideni cooperari operibus, iidemque coiisummari ex op'rbus, signiticare, lidem et opéra simul jusliiicare, allerumque absque allero juslilicare non pos^<e. (Job. ^Epini, liber de Justificalione. Eiancof. 45o7 f. 1:^9, 1^5.) — Et voila ta logique de ce temps-là!
* Polycarp. Leyser : Deux sermons sur les bonnes œuvres et la justification. — En 1621, i^elrus Aibler {Oissert. contra Mart, Boricliium, n° 6), disait encore : Jacobus dure et periculose de justi/icatione Abrahami loquilur. — Matthieu ^oés'expiime plus vivement encore : t Dans TÉpilre de suint Jacques sont dites des cboses diamétralement 0])posées à saiul Paul et à Moïse (DissurU Monilor., p. 83). s
LES PROTEST. ET S. JACQUES AU XVIl^ SIECLE. 345
même, sur la doctrine de l'Inspiration et autres points semblables. On eut donc de nouveau recours à l'expédient déjà mis en usage antérieurement, puis abandonné quelque temps comme insoutenable. On en revint à alléguer que saint Jacques ne parle point d'une justification devant Dieu, mais seulement de la justification aux yeux des hommes à qui, la foi étant invisible, il fallait la montrer par àea œuvres. Depuis Hutter et Hoé, cette explication fut toujours copiée par tous les théologiens luthériens. /eaw-^rn^^^ Gm/?e, deKœnigsberg, le protestant le plus versé dans la connaissance de l'antiquité chrétienne, ayant, vers la fin du xviie siècle, soumis au consistoire prussien ses « Dubia, » on y vit que, parmi d'autres points, c'était précisément la position de la doctrine protestante sur la justification vis-à-vis de TEpître de saint Jacques, de la primitive Eglise chrétienne et de sa doctrine, qui l'avait convaincu que le système protestant manquait de base et était insoutenable. 11 fit remarquer que l'Eglise primitive avait déjà fort bien connu cette doctrine de la justification de l'homme par la grâce et à l'exclusion des bonnes œuvres, mais que ce n'était point comme doctrine orthodoxe; qu'au contraire elle l'avait condamnée comme hérésie simonienne, et que saint Jacques semble avoir écrit spécialement contre cette doctrine, qui était devenue actuellement le dogne capital de l'église protestante. Les deux théologiens, chargés par ordre de Frédéric II!, électeur de Brandebourg, de réfuter récrit de Grabe, de Sanden^ professeur à Kœnigsberg, et Spener, alors prédicateur de la cour, ne trouvèrent rien à répondre, si ce n'est que saint Jacques ne parle que de la justification devant les hommes K
• Spener; Salut de TÉglise évangélique, p. 151, — Bernard Sanden; Réponse aux « Dubia b de E. Grabe, p. 4(58. — L)e noire temps, les uns, dans Téglise proteslanle, ont soutenu qt^il y avait concordance enire saint Ja( qnes et saint Paul, en se fondant sur une itilerpréîalion tout-à-fait différente de la vieille explication protestante; les autres, au contraire, ont ouverlement déclaré que les deux apôlres sont iiiconciiiables. Ainsi, Geisse (Justification par la foi, Marbourg, 4833) a voulu démontrer que saint Jacques, penseur illettré, n'ayant point compris saint Paul, avait l'intention, cli. u, j^. 2fi, de le réfuter. Fromynann (art. Jacques dans l'ËLcyclopédie d'Ersch et Gruber) a trouvé ([u'entre les deux apùlres il y a « certainement une divergence réelle et qu'on ne peut concilier, » iHais qu'on a tort cependant de regarder comme une coulradiclion. Kcm ra jusqu'à déclarer que TÉpitre est le produit d'une seele ébiunite. ^uj. Sckmidt
346 LUTHER ET mélakchthon :
Déjà, dans le premier volume de notre ouvrage, nous avons parlé des efforts que l'on fit à Wittenberg pour faire croire que la doctrine de la justification, ce puissant levier de la révolution religieuse, n'était qu'une vérité étouffée par la théologie scolastique, mais qui avait été reconnue par l'ancienne Eglise et confirmée par les écrits des Pères. S'il en était réellement ainsi, saint Augustin, ce champion de la grâce contre le pélagianisme, devait être, entre tous les docteurs de l'Egiise, celui qui avait exposé avec le plus de détails et de clarté la doctrine professée par les protestants, lui qui, d'ailleurs, avait eu tant d'occasions de s'expliquer sur les matières relatives à la justification de l'homme, sur le rapport entre saint Paul et saint Jacques et sur toutes les questions qui se rattachent à celles-là.
Pourtant Luther, qui, à son début, en 1518, s'était prononcé avec tant de confiance en s'appuyant du sentiment de saint Augustin, devint par la suite de plus en plus réservé à cet égard. Parfois même il donna à entendre qu'on ne devait plus du tout, en ce qui touche à ces matières, s'inquiéter des Pères, qui avaient mal compris la question et vivaient à une époque où déjà la doctrine des Apôtres s'était obscurcie. Dans une interprétation de l'EpUre de saint Jean, qu'il ne débita, il est vrai, que devant ses auditeurs, et qui ne fut publiée qu'en 1708, on lit l'aveu que voici : * Dans Augustin on trouve peu de chose touchant la foi ; dans Jérôme, rien. Aucun des anciens docteurs n'est pur et sincère, ni n'enseigne la foi pure. Bien souvent ils exaltent les vertus et les bonnes œuvres, mais la foi bien rarement. »> Dans le cercle de ses intimes, il était encore plus explicite : « Depuis que j'ai compris par » saint Paul la grâce de Dieu, je n'ai pu avoir de considéra- » tion pour aucun docteur ; je les prise bien peu. Dans le
{du Dogme de la jusiifcalion, feuille ecclésiastique de Mecklenbourj?, iv, 2, pag. hëj soutient que la doctrine de f^aint Jacques, qui fait dériver la justification des œuvres, contredit directement celle de saint Paul, qui ne voit jamais la justification que dans la ceilitude de la grâce. Scharling, théologien danois (Jacobi et Judm epp. llavnicB 1841 ) est d'avis qu'entre saint Jacques et saint l'aul il reste toujours une diffcrcniia nunquam prorsus loUenda. R, Stier^ au contraire (rKpîfre de saint Jacques expliquée eu 32 méditations, Barmen 1845), pour rendre justice ù la doctrine de saint Jacques, a sacrifié la doctrine protestante.