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LUTHER : SUR LA NOUVEAUTÉ

L'idée fondamentale de ce dogme est certainement la plus spontanée, la plus originale des créations conçues par l'esprit novateur dont le souffle souleva les tempêtes du xvi*^ siècle. On s'est plu à considérer les sectes hérétiques du moyen-âge et certains théologiens hétérodoxes du xv« siècle comme les précurseurs du protestantisme; mais leur affinité avec ce dernier ne s'étend point, à coup sûr, jusqu'au dogme fondamental des protestants sur la Justification. JNi les Vaudois, ni les Hussites, ni aucune autre secte ne mirent en avant, sur ce sujet, quelque chose qui ressemblât à l'idée protestante. Quant aux théologiens, il est vrai qu'en 152^, Luther en appelait d'une manière générale à l'autorité de Wessel de Groningue : « Parce que j'ai lu Wessel, dit-il, mes contra- « dicteurs se sont imaginé que Luther a tout pris à Wessel, » tant nos idées concordent. J'y puise certainement une con- » fiance et une force singulières, et je ne doute plus de la » vérité de mes doctrines, quand je vois cet homme exposer » toutes choses dans le même esprit que moi et presque dans V les mêmes termes, quoiqu'il ait vécu dans un temps fort » différent du nôtre i, chez une autre nation et parmi d'autres » mœurs. »

Cette assertion, cependant, était d'une si évidente inexactitude à une époque où les écrits sur la captivité de Babylon^ et à la noblesse allemande, avaient déjà vu le jour, qu'il est impossible de croire à la véracité de Luther, à moins d'admettre qu'il n'avait pas lu lui-même les œuvres de Wesseî, et s'en était rapporté, touchant leur contenu, aux dires d'autrui 2.

Du reste, sur ce point, comme sur tant d'autres, Luther avait coutume de s'exprimer de la manière la plus contradic-

1 OEuvres de Luther, édition Walcli. xiv, p. 220 et s.

2 VUmatin, il est vrai, attribue à Wessel des idées presque entièrement identiques à celles de Luther sur la Justification ; mais ses propres citations prouvent combien son assertion est erronée. Ce n'est point l'idée luthérienne, mais bien la doctrine catholique qui se manifeste dans le langage de V^essel lorsqu'il dit (page 513, etc. ), qu'être relevé du péché ce n'est autre chose que posséder l'amour justifiant : car quiconque n'a pas cet amour, demeure dans le péché. Afin donc que Jésus-Christ nous lave du péché, il est nécessaire qu'il nous communique {infundat) la justice. » Ou bien encore (p. 521): «L'amour est plus que toute obéissance; mais la source de l'amour étant la foi, celle-ci est bonne même à cause de son fruit. »

ET l'importance DE SA DOCTRINE SUR LA JUSTIFICATIOIV . 5

toire. Avait-il intérêt à s'appuyer sur quelque autorité ecclésiastique, il en appelait, quoique en termes vagues et généraux, à l'Église des premiers siècles, surtout à saint Augustin, avec lequel il prétendait être d'accord sur les points essentiels. Avait- il, au contraire, à répondre à quelque objection basée sur un autre fait que la nouveauté de sa doctrine, il changeait aussitôt de langage. Alors, il déclarait sans détour et avec un certain orgueil qu'il était sans contredit le premier qui eût découvert ce système dans le Nouveau Testament, et notamment dans les Épitres de saint Paul ; alors, il ne dissimulait aucunement que, depuis les apôtres, nul homme n'avait enseigné celte doctrine, ni compris comme lui le sens des Épitres de saint Paul. C'est ainsi qu'il disait en 1524 : « Ce scandale (la confusion entre les œuvres et la foi) s'est opposé depuis le commencement jusqu'à ce jour à ce que la foi fût enseignée dans sa pureté. — Je ne sache personne qui ait été en état d'en juger sainement, si ce n'est les apôtres, choisis et institués pour enseigner ceci dans sa pureté, et asseoir la doctrine sur une base solide. Pour tous les autres livres qui existent, on ne saurait y trouver aucune trace de cet enseignement; il ne faut donc pas s'étonner que de notre temps, il ait été si complètement éteint et oublié*. >

Luther était en même temps pénétré de l'intime conviction que le dogme de la Justification, sous la forme qu'il lui avait donnée, devenait le point culminant, l'article capital du christianisme tout entier. Quant à l'importance qu'il y attachait pour son compte personnel, la lecture de ses écrits ne peut laisser à cet égard le moindre doute : car cette idée en est en quelque sorte la trame qu'on voit percer partout. 11 soutenait qu'elle devait avoir cette même importance pour chaque chrétien, l'Église entière ne devant être assise que sur cette base, et tomber en ruines dès qu'on faussait ce principe fondamental : assertion parfaitement exacte, une fois la vérité de sa doctrine admise. Aussi, tant que la doctrine édifiée par la Réforme resta debout, cet article fut partout le symbole du protestantisme. « Cet article supprimé, dit Luther, l'Église est perdue, et toute résistance inutile

1 Œuvres de Luiber, édition Walcli. ix, 492, etc.

contre l'invasion de Terreur : car l'Esprit saint, hors de cet article, ne veut ni ne peut plus être avec nous *. » — « Si ce dogme succombe et périt, la connaissance de la vérité périt et succombe avec lui. » — « Tant que ce point, dit-il encore, demeurera intact et pur, la chrétienté aussi restera pure, unie et exempte de factions; ce point étant le seul qui constitue et conserve la chrétienté; mais partout où ce point est mis en oubli, il est impossible de contenir l'erreur et l'esprit de faction. J'en ai fait moi-même l'expérience 2. « L'apologie de la Confession d'Augsbodrg déclare que le dogme de la Justification « est le premier et le principal article de toute la doctrine chrétienne, important entre tous, propre surtout à donner une intelligence claire et juste de toute l'Écriture- Sainte ; qu'il est le seul chemin qui conduise à l'inappréciable trésor de la connaissance du Christ, et la seule porte qui livre l'accès de toute la Bible; que sans cet article une conscience tourmentée ne saurait trouver de consolation vraie, durable et certaine, ni apprécier et reconnaître les abondants trésors des grâces de Jésus-Christ. « — « De cet article, est-il dit dans les articles de Smalkalde, on ne saurait céder ni retrancher la moindre chose, dussent ciel et terre s'écroulers C'est sur cet article que sont basées toutes nos prédications contre le pape, le démon et le monde. Aussi devons-nous nous garder du moindre doute et de la moindre incertitude : sinon, tout est perdu, et le pape et le démon auront raison contre nous et nous arracheront la victoire ! »

Ce n'est aussi qu'au point de vue de cette doctrine, qu'il est possible de comprendre et d'apprécier les accusations que Luther élève si souvent dans ses écrits, contre l'Église, telle qu'elle était avant lui et jusqu'à lui, ainsi que les tristes peintures qu'il se plaît à en tracer. Il représente tout le « pajjisme, » c'est-à-dire l'Église, comme une apostasie universelle, comme

» Œuvres de Luther, édition d'Iéna, v, 228.

2 OEuvres de Luther, édition Walch, viii, 1558; — édition d'Iéna, v, 159.— C'est le même esprit qui fait dire à Chemnitz. (Loci iheol. Francof. et Wittemb. 1653. II, 200. ) : Hic locus est tanquam arx et praîcipuum propugnaculum totius doctrinse etreUgionischristiana?, quo ve) obscurato, vel adullerato vel subverso impossibile est, puritatem doclriiise in aliis locis retinere, salvo autem hoc loco corruunt per se oranes idolomaniae, supersliliones et quidquid est corruptelarum in omnibus fere aliis locis.

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