POLÉMIQUE DE LUTHER
qui s'était démis de ses fonctions à Eisleben et établi à Wittenberg, y renouvela sa querelle.
Ce qu'Agricola écrivit pendant et après son séjour à Witlenberg, porte en cent endroits l'empreinte de la confusion d'idées et de la contradiction. Cela s'explique par deux motifs; d'abord, succombant sous la supériorité de pouvoir et l'inimitié de Luther i, il essaya de l'apaiser par des concessions ; ensuite, enfermé dans le cercle du dogme protestant de la justification, qui avait pour base nécessaire l'opposition entre la loi et TEyangile, il ne put jamais, malgré tous ses efforts, arriver à une véritable clarté. Si nous ne possédions sur la doctrine d'Agricola que les répliques de Luther dans ses cinq disputes, et ce qu'il en dit dans sa lettre à Gùtei et dans son rapport à l'Electeur, il serait impossible de démêler, même approximativement, l'opinion réelle d'Agricola, tant on s'est appliqué, dans ces écrits, à tout mêler, à tout bouleverser, à tout défigurer. Luther, du reste, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, met toute cette controverse sur le compte du diable, comme une nouvelle tentative d'arrêter les progrès de la Réforme, et prête à Agricola les motifs les plus honteux 2. Quant à la question principale de savoir en quoi consistait la vraie repentance, et si l'Evangile, ne commandant ni exigeant réellement rien, est en efîet une simple prédication destinée à consoler et à rassurer, question qu'il importait surtout d'éclaircir, Luther ne voulut pas même s'y engager ; il dépeignait toujours la doctrine comme si elle avait pour objet de supprimer la loi morale et de laisser une libre carrière à toute transgression, à tout péché '. Les commissaires électoraux Mila , Brûck et Pauli ,
1 c Voilà Irois ans, » dit-il dans une pétition à Télecteur Jean-Frédéric, du 1 mars 1540, « que je me laisse mettre sous les pieds, et que je rampe sur se» talons comme un pauvre petit chien. Trois fois déjà l'affaire a été arrangée, avec serrements de mains et parole donnée; mais chaque fois, c'a été de mal en pis, jusqu'à ce qu'enfin il n'y a plus eu de trêve aux calomnies et aux outrages du haut de la chaire. » (Voy. Fœrstemann,p. 319 ss.)
* a Et enfin, » dit-il, « ce qu'il voulait, ce niais, c'est que ceux de Wittenberg ne fussent rien, et Eisleben tout. >* (Fœrstemann, p. 322.)
* Gaspard BeBhme, pasteur à Eisleben^ en manifesta son indignation dans un$ lettre à Agricola : Ego cum primum incidissem in lectionem libelli Lutheri de Ecclesiis, elc., non parum sum comraotus. Est enim apertissimum, impudentissimuia mendaciuin, quod libi iropingit de peccatorum permissione ( Voy. Fartt*-
COxNTRE AGRICOLA. 357
chargés d'arranger le différend à Wittenberg , indiquèrent plus loyalement le point de vue d'Agricola. « Eisleben, di- » sent-ils, a eu l'idée que la pénitence ne peut exister sans » le Saint-Esprit, et que, le Saint-Esprit n'étant donné que » par l'Evangile, on ne doit point prêcher la loi pour con- » dijire à la pénitence. Voilà le résumé de son opinion ; il - n'y fait point de distinction entre les deux œuvres du » Saint-Esprit : crainte et consolation. Car, quoique le Saint- » Esprit ne console que par l'Evangile , et ne rachète et «juslifio les consciences que par lui, il doit pourtant y » avoir aussi une parole qui dénonce et châtie aussi le » péché, par laquelle le Saint-Esprit, en vertu de son divin » ministère, châtie et effraie continuellement les consciences, • de même que par l'Evangile il leur apporte continuelle- » ment la consolation et la grâce *. »
En vain Agricola s'efforça de repousser les calomnies qu'on répandait contre sa personne et contre sa doctrine; en vain il démontra qu'autre chose était de soutenir « qu'on ne doit pas enseigner la loi pour qu'elle justifie et sanctifie devant Dieu , ou pour qu'elle gouverne les consciences , ou pour qu'elle fasse naître le repentir chez ceux qui font pieusement pénitence et se convertisssmt à Dieu, » ou bien d'enseigner, selon l'accusation de Euther, qu'il ne faut prêcher ni observer aucune loi. il ne pouvait espérer d'appréciation calme et équitable de son affaire ni à la cour de l'Electeur, ni à Wittenberg ; car il avait également pour adversaire Mélanchthon. Celui-ci trouva, comme toujours, que c'était une présomption intolérable de ne vouloir point se contenter de la doctrine établie par lui, dans laquelle le dogme était conçu si méthodiquement et si exactement, et où. tout était dans le meilleur ordre, et d'o*ser suivre une autre voie '. On supprima donc les écrits d'Agricola et on
tnanu, p. 316). Ce Buehnie avait élé lui-m/^me deslitué, comme disciple d'Agricola, sur raccusaliou d'aiiliuomisrae ; mais alors ou voulait à toute force l'obliger à reprendre sa place.
* Ccrj). Réf. m, 1055.
' Vide, quale docirinœ genus isti inepli pariant, qui nostras in liis materiis accuralas et [7.cOc(5'i;cà; dislribuliones fastidiuiit, et suas ([uasdam àx.jjoXc-^'îa; amant, (juibus applauduiU iiidocli. (Corp. Pu'l', m, /i52.)— Du reste, Mélanchthon ne m.mque jamais de dépeindre la doctrine d'Agricola comme un gro»sii'r
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lui défendit de faire réimprimer ceux qui avaient paru antérieurement. Enfin, lorsqu'il vit qu'il n'y avait pas pour lui de paix possible tant que Luther serait contre lui, et que même l'Electeur semblait disposé à le priver de sa liberté, il se soumit et publia une rétractation telle que Luther l'exigeait de lui. Mais il n'en parvint pas davantage à son but, qui était d'apaiser la rancune du Réformateur. Luther demeura implacable, se donnant toutes les peines qu'il pouvait pour le dépeindre dans ses lettres comme un homme inutile, sans consistance ni valeur, et pour Técarter de tout emploi. Il écrivit à Stratner, qui venait d'obtenir un emploi à la cour de Berlin en môme temps qu'Agricola, qu'en comparant ce dernier à lui, Stratner, il lui semblait un diable comparé à un ange. Avant cette époque, il avait insinué à l'Electeur qu'il ne devait aucune protection à un homme qui outrageait et blâmait les théologiens et les écoles de ce prince, comme foyers d'erreurs ; cette fois, il écrivit qu'il avait conseillé à Agricola de se démettre de ses fonctions de prédicateur pour se faire bouffon, ce dernier emploi étant le seul auquel il fût propre. 11 n'y eut pas jusqu'à la patience dont Agricola avait fait preuve à Wittenberg au milieu des outrages et des accusations continuelles de Luther, dont celui-ci ne lui fît ensuite un crime, disant qu'il laisserait bien fendre du bois sur son corps, et qu'il savait laisser fondre sur lui de gros .orages en faisant bonne mine, comme s'ils ne le regardaient pas. II continua toujours à le décrier comme « un esprit orgueilleux et présomptueux et un hypocrite, » qui avait voulu s'insurger contre ses précepteurs. Il assurait que jamais pape ne l'a-
antxhomîsme, comme un rejet de toute loi sous la nout elle Alliance. Ainsi il dit dans une lettre à Guy Dietrich : Negat, in Novo Teslumenlo uUam legem (îocendam esse. A Camérarius : Negat, iii Ecclesia Decalogum docendum esse. Le 25 nov,, à Dietrich de Schenk , à Frciberg : Fribergensis ille S'yiar'-j'opc? ila ruil, ni displiceat, suo Iheatro. Vociferaliir turpiter conlra legem illa à-roTra, qiiae somniabat Isiebius, Christianis iiu'lam lc;jem'pra3dicandam esse. (Corp. Ilef. m, 452.) Et en même temps il signait avec Jonas, Bugenhngen et Amsdorf un rapport à Sélecteur, où il était accordé que les accusations de Luther contre Agricola sont exagérées et injustes ; qu'Agricola, quelque violent que fût l'écrit de Luther, ne devrait pas se l'appliquer à soi seul, et penser o que le docteur Ma tin Luther n'est pas comme un autre homme, etc, v ( Voy. Fœrstemann, p 326 ss.)