IJNHABITATION DE DIEU DANS LE FIDELE
même, le Dieu fait homme, est notre justice, et cela, comme il a été dit, non parce qu'il opère telle ou telle chose en nous , mais uniquement parce qu'il habite en nous, qu'il nous est donné en propre, et que nous sommes membres de sa très-sainte humanité *.
D'après cette doctrine, chaque fidèle devait pouvoir dire de lui : Je suis, bien que par imputation seulement , aussi juste et aussi saint que Dieu même ; ou bien : Cette môme justice, qui de toute éternité est essentiellement propre à Dieu et identique avec sa nature divine, est aussi ma justice. La seule différence était que Dieu possède cette justice en vertu de sa nature, c'est-à-dire éternellement, essentiellement et d'une manière inamissible, au lieu que Ihomme ne la possède que par imputation, à partir du moment où il a la foi, et qu'il peut la reperdre.
Il était naturel qu'on obligeât Osiander de s'expliquer plus en détail sur cette inhabitation de la divine Trinité dans le fidèle, par laquelle l'homme, par simple imputation, il est vrai, est mis en possession d'une justice divine. Que Dieu, en vertu de son ubiquité, habite dans l'homme de même que dans toutes les créatures, dans le fidèle comme dans l'incrédule, qu'il habite aussi d'une manière particulière dans le vrai fidèle et dans l'homme sanctifié, on en tombait d'accord des deux côtés. iMais la question était maintenant de savoir en quoi donc consiste celte inhabitation particulière de Dieu? Osiander distinguait trois sortes d'inhabitation de Dieu dans les créatures : la première, générale, en vertu de son ubiquité ; la seconde, supérieure, dans les anges; la troisième enfin , aussi supérieure à la seconde que celle-ci Test à la première. Cette dernière espèce d'inhabitation, opérée par la médiation de Jesus-Christ, s'effectue en ce que nous devenons membres de Jésus-Christ, et que dès-lors « Dieu habite en nous de la même manière qu'il habite en Jésus- Christ, notre chef ^ » Sur ce point, ses adversaires lui pré-
' Schnieckbier. g. 4.
■ Osiander dit ceci en termes formels dans son écrit contre Mélanchllion (E, 4), de sorte qu'on ne peut entendre ce qu'il avance que d'une identité formelle entre i'inliabiiation de Dieu dans le fidèle et l'inliabitation de la divinité en Jésus- Christ, et qu'il s'exposait certainement au reproche d'admettre une
378 DOCTR. d'oSIANDER sur LlNHABITAïIOiy DIVINE
sentaient l'alternalive suivante : La divinité est-elle dans le fidèle d'une manière formelle ou seulement effective {effective ) ? Est-elle substantiellement unie à sa substance , ou n'est-elle en lui que comme le créateur miséricordieux dans son œuvre ? Pour démontrer l'union de la divinité avec l'homme , Osiander ne se fondait point sur l'Eucharistie ; mais il déclarait que la foi seule est l'instrument ou le vase par lequel cette union se réalise du côté de l'homme. Il semble avoir compris que cette union avec la nature humaine de Jésus- Christ qui s'opère lorsqu'on reçoit le corps de notre Seigneur dttns l'Eucharistie, n'entraîne nullement une inhabitation de la divine Trinité, telle qu'il l'alléguait ; un de ses adversaires lui reproche même d'avoir nié que la nature humaine de Jésus -Christ possède une vertu vivifiante, et d'être tombé ainsi dans une erreur issue du nestorianisme i. Quoi qu'il en soit de cette accusation , ce qu'il y a de certain , c'est que , disciple de Luther et s'ap[tuyant sur plusieurs passages fort analogues du Réformateur, il préféra considérer cette inhabitation comme un effet de la foi. Nulle part, il est vrai, Osiander n'expliqua plus en détail comment, par cela seul qu'on croirait à la vérité de la doctrine révélée touchant la rédemption, et qu'on aurait confiance en cette rédemption, il s'opérerait un effet aussi incroyable que de faire entrer dans la substance humaine toute l'essence divine. Mais, soutenant que cette inhabitation avait eu> lieu déjà dans les premiers hommes avant leur chute , et partant de l'idée que toute l'œuvre de Jésus-Christ devait consister dans le rétablissement du rapport primitif entre Dieu et l'homme et que la foi est la seule condition établie pour cela par Dieu, il crut pouvoir, sans aucun détour, formuler cette proposition, que i'inhabitation primitive des trois personnes divines, détruite par le péché, est rétablie par la foi , et
union hypostaliquc de la nature divine et de la nature humaine dans chaque fidèle, comme eu Jésus-Christ; il va sans dire qu'il se défendit avec force coulre cette accusation ; mais quand on se demande si ce n'est pas réellement à celle conclusion que conduit Tidée d'une inhabilation divine telle qu'il la dépeint, on ne peut guère résoudre cette question que par l'afiirmalive.
' Voy. Hist. acti negotii inler Slaphylum et Osiandrum ( Miscellanées de Si.robeL; ii, 236).
m LA .ru SUCE Amsi dojmîhée a l'homme. 379
que Dieu, par conséquent, n'est pas seulement dans le fidèle d'une manière effective , mais d'une manière formelle (' non effective^ sed formaliler ). H trouva même fort mauvais que Mélanchthon eût parlé d'une activité de Jésus-Christ en nous, au lieu de dire tout simplement, avec Osiander, que Jésus-Christ tout entier, et avec lui la divinité elle-même, est essentiellement dans l'homme : ^^ Car il est certainement vrai que le Fils de Dieu ne s'opère ni ne peut s'opérer soi-même; — mais s'il opère, il opère une créature; me voilà donc déjà grandement trompé par ce sophisme philippiste, etc. *. » 11 élait naturel que les adversaires d'Osiander concentrassent de plus en plus leurs attaques sur ce point : lui et ses adhérents, disait-on, promettaient au peuple une apothéose facile à obtenir, et par laquelle l'homme s'unirait tellement avec Dieu, qu'il n'aurait plus le moins du monde à s'inquiéter d'observer la loi, Dieu accomplissant tout en lui ^
Toutefois, Osiander ne fait pas réellement passer dans l'homme la justice divine ; il ne prétend point qu'elle devient une propriété ou un élément de l'essence humaine; elle n'est, au contraire, que le vêtement étranger qui le couvre, le rend agréable à Dieu et lui donne un droit à la félicité éternelle. Aussi , Osiander dit-il positivement que cette justice n'est point inhérente à l'homme , mais à Jésus-Christ, et que par lui seul et avec lui seul elle demeure dans l'homme; aussitôt donc que Jésus Christ abandonne l'homme en qui il a habité jusqu'alors, cet homme perd également la justice, celle-ci n'étant le bénéfice de l'homme
' néfulation de Mélanchthon. K, 3.
2 Idem sane fiuidamentum (icet diversœ doctrinœ jam passim in orbe ckristianorum jactum ceniimus cum ingenti dolore. Promittituv enim popidu â.7:'Mi'ia'.; facilisqiie od eam disciplina , quœ cvgnilu sil levis , quœ factu non difficilis, quœ legis freno cnreat , licentia abundet et libertaie, quœque ita hoviinem cum Deo copulet, ut jam non ipse homo legis opéra, sed Deus in homine prœstet. (Hist. negoiii inter Stupliylum et Osiandrum ; SUobel. ii, 2/i2). — Flacius publia à ce sujet deux écrits : «^ Contre les dieux de Prusse, » et u Preuve qu'Osiander croit et enseigne que la divinité habite dat)S le fidèle absolument comme dans l'humanité de Jésus- Christ lui-même. » Osiander, dit-il dans le second de ces écrits, prétend que la divinité habile tellement en lui et e^t tellement répunduo dans sa chair, dans sa moelle et ses os, que s'il n'avait la peau trop épaisse, on la verrait briller et éclairer au travers (L. c. A. 3). — Les prédicateurs de Hambourg s'expliquôretit d'une manière plus digne (Voy. Staphovst ; Hist. Ecclés. de Hambourg. A pp. f. 187).
380 l'idée de l'imputation
qu'à cause de la présence de Jésus-Christ, qui la porte et la possède, et ne demeurant par conséquent dans l'homme que comme un hôte, ainsi que Jésus-Christ lui-même.
Osiander, il est vrai, en parlant du don de la justice accordé à l'homme, se servait aussi du mot infusion^ et se fit accuser, pour cette raison , d'enseigner à l'instar des papistes. Mais il donne à ce mot un autre sens que les théologiens catholiques; chez lui, infusion signifie l'ingression de la divinité elle-même dans l'homme, et la justice divine étant, d'après sa théorie , imputée à l'homme comme la sienne propre à partir du moment de cette inhabitation, il s'ensuit qu'il parle aussi d'une infusion de la justice, ou d'une justification de l'homme par infusion, tout en se défendant d'admettre un renouvellement infus, qui serait la justice de l'homme ; un renouvellement de ce genre ne serait qu'une chose créée, et, de plus, une simple qualitas *, tandis que la justice de l'homme ne doit rien être de créé, mais Dieu lui-même.
Osiander ne sut donc point se défaire de l'idée protestante de l'imputation, quoiqu'il la combattît chez ses adversaires, et qu'il fît ressortir la grande difTérence qu'il y a entre la jusfiflcation réelle de l'homme d'après son système, et la justitication purement nominale et putative de l'École de Wittenberg. « Moi, dit-il, j'appelle justice la divine essence » de Jésus-Christ, et l'infusion de cette essence est ce que »> je nomme justification; mais eux, ils appellent justice ce » qui est véritablement néant, et par justification ils enten- » dent que Dieu nous tienne faussement pour justes, quoi- » que nous ne le soyons point ^. » Il ajoute, à la vérité, que Jésus Christ, habitant en nous, nous comble et nous inonde de sa divine justice; que Dieu ne voit rien en nous que pure justice ; que le péché qui demeure encore dans notre chair n'est alors qu'une gouttelette impure en comparaison d'un océan de pureté qui fait que Dieu ne veut point tenir compte de cette gouttelette. Voilà pourquoi il repoussait le reproche de supprimer l'imputation , car, disait-il, c'est là précisément la plus grande, la plus sublime
i V, Auctar, de Lehnerdt, p. 91, — » L. c. p. 209.
CONSERVÉE PAR OSIAINDER. 331
imputation qui puisse être au ciel et sur la terre, que Dieu nous impute sa propre justice i.
De la sorte, la justice acquise à l'homme par la foi n'est pourtant qu'une justice imputée. Subjectivement, c'est toujours la justice de Dieu et non celle de Thomme; car c'est réternelle ou essentielle justice ou la sainteté de Dieu luimême, laquelle est imputée à l'homme parce qu'elle habite en lui, et non parce qu'elle serait devenue quelque chose de propre à sa nature et à son individualité ; en d'autres termes, elle lui est imputée comme justice divine de Jésus- Christ, qui a élu cet homme pour sa demeure. L'inhabitation de Jésus-Christ dans le fidèle est donc la base sur laquelle Osiander asseoit l'imputation , également nécessaire dans son système, et qui prête à cette imputation une réalité en raison de laquelle sa doctrine l'emporte de beaucoup sur celle de Wittenberg avec sa simple fiction d'un échange de rôles entre Jésus -Christ et le pécheur. Mais cette réalité même pouvait être mise en question par ses adversaires par une objection bien forte ; malgré cette inhabitation de la divinité de Jésus-Christ dans l'homme , qu'Osiander peignait sous des couleurs si vives, l'homme et Jésus-Christ n'en restaient pas moins deux personnes complètement distinctes, et cette justice, cette sainteté qui de toute éternité est propre à Jésus-Christ, en tant que Dieu, et fait partie de son incommunicable essence divine, ne peut jamais, par l'inhabitation , être transmise à l'homme de telle manière qu'elle devienne réellement sa justice propre et personnelle. Osiander essayait de combattre cette objection par des assertions et des tours qui représentent la divinité habitant dans l'homme en quelque sorte comme le complément ou la consommation de l'individualité humaine. Celui, disait-il par exemple, de qui on peut dire avec vérité qu'il vit, qu'il mène une vie religieuse, n'est plus le fidèle, mais Jésus- Christ en lui. A juger de certaines assertions, Osiander semble avoir été jusqu'à admettre qu'en vertu de l'inhabitation le fidèle est transformé réellement en une personne théandrique ; comme de raison, ce fut l'occasion de graves reproches.
* Schmeckbier. H. /i.
382 osiAJVDER : sur le rapport de l'humanité
Un autre point sur lequel on blâmait Osiander, c'est qu'il attribue toujours l'opération de la justification de l'homme à là divinité de Jésus-Christ et jamais à son humanité , et qu'en général l'incarnation , ne trouvant point de place convenable dans sa doctrine , apparaît comme une chose superflue. A ce reproche , il répondait que l'humanité de Jésus-Christ a certainement été nécessaire, non -seulement à cette fin d'accomplir la satisfaction offerte une fois pour toutes par Jésus-Christ pour tout le genre humain , mais aussi comme condition et comme instrument de cette inhabitation ou de cette union de Dieu avec l'homme , par laquelle l'imputation de la justice divine est rendue possible. Si la divinité, disait-il, a été faite homme, c'est précisément afin que, par l'humanité, elle puisse se communiquer à nous, entrer dans nous. Osiander ayant, dans la querelle contre les réformateurs suisses, soutenu le principe de la présence réelle avec une énergie qui lui mérita la haine des zwingliens, on pouvait s'attendre à ce qu'il mît en avant le sacrement de l'Eucharistie, et qu'il l'indiquât comme le moyen, comme l'intermédiaire par lequel l'élément humain, et avec lui l'élément divin de Jésus-Christ, est communiqué à l'homme. Il n'en fit rien cependant, comme nous l'avons déjà fait remarquer, sans doute parce que la communion présuppose déjà l'état de justice, et que celui-ci présuppose à son tour l'inhabitation divine. Néanmoins, il reproche à Mélanchthon de ne pas croire que Jésus- Christ tout entier est essentiellement en nous, ni que, dans le sacrement, il nous puisse doimer sa chair à manger et son sang à boire, attendu que Jésus-Christ, selon lui, n'est en nous que « par l'esprit,» c'est-à-dire par son activité seulement *. xMais lorsqu'il explique comment s'o[>ère l'inhabitation de Jésus- Christ et la justification qui s'y rattache, c'est toujours par l'intermédiaire de la foi seule que tout cela s'effectue, et Osiander dit même que, l'homme croyant à la parole qui lui prêche la rédemption, etc., Jésus-Christ entre 'pir les oreilles dans le cœur imbu de la foi et y habite ; que, dès lors, la justice éternelle. et essentielle de Jésus-Christ, qui est en même temps celle du Père et du Saint-Esprit, est éga-
* Réfutation de Mélanchlhon, F. 2.