DE JÉSC S- CHRIST AVEC LA JUSTIFICATION
lement dans l'homme, et qu'elle lui est imputée comme si elle était la sienne propre et qu'elle vînt de lui *. Ceci explique également pourquoi Osiander excluait de la justification l'humanité, les mérites, Tobéissance et la passion de Jésus-Christ. Il répéta souvent, et en termes positifs, que la nature divine de Jésus-Christ, la justice et la sainteté, essentiellement propre à la divinité, comme telle, est seule notre justice (par imputation) % ou que la justice de Dieu, qui est Dieu lui-même et infuse en nous, nous est imputée comme si elle était nôtre s. Ce qui est imputé à justice à l'homme, ce n'est pas ce que Jésus-Christ a fait et souffert, mais ce qu'il est, en vertu de sa divinité, c'est-à-dire l'éternelle justice et sainteté du Père, du Fils et du Saint- Esprit.
U est donc évident que, sur plusieurs points, Osiander fut d'accord avec le système luthérien, ou guidé par le même intérêt dogmatique. Comme Luther, il s'efforça de mettre tout sur le compte de la foi en ce qui concerne la justification, ou de faire de l'acte, par lequel l'homme croit au fait de la rédemption et de l'économie divine, l'acte unique et décisif nécessaire de la part de l'homme. A ses yeux, la foi n'est que l'instrument ou le vase, par le moyen duquel l'homme reçoit Jésus-Christ ; mais cet acte de recevoir Jésus-Christ ne consiste pas , comme dans le système de Wittenberg , à croire simplement ou à être convaincu que le mérite de Jésus-Christ est notre propre mérite ; c'est Fingression réelle de Dieu dans notre intérieur, où il habite dès lors, qui s'effectue par l'intermédiaire de la foi. On pourrait dire que, selon le système d'Osiander, la foi est l'organe respiratoire par lequel l'homme spirituel aspire la divinité, comme l'homme physique aspire l'air.
Un autre point où la doctrine de la justification d'Osiander était d'accord avec celle qui était généralement admise chez les protestants, c'est que, telle qu'il la conçoit, la justification est complète et consommée une fois pour toutes par le seul acte de la foi, et par l'ingression de la divinité qui en est la suite ; que, par conséquent, elle n'est suscep-
« L. c. 1. 2. — î Axictar. de LeUnerdf, p, 9i, 20d. — ' L, c. p. 20P.
384 ELEMENTS PROÏ. DE LA DOGTR. D OSIANDER.
tible ni d'augmentation , ni d'accroissement ; qu'il n'y a point non plus de distinction à faire entre une première et une seconde justification, ni un progrès à admettre de l'une à l'autre. 11 s'ensuit qu'il devait, comme les autres réformateurs, alléguer une différence totale entre la justification et la sanctification , et nier que cette dernière dût être admise ou mêlée dans la justification. Osiander exprime cette idée en disant qu'il faut distinguer entre ce que Dieu nous est lui-même, quand il est en nous (à savoir, notre justice), et ce qu'il opère en nous (à savoir, notre sanctification) ; qu'on ne doit pas confondre son essence divine et ses œuvres i.
Enfin la théorie d'Osiander se rapprochait encore de la théorie ordinaire des protestants , en ce qu'elle exclut l'homme de toute participation à l'acte de la justification, et met entièrement à l'écart l'activité humaine. De la part de l'homme, il est vrai, on exige la foi; mais cette foi, Dieu ia lui donne, et il n'entre dans la justification que comme le vase qui reçoit Jésus-Christ, et avec lui la justice divine. « S'il était possible, dit Osiander, que la foi demeurât vide et » ne reçût point Jésus-Christ, elle ne ferait réellement rien » du tout pour notre justification. »
Ce qu'on reprochait le plus fréquemment à Osiander, c'était de rendre superflues les souffrances de Jésus-Christ, de vouloir ravir aux hommes toutes les consolations qu'ils puisaient dans le sang de Jésus-Christ, versé pour eux, etc. Il refuse, disait-on, aux mérites et aux souffrances de Jésus- Christ toute efllcacite pour notre salut; il a dit que le sang de Jésus-Christ est depuis longtemps desséché , corrompu dans la terre, et ne peut plus nous être d'aucun secours ^ 11 s'efforça, pour cette raison, de faire comprendre à ses antagonistes qu'il y a une différence entre la rédemption et la satisfaction opérées par Jésus-Christ et la justification personnelle de chaque fidèle en particulier; que ce que Jésus-Christ a fait comme médiateur par l'accomplissement de la loi, par ses souffrances et sa mort, n'est pas ce qui est imputé à justice à l'homme. 11 représentait aux luthé-
* Réfulalion de Mélunclilhoii. D. 3. ~ - ConU-c Mélmichlhon, G. k-
SA DISTINCT. EjNTRE LA JUSTIFIC. ET LA SANCTIF. 385
riens qu'autre chose est de dire : ^ous sommes justifiés par la rédemption ; et autre chose de dire : La rédemption est la justice même. Quant à lui , disait-il , il accordait que l'homme est justifié par la rédemption ; mais il l'entendait en ce sens que Jésus-Christ nous a mérité par son obéissance et sa mort l'inhabitation de Dieu, et, avec elle, notre justice , c'est-à-dire l'imputation de la justice divine. En vertu des mérites de Jésus-Christ , nous sommes d'abord incorporés tellement à Thumanité de Jésus-Christ par la foi et le baptême, que nous devenons ses membres, et que par infusion il entre en nous avec sa nature divine ; cela une fois accompli, sa nature divine est notre justice.
De même qu'Osiander se déclarait contre la confusion faite ordinairement chez les protestants entre l'œuvre de rédemption et de satisfaction et la justification, de même il combattit l'idée de ceux qui voulaient que la justification consistât uniquement dans la rémission des péchés, et qui, dès-lors, pour que l'acte de la justification fût accompli selon leur système, n'avaient plus besoin ni d'une justice divine, ni d'une justice humaine, ni d'une justice infuse et imputée à l'homme comme sienne, ni d'une justice opérée par la grâce et inhérente à l'homme. C'est ce qu'il reprochait, entre autres, à ceux de Wittenberg i. Mais, dans le cours de cette querelle, plusieurs adversaires d'Osiauder, particulièrement Flaclus, développèrent complètement et clairement la doctrine protestante entière, à savoir : que la justification n'est pas seulement dans la partie négative de la rémission des péchés, mais aussi dans la partie positive d'une véritable sentence qui déclare que l'homme est juste: en d'autres termes, que l'obéissance passive de Jésus-Christ est imputée à l'homme pour la rémission des péchés, et son obéissance active, l'accompfissement de la loi, pour sa justice réelle.
La seconde accusation principale qu'Osiander élevait contre le système dominant, c'était que l'homme, d'après cette doctrine, n'est que déclaré juste ou tenu pour juste, sans être rendu juste véritablement. Mais ce reproche retombait sur sa propre doctrine ; car, dans la justification de l'homme, dans
' Relation et consolation d'A. Osiander. A. 4; B. 2.
386 OSIAIVDER ; sur les effets de la DOCTB. de WITTEKB.
Tacte qui le rend agréable à Dieu, il n'admet que l'imputation d'une justice divine étrangère à l'homme, quoique habitant en lui, et qui ne pourrait devenir réellement inhérente à l'homme que par une déification formelle, par une métamorphose de la substance humaine en substance divine j et quant à la justice intérieure réelle de l'homme, résultat de la purification du péché, etc., il veut la séparer entièrement de la justification, comme étant une œuvre successive de Dieu dans l'homme. Néanmoins, c'était précisément en cela qu'Osiander crut que son système l'emportait sur celui de ses adversaires, attendu que l'expérience avait déjà démontré que ce dernier, admettant que l'homme est justifié sans qu'il soit tenu compte de son état intérieur, ne fait que donner aux gens une sécurité funeste et les rend plus impies qu'avant. Ce fut ainsi qu'il expliqua, dans le cours de sa querelle, pourquoi sa doctrine trouvait si peu d'écho chez le peuple, tandis que celle de ses adversaires jouissait d'une popularité si générale. 11 écrivait, en 1551, ce qui suit :
« La multitude grossière méprise l'autorité, tyrannise les pauvres, opprime les faibles, vit dans l'usure, la rapine, le vol, le mensonge, la fourberie, l'intempérance, la fornication, l'adultère, etc. , ne s'inquiète nullement au fond du cœur de savoir quelle est la bonne doctrine, et est ennemie de tous les prédicateurs honnêtes. Mais ces gens-là, atîn qu'on les regarde néanmoins comme chrétiens, aiment à entendre prêcher une doctrine au moyen de laquelle ils puissent, eux aussi, se donner et se vendre,» poUr bons chrétiens; ils trouvent donc fort bon que des hypocrites leur viennent prêcher comme quoi notre justice est d'être tenus pour justes par Dieu, bien que nous soyons de méchants coquins, et comme quoi notre justice est hors de nous et non au- dedans de nous : car, movennant cette doctrine, ils peuvent, eux aussi, passer pour de saints personnages. Mais quand nous prêchons que Jésus-Christ lui-même est notre justice en nous, et que nous devons lui donner nos membres pour armes de justice, ils ne tardent pas à s'apercevoir, si celte doctrine est bonne, qu'eux ne sont pas bons chrétiens, ni ne peuvent être tenus pour tels par autrui , attendu que leurs œuvres, leurs paroles et leurs gestes riment mal avec pareille doctrine. Alors ils conçoivent les pensées qui sont écrites au Livre de la Sagesse, ch. n, et ils se laissent aller à la colère, au mensonge, à la calomnie, à l'outrage, à la fureur, comme on le voit et entend, et ils voudraient bien chasser tous ces prédicateurs,
OTTO ET GALLUS: SIjR LA DOCTR. D'oSIANDER. 387
OU même les étrangler s'ils l'osaient; et, ne le pouvant pas, ils fortifient el soutiennent au moins les hypocrites par leurs louanges, leurs consolations, leurs dons et leur protection, afin qu'ils redoublent leurs clameurs en toute sécurité, et ne donnent point accès à la vérité, si évidente qu'elle éclate au jour. Et voilà comment ces faux saints et ces prédicants hypocrites sont les uns tout comme les autres : quatis populus, talis sacerdos *. »
« En prêchant, » dit-il encore, « que Dieu nous tient pour justes, bien que nous ne le soyons point, ou en plaçant notre justice hors de nous et au-dessus de nous, ils endorment les gens dans leur impiété, de sorte qu'ils n'amendent point leur vie, pensant : Qu'irais je me mettre en souci? Dieu ne me tient-il pas pour juste, quoique je ne le sois pas? Ou bien : Jésus-Christ, là haut dans le ciel, est juste à ma place. De là vient qu'ils plaisent aux gens, et que leur doctrine est agréable à la multitude impénitente. Mais Jésus-Christ a dit : Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous, car c'est ce que leurs pères faisaient aussi à Tégard des faux prophètes (saint Luc, ch. vi). Abolissant ainsi Jésus-Christ et substituant le diable à sa place, il s'ensuit qu'eux et tous les auditeurs qui sont séduits par eux, prennent les façons du diable, et sont pleins d'envie et de haine, de mensonges et de calomnies, de colère, de pensées de vengeance et de meurtre. Car, pour parler en général, il n'y a point sur terre de gens plus acrimonieux, plus venimeux, ni qui persécutent avec plus de rage les bons et vrais chrétiens et la pure doctrine, et je suis grandement étonné qu'ils ne s'aperçoivent point eux-mêmes comment, par leur doctrine, ils deviennent de jour en jour plus méchants et plus farouches, alors que les enfants dans la rue s'en aperçoivent bien *. a
Le fait du déplorable état moral et religieux des communautés protestantes où se prêchait la doctrine ordinaire de la justification, n'était point absolument nié par les adversaires d'Osiander, comme on peut le voir dans l'un d'eux, Antoine Oiio de Nordhausen 3. Mais, de leur côté, ils objectaient à la doctrine d'Osiander de n'être pas, à beaucoup près , aussi consolante que celle de Wittenberg, et de conduire les hommes au désespoir. Ainsi firent Gallus et Menius.
1 And. Osiander : Vom eiivgen Miitler CkrisUis (de Jésus-Christ seul médiateur). 3, b. A, a.
* Lebnerdt : anecdota ad Inst. controv. ab Andr. Osiandro factœ pertinentia. Regiomonlii J8/i2. ii, 18, 19.
3 Antoine Otto Herzberger ; contre les raisons sublilcs, prorondes et pourtant nulles d'Osiandtr; Magdebourg, 4552. D.