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MESURES DU DUC ALBERT

affirmait hardiment que saint Augustin enseigne tout-à-fait la doctrine luthérienne de la jusliiication.

Quant aux autres théologiens qui de toutes parts rejetaient la doctrine d'Osiander, le plus grand nombre adopta l'opinion émise par.^pinus et la Westphalie*. La doctrine d'Osiander, disaient-ils, est une ruse du diable qui, voyant l'erreur papiste de la justice inhérente victorieusement réfutée par les théologiens luthériens, prend un tour plus adroit et fait consister la justification dans la justice essentielle de Dieu, habitant en nous par la foi. Des princes mêmes, aiguiilonnés par leurs théologiens, se mêlèrent à la querelle qui agitait la Prusse. Ainsi, le margrave Jean de Brandebourg-Gustrin écrivit au duc Albert, lui envoya les décisions d'un synode tenu à Custrin par ses théologiens, en février 1552, et se plaignit de ce que le duc permît à Osiander, cette grande et abominable truie, de fouiller, de ravager, de déchirer lamentablement les ceps de la noble vigne du Seigneur ^. Cependant Albert avait rédigé un formulaire d'une prière nouvelle qui devait être lue après chaque sermon, et dont le sens était que Dieu daignât prêter son secours au maintien et à la conservation de la vraie doctrine. A ce formulaire, Osiander avait joint une instruction pour son usage : « Nous voulons , y était-il dit, obtenir de Dieu qu'il mette un frein à la fureur de Satan qui se répand en doctrines corruptrices, en mensonges palpables et en calomnies, et se montre fort ennemi de notre croyance touchant Jésus-Christ, n@tre justice. » Voilà, répondit Mœrlin, comment prient le diable et Osiander, mais non point moi ni quelques pieux chrétiens'. Sur ces entrefai-

* E71 5552, Jean JEpînus écrivait à Mélanchthon : Ncgat Osiander jusiitiam iiosiram extra nos in Clirislo esse, nec accipi eam impulalione iidei, sed inhabilatioiie Dei et vivificatione e morte peccali, qu;i doclrina eripit omnibus spera suœ salutis, qui sentiunt in ipsa regeneialione sui adhuc in nalura haerere peccalum.Etsi dissiniiilet, taraen vereestin eo errore, nos novilate iila (|ua Spirilu Dei renati novi liomines reddimur, justos esse corani Deo, qua doclrina consentit Interiniistico errori dejustitla inha^renle. INain si vtrum est, nos non justos esse, quod fide nppreiiendimus Cliiisli justiiiani quam Dei justo judicio opponanius, sed participalione Dei inhabilanlis nos sive comniunione divinœ jusliliœ justos esse, certain est, novam aliquam qualilalem renovalae naturae in nobisesse qua coram Deo justi sunius, qciadivina» naturœ participatio non potcst non novitas esse qua? sifa sit in renovatione depravatae naturœ. (Cod. Germ. 1315, f. 214.

2 Atictar. deLeljnerdt. p. i70. — ^ Salig. 11, 994.

LES OSIAT^DRIEINS APRES LA MORT d'OSIAÏSDER. 399

teSjOsiander lui-même s'était laissé entraînera une polémique plus amère et plus violente. Il avait écrit à Besold de Nuremberg que Mélanchthon et lous ses adhérents étaient complètement esclaves du diable; qu'il lui fallait faire la guerre avec des hypocrites, chrétiens sans Jésus-Christ, justes sans justice, qui se figuraient une vie sans Dieu, et par leurs mœurs et leurs opinions étaient pires que tous les papistes *. En octobre 1552, pendant que Stancarus et Mœrlin, même du haut de la chaire, déclaraient qu'Osiander était l'antechrist, qu'il n'en fallait point attendre d'autre, et que le monde allait, en peu de temps, finir avec lui , ce réformateur mourut ; mais la querelle qu'il avait allumée dans la nouvelle église se prolongea pendant plusieurs années encore. Le duc, fidèle à la mémoire d'un homme dont il avait été l'ami , publia une circulaire très-délaillée, ordonnant que dorénavant on n'enseignât ni ne prêchât en Prusse, touchant la justification , qu'en se conformant au second Mémoire de Wurtemberg, et que, sur les autres articles restés en litige, on gardât le silence. Aussitôt iVIœrlin déclara que cette ordonnance était une inspiration de Satan, et que ceux qui tenaient au salut de leur âme devaient se garder d'y obéir. Alors le prince, renonçant enfin à sa longanimité vis-à-vis de ce prédicant, lui interdit la chaire et le bannit de ses états. « Je ne veux plus, écrivit-il au margrave Jean, le to- » lérer dans mes états ; il est l'auteur de toute sorte de ré- » sistance ; il ameute mes sujets contre moi ; il a méprisé » mes avis et mes prières ; il a honni mon ordonnance, s'est » opposé à ma volonté par une désobéissance malicieuse et » publique, et a excité les autres, du haut de la chaire, à en >» faire autant 2. »

Le parti osiandriste, quoique faible par le nombre, était encore puissant à Kœnigsberg par la faveur et l'appui du duc. A l'Université, il comptait parmi ses partisans Sciurus. Jagenteufel et Sturmer; dans la ville, les prédicateurs Gross et Freudenhamer ; à la cour, Funke et le médecin Aurifaber, dont le frère, appelé de ïlostock, devint président du diocèse de Samland, A Stettin, les osiandriens avaient pour

' Epp. cd. Hummel; Seujicent. ii, 81, S.'J. * Auctar, de Lehnerdt. p. 19/|.

400 LES OSIAKDKIENS A KOENIGSBERG.

eux le prédicateur Artopseus. De Wittenberg même, Justus Jonas le Jeune écrivait' : « Je sais quelle certitude de foi » chrétienne j'ai puisée dans la doctrine d'Osiander, et » quelles consolations j'en ai reçues. Je puis attester, sur » ma conscience et devant Dieu, qu'en étudiant avec soin » et avec zèle la doctrine d'Osiander, je suis parvenu à la » connaissance du Fils de Dieu et de ma propre nature, con- » naissance qui me manquait auparavant, et cette doctrine » salutaire a fait en moi une telle lumière que je doute » d'autant moins de tous les articles de notre foi chrétienne. » — Je sais aussi qu'H^ y a mille et mille gens qui blâment » Osiander sans qu'un seul d'entre eux ait jamais lu et mé- « dite ses thèses, ni, à plus forte raison, ses autres livres *.» — En somme, cependant, ce parti était d'autant plus faible que le dogme dont il était le champion ne put jamais, comme le fait remarquer Esrom Rudiger, devenir populaire en Allemagne, et que, s'il se maintenait quelque peu dans le sud, ce n'était que par l'influence et l'autorité de Brenz ^ il n'était pas probable, en efTet, qu'au bout de si peu de temps une doctrine nouvelle et en partie hostile triompherait de la doctrine si facile, si rassurante et si commode à laquelle le protestantisme dut particulièrement ses rapides et étonnants succès parmi la multitude.

Vers ce temps arriva à Kœnigsberg une ambassade dépêchée par l'Electeur et composée de deux théologiens, Justus Menius et Jean Stolz, et de deux membres laïques. Une profession de foi ayant été dressée par Funke et Sciurus sur l'ordre du duc, les Saxons déclarèrent que c'était un factum plein d'impostures, quelque prudent qu'on eût été dans le choix des termes. Mais il y était dit que, dans l'Ecriture, justifier

* Voigt; Correspondance du duc Albert, pag. 399, 382.

' Manuscrit de Rudiger : Von dem blinden Schlossim. Himmel fCod. Marclj. 'àb'à, f. 8). Turbavil yliquîd eiiaiii Osiunder in capite de jnslificaiione, el quo jusîilia Chiisli jusii fiamus, in Borussia imprirais; in supcriori Germania non innltum damni dédit, et iu Borussia etiani pêne ev^nuil dogma ejus, cuni per se minime sit populare, et a profitentibus etiaai niullis non intdlecluni ftiisve depreheiisum sit saepe, in quo reprimendo in urbe Norica operaiu navavit Piiilippus MeianclUhon anno Chrisli 1553, sicut contra in propagande apud nos et excusaudo prae caetcris occupa vit se necessarius Osiandri Breutius, absque quo si fuisset, neque apud nos eliam lani serpsihsel vel diu vel laie.

TROISIÈME MÉMOIRE DE CEt X I^E WURTEMBERG. 401

signifie non-seuîement absoudre du péché, mais aussi, et particulièrement , rendre juste ; que Jésus-Christ a obtenu notre grâce par ses souffrances et son obéissance ; qu'à ceux qui croient en lui leurs péchés leur sont pardonnes, et qu'ils reçoivent en don la justice de Dieu, la piété, etc. Il n'en fallait pas davantage pour motiver la condamnation prononcée par les théologiens saxons, qui prétendaient que par cette justice de Dieu, redoutable et non consolante pour les consciences troublées, on entendait la justice essentielle d'Osiander. Cette malencontreuse ambassade était encore à Kœnigsberg, lorsqu'un synode de pasteurs protestants, réunis à Osterode en mai 1553, repoussa le Mémoire de Wurtemberg avec ses six articles, qui, d'après Tordre du duc, devaient servir de règle à l'enseignement. Brenz, disait-on, y avait violenté l'Ecriture, au lieu que dans ses autres œuvres il parlait d'une manière plus orthodoxe. Mais à Kœnigsberg les osiandriens étaient plus forts que jamais ; l'Université, sous le rectorat d'Aurifaber, tomba presque entièrement en leur pouvoir, le duc ayant destitué leurs adversaires les plus décidés, Hoppe, Vénétus, Wagner et les professeurs du p« dagogium, Sah'mus ayant donné sa démission, et la Faculté de philosophie s'étant ainsi presque entièrement dissoute *.

Déjà les propres conseillers d'Albert le menaçaient d'une insurrection générale, s'il persistait à vouloir imposer de force à ses sujets la religion d'Osiander. Cependant il avait reçu des théologiens de Wurtemberg un troisième Mémoire, signé cette fois par Jacques Andreae. Dans ce dernier Mémoire, on s'était rattaché aux principes de la doctrine protestante plus étroitement que dans les deux qui l'avaient précédé ; seulement on persistait encore à demander que dans la juslitilication on accordât aussi une part convenable à la justice essentielle de Dieu. Cette expression excita encore le mécontentement de Gallus et de Flacius, qui tirent imprimer le Mémoire avec des scolies, et le louèrent fort quant au reste. Mais la colère des anti-osiandriens de Prusse, en particulier de Mœrlin, n'en éclata que plus vive contre ce factum. Le duc Albert, vivement affligé d'être décrié dans toute

* Tœppe; Fondation de rUnÎYersilé de Kœnigsberg et Vie de Sabinus, p. 2i7. HT. 26

402 BRENZ SJEGARTE DE LA DOCTR. DE WITTENBERG.

l'Allemagne comme un apostat et un ennemi du pur luthéranisme, s'adressa encore une fois à Brenz, sur le conseil d'Aurifaber, et lui envoya sa profession de foi. Brenz, dans une lettre à Aurifaber, conseilla de corriger ce qu'il y avait encore d'obscur ou d'ambigu dans la confession du duc, de nommer doctrine prussienne celle qui s'y trouvait exprimée, en évitant de mettre le nom dOsiander, d'extraire ensuite des écrits des anti-osiandriens leurs déductions absurdes et celles de leurs propositions qui dénaturent la doctrine, et d'exiger qu'ils les expliquassent ou les rétractassent. Toutefois, dans ses commentaires ultérieurs sur les conférences de Funke avec les envoyés saxons, Brenz ne laisse que trop clairement percer les opinions hétérodoxes qui l'éloignaient de la doctrine de Wittènberg, et fit voir que les exhortations de Mélanchthon ^ n'avaient guère fructifié. Il soutenait que, dans le Nouveau Testament, justifier ne signifie pas seulement déclarer juste , mais aussi, dans plusieurs passages, rendre juste ; que Jésus-Christ nous a mérité la justice évangélique , c'est-à-dire la rémission des péchés , et que celle-ci ne nous est point donnée pour ellemême , mais parce que la justice de la loi, à savoir, l'amour parfait de Dieu et du prochain, est rétablie en nous par Dieu habitant en nous, ou par la justice divine agissant en nous. D'après ceci, la justice évangélique était, pour lui, subordonnée comme moyen à la justice de la loi , et s'il eût eu à déclarer avec quelle justice l'homme doit paraître devant Dieu, ou quelle justice compte devant Dieu, la réponse qu'il eût faite ne peut être douteuse. Brenz déclarait encore que c'était une chose révoltante d'alléguer que la doctrine d'Osiander n'est pas consolante, l'homme ne pouvant se rassurer par l'idée que Dieu est notre justice ; comme s'il pouvait y avoir quelque chose de plus consolant que d'appeler Jésus-Christ la voie, la vérité et la vie, la résurrection, la sagesse et la justice, la gloire et la rédemption^? — Si cet avis de Brenz eût été divulgué, il est certain, sans parler de Flacius et de son parti, que ceux de Wittenberg eux-mêmes, qui avaient pourtant les motifs

< Cor]). Réf. ir, 502. — ' Salig. n, 1030. — Arnoldt, p. li^6.

SYNODES DE SALFFLD ET DE KOETVIGSTIERG. 403

les plus puissants pour le ménager, se seraient vus obligés de le signaler comme un dangereux hérétique *.

Cependant un autre synode de prédicateurs prussiens , convoqué à Salfeld vers la fin de mai 1554, résolut, après avoir défiguré la doctrine d'Osiander jusqu'à en faire une caricature ridicule, de rejeter et d'abroger tout ce qui, sous l'autorité du duc, avait paru récemment en fait de matières religieuses, formules de prières, catéchismes, ordonnances, par la raison que des hérétiques et des sycophantes auraient égaré la conscience de ce prince. C'est dans cet état de désordre que les deux députés souabes, Beurlin et Durr, envoyés en qualité de médiateurs au lieu de Brenz que le duc Albert avait demandé , trouvèrent l'église de Prusse, lorsqu'ils arrivèrent à Kœnigsberg. On voulut alors faire approuver, par une nombreuse assemblée de théologiens et de ministres appelés dans la capitale, la confession du duc sous la forme nouvelle que lui avaient donnée un dernier remaniement et les corrections de Brenz. Mais Vénétus et Hégémon, qui déjà y avaient donné leur adhésion, la retirèrent dès qu'ils virent les dispositions qui dominaient dans l'assemblée et qu'ils eurent entendu les clameurs contre les osiandriens qu'on en voulait exclure sans permettre à un seul de se mêler aux délibérations. Les médiateurs étrangers ne purent rien obtenir, et il fut décidé de laisser telle quelle la confession du duc, et de l'inviter à publier et à exécuter les jugements qu'on avait été chercher à l'extérieur; refuser de se rendre à cette invitation, ce serait démentir le Saint-Esprit chez les hommes qui avaient formulé ces jugements et renier Jésus-Christ. En outre, on arrêta que tous les osiandriens seraient obligés de rétracter et de condamner tous les écrits entachés d'osiandrisme, même la circulaire et le formulaire du duc , puis destitués ou du moins suspendus de leurs fonctions jusqu'à ce qu'ils eussent donné

* Mélanchlhon voyait Irès-bîen qu^il n'était point d'accord avec Brenz sur la doctrine de la justification ; voilà pourquoi il évitait une conférence avec ce réformateur de Souabe, craignant qu'elle ne rendît public leur dissentiment sur ce point important. Il répondit donc par un refus au duc Albert qui désirait vivement cotte conférence. (Voy. Corp. Réf.; lettre à 1 électeur Auguste, vnr, 262 ; au duc Albert , ibid. 333. )

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