MODIFIÉES PAR MEL. DANS LE SENS DU SYNERG
« La justice spirituelle est opérée en nous lorsque le Saint- » Esprit nous prête assistance. » De la nature humaine il dit qu'elle ne peut produire qu'avec l'assistance et sous la direction de l'Esprit les mouvements spirituels de crainte, de confiance et de patience '; il n'attribuait donc plus au Saint- Esprit, qui seul, selon le système luthérien, fait tout dans la conversion de l'homme, qu'une activité d'assistance et de soutien ^ L'édition allemande de son Apologie reçut aussi des changements dans le sens du synergisme : dans un endroit, il y intercala le mot senl ; dans un autre, il le supprima. Dans l'origine, l'Apologie portait : « Ainsi , nous disons que le libre arbitre et la raison ne peuvent rien dans les choses spirituelles. « Plus tard, on y lut : « Ainsi, nous disons que le libre arbitre et la raison ^euls ne peuvent rien dans les choses spirituelles. » L'autre passage disait d'abord : - Etre régénéré, recevoir un autre cœur, un autre » esprit, un autre caractère, voilà qui ne s'opère que par » le seul Saint-Esprit. « Plus tard, il y eut : « Recevoir intérieurement un autre cœur, un autre esprit, un autre caractère, la foi et la crainte de Dieu , voilà ce qui s'opère par le Saint-Esprit 3. »
Dans son avis sur l'Intérim, Mélanchthon soutint également qu'une activité propre à l'homme coopère dans la conversion avec l'action du Saint-Esprit. Cependant Luther, jusqu'à sa mort , avait maintenu la passivité complète de la volonté dans la conversion, et dans ses dernières années même il se rencontre une abondante moisson de passages et d'afîirmations dont ses adhérents s'armèrent plus tard , lorsque éclata la querelle sur cette matière, pour démontrer que Mélanchthon s'était écarté de la doctrine de leur commun maître. Mélanchthon était forcé de reconnaître que, sur ce point, Luther ne s'était jamais démenti, et il se trouvait tellement lié par cette nécessité qu'il n'osait même, pour confirmer sa propre doctrine, prêter la main à une con-
' Walchii Iniroduclio in libros symbol. ceci. Lullier. p. 77d.
' Cependant, même dans la rédaction première rie la Confession, il avait déjà parlé d'une assistance du Sainl-Esprit, sans laquelle Thommc no peut devenir juste.
' îiUTTKni Tivplicati^^ libri christ. Coucjrd. p. i<r\
414 SYNEIIGISME DE PFEFFIKGER
damnation de la doctrine contraire, de peur qu'en condamnant ainsi ce que Luther avait enseigné , Ton ne portât un coup funeste à toute l'église protestante. Telle fut sa situation au dernier Colloque de Worms, en 1557, lorsqu'on proposa, du côté des catholiques, comme moyen de rapprochement entre les deux Églises, de condamner la doctrine de son adversaire Flacius, touchant la volonté servile. Brenz et la plupart des mélanchthoniens s'y montrèrent disposés; mais Mélanchthon lui-même déclara qu'il ne pouvait consentir à une pareille condamnation , Flacius ne faisant que défendre la propre doctrine de Luther i.
On est surpris, à bon droit, de voir que plusieurs années s'écoulèrent après les déclarations publiques de Mélanchthon, sans qu'il se trouvât des théologiens qui défendissent, contre une semblable altération, un des dogmes fondamentaux de la Réforme. La première opposition éclata contre le mélanchthonien Pfeffinyer. Celui-ci, dans une thèse de l'an 1550, soutint, tout-à-fait dans le système de son maître, que la volonté de l'homme doit nécessairement coopérer à sa conversion ; plus tard, en 1555, il développa davantage cette doctrine dans un écrit du « Libre arbitre » où il disait : « Que la volonté concourt à la conversion comme cause active, en ne résistant point, et en obéissant, au contraire, aux mouvements de l'Esprit divin; sans quoi il faudrait soutenir qu'il n'y eut aucune différence entre Saiil et David, entre Judas et Pierre; que Dieu, qui fait néanmoins une différence, est -pwc^w- 7r&>.7]7r-r,c, et qu'il y a en lui deux volontés contradictoires. En conséquence, il faut bien que le motif, pour lequel les uns consentent et les autres point , existe dans l'homme lui-
* Voy. la letlre de Runge à son fils, en !!582 {Baithasar; Hisf. du livre de Torgan. St. v, p. 32). — Selnckker rapporle que Bienz ayant demandé ù Mélanchlhcn, lors du Colloque de Worms, si, en détinissantle liUre arbitre, ^^Me faculté de se déterminer -pour la grâce, il avait entendu parler de la volonté régénérée ou de la volonté non régénérée, Mélanchthon répondit qu'il voulait j)arler de la volonté de Thomnie déjà régénéré et converti (Baithasar, 1. c. p. 4 5). Si cette assertion est fondée, elle ne serait qu'une preuve de plus de la versatilité de Mélanchthon même sur les questions les plus graves: car il savait parfaitement qa'il ne pouvait y avoir de discussion sur le point de savoir si la volonté est active a-près la conversion , et que toute la question consistait à décider si la volonté, -pendant l'acte de la conversion ou de la régénération, joue un rôle purement passif et de résistance, ou un rôle nctif et d'assentiment.
ET DE STRÎGEL. 415
môme *. « A propos de ces thèses, Pfeffinger vit s'élever contre lui le vieil Amsdorf, qui l'accusa de ramener la doctrine «« des abominables sophistes Thomas d'Aquin, Scot et leurs disciples, « d'après laquelle l'homme serait capable de se préparer, par les forces naturelles de sa volonté, à la grâce, et de se rendre apte à recevoir le Saint-Esprit. Pfeffinger n'eut pas de peine à démontrer que c'était défigurer sa doctrine. Alors Jean Stolz, prédicateur de la cour à Weimar, et surtout Flacius, prirent en main, avec plus d'habileté, la défense de la doctrine luthérienne. Flacius, à léna, opposa au système synergiste deux thèses, oii il désignait Mélanchthon comme le véritable auteur de ce système, et fixait en môme temps la vraie doctrine luthérienne qui enseignait : Que la volonté de l'homme est complètement morte pour le bien ; que de toutes les facultés, de toutes les dispositions naturelles il ne reste en lui que ce qu'il y a de pire et de plus méchant ; que toute la conversion de l'homme n'est, par conséquent, qu'un acte de l'omnipotence divine, la volonté humaine ne s'y comportant point d'une manière passivement obéissante, mais d'une manière exclusivement répulsive.
Jusqu'alors Flacius n'avait lancé le reproche de synergisme que contre les théologiens de Wittenberg et de Leipzig; mais en cette circonstance on vit un collègue de Flacius se faire, à léna môme, le champion de la doctrine attaquée. Ce fut Victorin Strigel, jusqu'alors antagoniste décidé des mélanchthoniens, qui tout-à-coup entra en lice contre Flacius, et l'attaqua d'abord dans ses leçons publiques comme auteur d'une nouvelle théologie. Une conférence entre Strigel et Flacius, tenue sur l'ordre du duc et en sa présence, aboutit à de nouvelles et plus violentes accusations. Flacius, à en croire son adversaire, était un ennemi de la Confession d'Augsbourg, et rejetait les articles fondamentaux de la théologie. Tandis que la querelle s'exaspérait ainsi, parut, vers la fin de 1558, le Livre de Confutation [Confutationshuch), œuvre commune de Slœssel, de Musseus et de Maximilien Mœrlin, destinée à relever et à blâmer, au nom des ducs de la maison de Saxe, toutes les erreurs qui avaient surgi depuis quelques années
• Thei. 13, 17.
4/6 LIVRE DE CONFUTATION. — QUERELLE A lENA.
au sein de l'église prolestante. Avant qu'on imprimât ce livre à Weimar, FJacius l'avait revu, sur l'ordre du duc et de concert avec Scarcerius, Aurifaber et Mœrlin i. Le synergisme y était dépeint comme une opinion impie des adiaphoristes, qui avaient alors pour patrons les plus savants et les plus illustres théologiens^.
L'apparition de ce livre, qui, sur l'ordre du duc, fut remis à tous les surintendants, ministres et professeurs, afin qu'ils s'y conformassent comme règle de doctrine, et qu'ils en fissent publiquement lecture en chaire et missent leurs auditeurs en garde contre Içs erreurs dénoncées, fut le signal de la lutte qui éclata à léna. Déjà, dans cette ville, le pasteur Hugel avait été accusé de synergisme par Flacius, pour avoir prêché que le Père nous attire doucement (suavité?-) par la parole et par les liens de l'amour, ce qui donnerait à entendre qu'il est resté encore à l'homme une faculté de se laisser volontairement attirer au bien. En effet, Hugel refusa de lire en chaire la Coiifutation et de l'expliquer au peuple; quant à Strigel, il adressa au duc une lettre ou il déclare vouloir s'en tenir au Manuel de Mélanchthon, de 1544, et ne pouvoir accepter le Livre de Confutation, qui accuse ceux de Wittenberg d'avoir altéré la doctrine, d'avoir défiguré l'article de la justification, et de relever la papauté. Là-dessus Strigel et Hugel furent enlevés nuitamment de leurs lits, et conduits à la forteresse de Grimmenstein ; mais au bout de quelques mois, ayant promis de se tenir tranquilles, ils furent renvoyés à léna pour y garder les arrêts chez eux. Flacius et ses partisans, qui s'étaient renforcés par l'adjonction de Wigand et de Judex, réclamèrent alors une dispute publique , qui eut lieu en effet à Weiinar au mois d'août 1560.
. ' Belalion autobiographique de Flacius; voy. chez Taesten : Flacius lilyricus, p. 82.
* Dès la préface, où le duc Jeau-Frédéric inteivient comme inlerloctiteur, il e.:;t dit qu'on est presque péirtout fatigué, las et rassasié de cette précieuse parole que Dieu a récemment révélée au monde corrompu et ingrat. A la fin du livre on lit ces paroles, qui sont une allusion trnnspyrente à l'adresse de Mélanchthon : «( Les faclions et les sectes sont d'autant plus pernicieuses qu'elles vivent uu n.ilieu de nos écoles et de nos églises, non point comme desimpies frères oïdinaires, mais comme les ptincipaux et les chefs, qui ont tant fait et écrit dyi.s l'église, que personne ne peut les soupçonner d'erreur, r. (Lirre de Confutation ; léna, 1559. f. 80, b.)
DISPUTE A WEIMAU. 417
Cette conférence, malgré le fatras d'accusations oiseuses, de répétitions sans fin et de vaines récriminations que l'on se jeta au visage de part et d'autre, établit, d'une manière claire et évidente , la contradiction qui existait entre le dogme mélanchthonien, représenté par Strigel, et la doctrine luthérienne, qui avait Flacius pour avocat. Strigel déclara qu'il n'avait point inventé sa doctrine, mais qu'il l'avait reçue à Wittenberg ^ -, il ajoutait que c'était la doctrine générale de l'Église catholique, tant latine que grecque, et qu'il souffrirait les dernières extrémités plutôt que de s'en écarter ^ Flacius, de son côté, lui représentait qu'il parlait du rôle de l'homme dans la conversion tout comme les papistes ; que les Lœwener, les Lindanus, les Hosius, les Staphylus et d'autres papistes s'étaient déjà targués de ce que beaucoup de luthériens avaient reconnu leur erreur touchant le libre arbitre et professaient le synergisme. Il fit observer qu'Eck, Staphylus, Wizel soutenaient également que l'homme ne peut se convertir sans l'assistance du Saint-Esprit, et que Strigel , s'il ne disait pas davantage, était semblable à ces papistes 3. Strigel crut précisément faire valoir avec raison, en faveur de sa doctrine, que, lors des Colloques de Worms et de Ratisbonne, en 1540 et 1541, protestants et catholiques s'étaient entendus sur cet article ; mais Flacius lui répliqua que Luther avait blâmé et désapprouvé, de la manière ^la plus positive, la formule élaborée dans ces colloques, et particulièrement cet article de la volonté humaine. En même temps il rappelait que Strigel lui-même avait reconnu la fausseté de la définition du libre arbitre, insérée par Mélanchthon dans son Manuel de théologie après la mort de Luther, lorsque Joachim Mœrlin l'avait produite au dernier Colloque de Worms , et qu'en outre , à Wittenberg même et devant Mélanchlhon en personne, Heshusius, faisant une leçon sur le Manuel de ce réformateur, avait combattu sa définition. A cela Strigel répondit qu'il n'entendait point se faire le défenseur de toutes les éditions des Loci de Mélanchthon, mais
* Disput. de orig. peccato et libero arbitrio inler FLacium et Strigeliwn publiée Vimarice anno i5G0 initio memis Augusti habita (publié par Simon Musaeus, d563j, p. 96.
2 L. c. pag, 46. — 3 L. c. pu}î. 467, 169. — Saiig. ui, 608.
iir. 27
418 COMMENT STRIGEL EXPOSE
seulement de celles qui furent faites en 1535 et en 1544, du vivant de Luther; il abandonnait également la définition que Flacius attaquait.
Flacius puisait sa force dans l'autorité de Luther et dans quelques passages décisifs qu'il citait et dont il embarrassa visiblement Strigel, qui ne pouvait révoquer directement en doute une pareille autorité. Une fois cependant il l'essaya, en demandant à Flacius s'il voulait réellement défendre le livre de la volonté servile, avec ses expressions dures et choquantes, comme, par exemple, que Dieu est aussi l'auteur du mal, que tout, dans ce monde, a lieu en vertu d'une nécessité absolue, etc. ; mais Flacius le tança d'oser s'attaquer à l'instrument que Dieu avait comblé de ses grâces, et Strigel fit aussitôt volte-face *.
Toutes les fois que Strigel mettait en avant des arguments psychologiques ou anthropologiques, ou qu'il donnait seulement à son argumentation les formes de la dialectique, Flacius lui ripostait que ses arguments étaient empruntés à la philosophie, à la raison, aveugle dans les choses divines; »[çette abominable bête, la raison, disait-il, doit être assommée et anéantie, » suivant les énergiques paroles de Luther 2. Si Strigel invoquait les nombreux textes bibliques qui, parlant sous forme d'exhortation et de commandement à la volonté humaine, supposent évidemment, dans cette volonté, l'existence d'une faculté qui lui permet de coopérer avec la grâce, Flacius objectait, avec Luther, que, pour 4es exhortations et les commandements de l'Écriture, on ne peut conclure a prœcepto ad passe '. Strigel ayant invoqué la Confession d'Augsbourg qui, en pariant du Saint-Esprit, se servait également du mot aider (adjuvare), il s'engagea une dispute sur la véritable forme de cette profession de foi, et sur la manière dont Luther jugea les changements qu'on y fit plus lard; Flacius, se fondant sur le témoignage de Rorarius, affirma que Luther avait désapprouvé les changements opérés par Mélanchthon dans le texte de la Confession, et que, s'il n'avait pas fait davantage, c'était uniquement parce que la Confession ainsi modifiée se trouvait déjà imprimée.
* Disput. Vinar, p. 115, — * L. c. pag. 84. — » L. c, pag. 87,
SON SYISERGISME. 419
Quant aux mots synergie ou coopération^ Strigel déclara, sur l'interpellation de son adversaire, qu'il ne s'en était jamais servi ni ne les comprenait, ses maîtres n'en ayant point fait usage. Mais il soutenait que la liberté morale de l'homme ne lui a point été totalement enlevée par le péché originel, qu'il reste toujours dans l'esprit humain une lueur de son ancienne connaissance et une aptitude morale proportionnée. Par conséquent , disait-il , le Saint-Esprit n'agit pas dan^J l'homme comme dans un bloc inanimé ; mais il excite , il réveille dans l'esprit de l'homme une activité qui accompagne sa propre action. L'homme est capable de cette volonté qui se développe et marche d'un pas égal avec l'action prévenante et initiative de l'Esprit divin , parce que , pour sa conversion, il n'est pas besoin d'un acte créateur, appelant à l'existence une faculté entièrement morte ou anéantie, mais seulement d'une altération, d'un changement d'état, du passage d'une condition mauvaise à une condition meilleure. Dieu n*agit donc pas dans la conversion avec une nécessité absolue, dominant d'une manière absolue la volonté humaine, ce qui contredirait ou anéantirait la nature et le mode d'action {modus agendi) attribués à cette volonté par Dieu luimême. Luther lui-même, de quelque étrange façon qu'il se soit exprimé dans son livre de la Volonté servile, y a pourtant déposé cet aveu précieux , que la volonté de l'homme ne peut être contrainte *. Si donc il est établi que la volonté de l'homme ne peut subir ni contrainte ni nécessité , il faut supposer, pour s'expliquer comment procède la conversion, que la volonté, réveillée ou stimulée par le Saint-Esprit au moyen de l'audition de la parole, s'efforce, à un certain point, d'y consentir, résiste au doute en luttant contre la méfiance, et commence en même temps à se dépouiller du péché et à invoquer Dieu avec plus de ferveur *. Car, disait Strigel, il faut bien attribuer à la volonté, mais seulement, bien entendu, à la volonté soutenue déjà par le Saint-Esprit , une certaine approbation {nutus aliquis ) , un consentement !
Flacius , de son côté , se plaignit, non sans raison, de
' L. e. pag. 30, 38. — ' L. c. pag. 93, etc.
420 FLACIUS, DÉFENSEUR DU SYST. LUTHERIEJX.
ce que les synergistes s'attachaient seulement à prouver, avec un large flux de paroles et des redites fatigantes , qu'il doit y avoir dans l'homme une volonté et une intelligence, ce que personne ne mettait en doute, la question n'étant point de savoir si, par la conversion , l'homme arrive à vouloir le salut , mais s'il faut chercher la cause déterminante de ce vouloir humain dans la libre volonté de l'homme ou dans l'action de Dieu '. 11 ne contestait point que l'homme ne soit converti de telle sorte qu'il veut; mais ce vouloir lui est donné, disait-il, par le Saint-Esprit, et la conversion s'opère malgré la volonté, qui résiste toujours, tant que dure la volition propre de l'homme ; si enfin la volonté veut le salut , c'est un pur effet de l'action de Dieu *. Aussi doit-on dire que la différence entre la manière d'être d'un bloc et celle de l'homme dans la conversion, ne consiste qu'en ce que l'homme , en vertu de son mépris naturel et inné pour Dieu et la religion et de sa haine envers Dieu, ne joue d'autre rôle que celui d'une résistance absolue, sorte d'activité qu'on ne saurait naturellement attribuer à un bloc de pierre ou de bois. Néanmoins Flacius, en soutenant cela , ne prétend point ôter à l'homme toute liberté; au contraire, il lui accorde une liberté quadruple : d'aliord celle qui concerne la locomotion; ensuite, en ce qui regarde les choses politiques et économiques; puis, en tout ce qui est de l'honnêteté philosophique ; enfin, en ce qui a rapport à la piété monacale et pharisienne.
A cette théorie de son adversaire , Strigel objectait qu'il ne peut y avoir simultanément, dans une seule et même faculté de l'homme, deux mouvements contradictoires, et que la volonté ne peut à la fois et en même temps consentir et résister. Mais Flacius s'appuya de ce passage de TÉpître aux Romains , ch. vu, qui, disait-il, suppose cette situation chez l'homme. Il se trouva plus embarrassé lorsque Strigel invoqua le jugement de Luther lui-même, déclarant que la volonté ne peut être contrainte ; il ne voulait pas, dit-il, s'engager sur ces subtilités sur la contrainte *,
Il est surprenant que Flacius ne se soit pas servi, en cette
* L. c. pag, 7/j, etc. ~ '-^ L. r. pap. 107. — '^ L. o. [ ag. .'59.
DESPOTISME 1)K CEUX D'iÉINA. 421
circonstance, de la distinction entre la contrainte et la nécessité, distinction dont Luther avait déjà su faire usage, et qui devint plus tard si familière aux adversaires du libre arbitre ; cependant il fit valoir ensuite l'idée qui fait le fond de cette distinction, en alléguant que, quand il est question de la contrainte exercée par l'action divine pour soumettre la volonté humaine, on ne peut se figurer un procédé analogue à ce qui se passe pour un voleur qu'on traîne au gibet. Une objection qui semble avoir particulièrement imposé à Flacius, c'est que, d'après Strigel, si l'homme ne peut absolument rien faire dans la conversion, il est impossible de comprendre comment il sera coupable pour n'avoir pas accueilli et reçu la parole. Le champion du système luthérien ne trouvait rien à répondre à cet argument, si ce n'est que Dieu peut certainement condamner l'homme pour n'avoir pas accompli ce qui lui est impossible, et le traiter comme coupable, parce que Adam, du moins, avait encore possédé les forces nécessaires pour cet accomplissement i.
Après le résultat négatif de ce colloque, l'autorité et l'influence des luthériens d'iéna commença de décliner à la cour de Weimar. Ils avaient excommunié le professeur Wesenbeck à cause de ses opinions synergistes et de sa confiance dans l'autorité de Mélanchlhon, et avaient refusé de le laisser faire les fonctions de parrain à un baptême. Peu après, ils exclurent de la sainte Table le professeur Durfeld, qui avait parlé contre le Livre de Confutation. Quiconque entretenait seulement quelque commerce avec Strigel, ou quittait l'église pendant la lecture de la Confutation, était excommunié. Essayer de modérer un peu ces procédés des prédicateurs , c'était, disaient-ils, attenter au pouvoir de lier et de délier que Dieu leur avait confié. Où donc irait-on, disait le Mémoire justificatif qu'ils envoyèrent à Weimar, s'ils devaient admettre au sacrement le premier venu , fût-il victorien ou illyrien, papiste ou luthérien , baalitique ou chrétien, du parti de Wittenberg ou de celui d'iéna * ?
Le duc, guidé par les conseils de son chancelier, Bruck le Jeune, qui penchait pour Strigel, prit alors une attitude toute
» L. c. pag. 120. — 5 Salxg, m, 627.
422 LUTTE ET DESTITUTION DES THEOLOG. d'iÉNA.
différente. Un Consistoire, composé par moitié de jurisconsultes et de fonctionnaires publics, fut institué pour briser dans son germe et pour toujours cette tentative de théocratie des prédicants protestants; de ce Consistoire devaient relever même les théologiens de l'Université. On destitua le surintendant Winter à léna , et bientôt après son successeur Cuno, et on signifia aux autres qu'on ne voulait pas d'inquisition à la façon espagnole. Néanmoins ceux d'iéna persistaient dans la voie où ils s'étaient engagés. Winter, même de son lit de mort, fit encore exhorter le peuple assemblé dans l'église de se garder avec soin du levain des adiaphoristes , des synergistes et autres séducteurs. Dans un Mémoire dressé par les théologiens, il fut démontré, en vingt-cinq articles, que Strigel était un hérétique, avec qui l'on ne pouvait consentir à aucune réconciliation privée , attendu qu'il avait publiquement scandalisé l'église, et que, par conséquent, il devait publiquement aussi se rétracter et prouver son repentir. La scission devint donc de plus en plus profonde : le duc interdit aux théologiens de prêcher à la place des ministres, ni de publier aucun écrit sans l'approbation du Consistoire; les théologiens, pour leur part, menaçaient le duc de châtiments effroyables dont Dieu ne pouvait manquer de le frapper, s'il ne se repentait à temps *.
Les choses en étant venues là, les luthériens d'iéna crurent de leur devoir, non-seulement de défendre 1a pureté de la doctrine de Luther contre la faction de Strigel, mais de protéger aussi contre la cour et le (Consistoire la liberté et l'indépendance du ministère, c'est-à-dire des professeurs de théologie et des prédicateurs ; ils se virent soutenus dans leurs efforts par des encouragements venus de l'extérieur. Us déclarèrent donc que la Thuringe entière était suspecte d'hérésie, puisqu'on souffrait dans ce pays Strigel, llugel et Castel, quoique convaincus de synergisme, puisque le Livre de Confutation y était tombé dans le mépris, puisqu'on y imprimait les ordonnances de ce misérable avorton de Consistoire, puisqu'enfin on y opprimait et persécutait de pieux docteurs^. Làdessus Musaeus reçut son congé sur sa demande; Aurifaber,
* Voy. Flacius, chez Tii'jfén, pag. Sh. — Salig. ui, 635, etc. « Salig. III, 856.
ATTITUDE DE MÉLANCHTHOI^. 423
prédicateur de la cour à Weimar, fut destitué pour avoir dit en chaire qu'une fausse doctrine avait envahi la Thuringe; bientôt ce fut aussi le tour de Judex , destitué pour avoir publié, sans l'approbation du Consistoire, un écrit violent contre Taiicienne Eglise. A léna, le désordre et la lutte intestine allaient croissant. Le surintendant Stœssel fut attaqué par les théologiens, parce qu'il fréquentait des strigéliens et qu'il avait supprimé cette déclaration imposée jusqu'alors à tous les candidats, et portant que l'homme, dans la conversion , est comme un bloc et une souche, comme un pourceau que le porcher est obligé de pousser devant lui. Un écrit des théologiens, adressé à Stœssel pour lui reprocher une longue liste de péchés, et où on l'accusait particulièrement d'être un parasite de cour et un adulateur de princes, fut cause qu'une commission fut envoyée de Weimar à léna , ce qui ne tarda pas à amener aussi la destitution de Wigand et de Flacius. Le bruit de cette querelle ayant franchi les murs d'iéna et les limites du duché pour se propager au loin, et le nombre des théologiens qui, soit par nécessité, soit spontanément, exprimèrent leur jugement sur les points litigieux, devenant de plus en plus considérable, nous allons écouter les paroles des plus notables d'entre ceux qui se déclarèrent pour ou contre Strigel, ou s'efforcèrent de tenir un milieu entre l'un et l'autre parti. Il est surprenant que Mélanchlhon, le promoteur de la doctrine si vivement combattue, le maître de Strigel, se soit occupé si peu de cette question dans les dernières années de sa vie. îl s'abstenait de relever les appels du parti contraire et laissait ses objections presque sans réponse. Sans doute il craignait que le débat ne le conduisît trop loin , et qu'en trop approfondissant cette matière, on ne fît naître des déductions compromettantes pour certains articles du système protestant, auxquels il attachait une importance particulière. En 1555, il se montrait encore résolu à relever le gant de la discussion, si on le provoquait sur l'article du libre arbitre * ; mais, à partir de cette époque, il ne toucha plus à la question, jusqu'à ce que, pour déférer à l'invitation de l'électeur Auguste, il se vit forcé de
' Corp. Réf. vm, 485, 504.
424 MÉLANCHTHOTf CONTRE FLACIUS.
donner un avis sur le Livre de Confulation de Weimar. « J'ai, dit-il dans cet écrit, du vivant de Luther et depuis, condamné ces Stoica et mariichœa deliria^ écrits par Luther et d'autres, que toutes les œuvres, bonnes et mauvaises, et chez tous les hommes, bons ou mauvais, sont nécessairement telles. Or, il est évident qu'un tel discours est contraire à la parole divine, pernicieux pour toute discipline et blasphématoire envers Dieu *. » Plus loin, il soutient ouvertement son synergisme : L'homme, dit-il, opère certainement dans la conversion, en acceptant ou repoussant les consolations, et, dans ce dernier cas, la cause n'est pas en Dieu, mais uniquement dans la volonté de l'homme. Là-dessus, il se mettait à argumenter contre la doctrine de Flacius avec cette déloyauté qui depuis longtemps était devenue sa seconde nature. « Si l'homme était comme un bloc, dit-il, il » n'y aurait point de lutte (en lui). » Cette objection, si fréquemment répétée à cette époque, n'atteignait nullement la doctrine lulhéro-tlacianienne. Celle-ci , en effet, comparant l'homme dans la conversion à un bloc, ne l'entendait point en ce sens qu'il demeure tout-à-fait inerte, immobile et mort pendant cet acte, chose que personne ne songeait à soutenir; mais elle entendait par là que l'homme, depuis le péché originel, est aussi mort à tout mouvement spirituel, aussi incapable de tout bon sentiment que le serait une brute ou une bûche ; que, par conséquent, il y a certainement lutte pendant l'acte de la conversion , mais que cette lutte n'est qu'une résistance, une révolte du vieil Adam et de toute sa nature, de tous ses sentiments contre l'influence et les actes créateurs et finalement irrésistibles de Dieu. — En outre, Mélanchthon accusait encore Flacius d'avoir dit que celui qui est tombé doit rester dans le doute jusqu'à ce qu'il croie par contrainte dans la régénération ; « et je demande, dit-il, à tous les chrétiens raisonnables quelle consolation cela serait dans une véritable atïliction *. — Encore une falsification de la doctrine soutenue par Flacius : car jamais celui-ci n'avait dit que l'homme dût douter ; pour ce qui regardait la suppression de tout doute par la foi, Flacius,
' L. c. IX, 766, -* 2 L. c. IX, 768é
MÉMOIRE DE CfXX DE WITTENB.; xMAJOK*, EJiEK. 425
en effet, enseignait absolument la môme chose que Mélanchthon inculquait à ses disciples, de sorte que la différence entre l'un et l'autre ne gisait que dans la question de savoir si la foi se forme par et avec la coopération de la volonté de l'homme, ou sans cette coopération, comme une pure opération de Dieu.
C'est dans le même esprit qu'est conçu le Mémoire publié en 1561, après la mort de Mélanchthon, par les théologiens deWittenberg i. La doctrine de Luther y est dépeinte, sous le nom de Flacius, comme une série de blasphèmes, et Fiacios, qui publia cet écrit en y intercalant des scolies, n'eût pas de peine à montrer qu'ils s'y contredisaient, ôtant d'une main à l'homme ce qu'ils venaient de lui donner de l'autre. Ainsi , par exemple, ils soutenaient que l'homme peut certainement obéir de sa propre volonté au commandement divin de la foi, mais que, s'il le fait, il ne le fait pas en vertu de son libre arbitre, mais par l'effet de l'action de Dieu en lui '.
Que Diojor ait été rangé au nombre des partisans du synergisme, c'est chose naturelle. D'abord , l'analogie de ses idées sur la nécessité des bonnes œuvres pour le salut avec celles qui faisaient le sujet de la querelle , devait déjà le rendre suspect. Mais, en outre, il avait dit dans une de ses homélies imprimées, que la cause pourquoi les uns sont convertis et les autres point, malgré la prédication universelle du salut, n'est pas dans celui qui appelle (Dieu), ni dans sa parole, mais dans celui qui écoute; que Dieu n'attire à lui et ne convertit que ceux qui ont embrassé la parole entendue, et qui, effrayés des accusations dont ils sont l'objet, désirent être délivrés. Cette assertion, jointe à quelques autres analogues , sulïit pour lui faire assigner une place parmi les docteurs hétérodoxes entachés de synergisme; car, disaient les luthériens, s'il faut chercher dans la volonté de l'homme la cause pourquoi quelques-uns sont tirés de la « masse de la damnation » et convertis, il faut aussi attribuer à l'homme un libre arbitre dans les choses spirituelles ^ Paul B berne put échapper non plus au repro-
' Voy. chei Schliisselbourg i Catal. liaerel, v, 526, etc. ' L, c. V, 529, — 3 L. c. V, 108.