DE LA CONTROVERSE SÏÎNERGISTE
et involontaire, par la nécessité d'une inclination inévitalDle. Voilà le point sur lequel pivotait toute cette lutte, assurément fort grave, et les syncrgistes, avec Mélanchthon, s'y trouvaient du côté de l'ancienne doctrine catholique. De même que les théologiens catholiques, ils devaient dire : La question n'est point de savoir d'où vient à la volonté humaine cette faculté d'accomplir les mouvements et les actes qui ont lieu dans l'opération de la conversion ; car nous sommes tous d'accord sur ce point que l'homme n'en est rendu capable que par l'assistance de la grâce prévenante. Mais la question est celle-ci : Suivant quel mode ces actes et ces mouvements s'opèrentils? La voloiité humaine, quoique agissant en manière d'instrument , y est-elle tellement passive que la grâce seule soit véritablement l'agent subjectif qui opère par elle, et qu'ainsi cette grâce opère la même chose et de la même manière, en et par toute volonté dont elle s'empare, de telle sorte que la volonté d'aucun être créé ne lui résiste ni ne la repousse définitivement, mais ne coopère pas non plus librement avec elle ? Ou bien la volonté a-t-elle besoin d'être excitée et soutenue par la grâce, mais de telle sorte qu'elle puisse coopérer ( non seulement spunte, mais encore libéré) sans la nécessité d'une inclination irrésistible : pouvoir qui toutefois ne se trouve pas encore dans la nature abandonnée à elle-mèm^, mais n'txiste que dans la nature atYranchie et fortifiée d'abord par la grâce qui stimule et assiste? Si donc il arrive que de deux hommes qui écoutent la parole, l'un se convertit et l'autre point, faut-il dire que la cause de la non-conversion de ce dernier gît en ce que la grâce lui manque? Ou bien, est-il permis de dire qu'elle gît en lui même, et qu'il faut la chercher dans le refus de consentement et de coopération par lequel il repousse la grâce?
Cette question des luthériens, si l'homme, par sa propre force, avec sa volonté naturelle et non encore régénérée, peut opérer seul sa conversion ou y contribuer en quelque chose? cette question doit, au point de vue catholique et synergiste, être résolue par la négative ou l'affirmalive, selon la manière dont on Tentend. Par la négative, si elle s'applique à la volonté abandonnée à elle-même, non excitée d'abord, ni soutenue ensuite par la grâce : car cette volonté ne peut absolu-
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ment rien ; elle ne peut se disposer à recevoir la grâce, ni aller au-devant de celle-ci ; elle n'a point, dans cet état, la liberté dans les choses spirituelles, c'est-à-dire elle n'a point la faculté de choisir et de saisir le bien dans cet ordre de choses. Mais la question doit être résolue par l'affirmative, s'il s'agit de rechercher par quelle raison la volonté d'un homme, nonobstant l'excitation reçue et l'assistance offerte, ne se tourne pourtant point vers le salut et repousse par conséquent la grâce, tandis qu'un autre homme, à qui la même excitation par la grâce a été accordée, s'y prête et y obéit. A moins d'admettre une prédestination absolue et individuelle, et une grâce agissant d'une manière irrésistible ou produisant constamment et infailliblement son effet, à moins de faire ainsi de toute conversion l'affaire exclusive de Dieu, et d'assigner à tout endurcissement, pour unique cause, l'absence de la grâce convertissante , on ne saurait, en dernière analyse, chercher la raison demandée ailleurs que dans la libre détermination de la volonté, en ce sens que, la grâce ayant rétabli la liberté réelle de la volonté, la liberté d'indifférence, et la volonté étant affranchie de sa servitude et relevée de sa faiblesse , la condition suprême et décisive de la conversion ne peut être réalisée que par l'usage que la volonté fait de cette liberté et de cette force acquises, usage qui doit être mis uniquement sur son compte.
C'était donc une question tout-à-fait secondaire que de savoir si l'expression mélanchthonienne touchant les trois causes efficaces dans la conversion, expression qui met la volonté humaine, comme cause, sur la même ligne que la grâce et la parole, était convenable et juste, ou fausse et incommode , en supposant que la doctrine que nous venons d'exposer fût vraie. On pouvait sacrifier l'expression sans compromettre pour cela la libre action de la volonté dans la conversion ; mais les mélanchthoniens, uniquement appliqués à soutenir l'honneur du maître, ne voulurent rien céder là-dessus.
En général , la lutte contre les luthériens fut soutenue par l'école mélanchthonienne avec toute cette déloyauté, avec ces subtilités et ces subterfuges si familiers à tout ce parti. Cela se voit surtout dans le Mémoire « offensif et défensif » qui parut à Wittenberg, en 1570, comme un écho du Colloque
COMMENT ILS DÉFIGURENT LA DOCTR. FLACIANIENNE. 441
d'Altenbourg. Dans cet écrit, les mélanchthoniens représentaient la doctrine de Flacius et de son parti, comme si, d'après cette doctrine , l'homme dût être attiré vers Dieu contre sa volonté, et en quelque sorte par les cheveux, comme s'il était l'objet d'une contrainte proprement dite, etc. Puis, quand ils ajoutaient : « Nous n'accordons aux forces de l'homme ou à son libre arbitre aucun etTet ni coopération pour sa propre conversion, sa régénération et son renouvellement, avant que par la méditation de la parole de Dieu, par laquelle le Saint Esprit est efficace, la frayeur et la consolation ne soient commencées par la grâce et l'action divines, » ils tournaient, par une rédaction ambiguë, le véritable point en litige. Ces paroles en effet pouvaient être entendues dans le sens rigoureusement luthérien que l'homme doit déjà être effrayé par la crainte du jugement de Dieu et consolé par la foi, c'est-à-dire converti et justifié, avant qu'il ne commence à agir (avec les forces reçues); mais elles pouvaient aussi s'entendre dans le sens mélanchthonien et synergiste, qu'il faut placer dans le libre arbitre de l'homme le consentement à la consolation offerte ou le rejet de cette consolation. Il n'était pas moins déloyal de répéter sans cesse aux flacianiens que, lors de la conversion, il se passe dans l'esprit et dans la volonté de l'homme certains mouvements, et d'interpréter cette comparaison avec une bûche ou un bloc, empruntée à Luther, comme s'ils voulaient par là nier l'existence de tout mouvement. Mais les luthériens avaient suffisamment fait leurs réserves à cet égard, en rappelant en même temps que l'objet de la querelle n'était pas l'existence, mais la causalité de ces mouvements.
Une circonstance plus significative, c'est que les théologiens de l'Electeur, jusque dans le dernier Mémoire qu'ils présentèrent lors du (Colloque, le 5 mars 1569 , retinrent encore avec force le principe qu'il faut chercher dans l'homme la cause de sa non-conversion. « Il faut bien, disaient-ils, qu'il y ait en nous la cause de cette inégalité, qui fait que Saûl est rejeté, et David point; c'est-à-dire qu'il faut bien qu'il y ait dans Tun et l'autre une action dilTérente *. » C'était
* Actes complets et exacls du Colloque d'AUenbourg. Witlenberg. 1570, f. 3^3.
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ce point-là qui embarrassait principalement leurs adversaires, la plupart de ceux-ci craignant de déclarer ouvertement que si tant de leurs auditeurs, malgré toutes les prédications entendues, ne se convertissaient point, il en fallait chercher la cause en Dieu.
Quelques années plus tard, justement comme le parti mélanchthonien se croyait complètement affermi et montrait plus ouvertement son calvinisme dans la doctrine de la Cène, il sévit renversé en Saxe par l'Electeur tiré tout-à-coup par un brusque réveil de sa confiante sécurité. Ses chefs furent incarcérés, le reste se vit destitué et banni. A la suite de cette espèce de révolution, commencèrent les conférences et les consultations d'oii sortit entln le livre symbolique par excellence du luthéranisme, la Formule de Concorde, Dans ces conférences, tenues à Torgau par les dix-huit théologiens qu'on y avait appelés à cet effet, il s'éleva précisément des difficultés toutes particulières au sujet de cette question du libre arbitre, le synergisme de Mélanchlhon et la personne de ce réformateur comptant encore quelques amis dans l'assemblée.
Chytraeus, qu'on peut sous ce rapport qualifier de sémi-mélanchthonien, avait déjà exposé les matières litigieuses dans la Concorde souabo-saxonne, rédigée par Andrese et refondue en partie par Chemnitz etChylraeus; le livre de Torgau conserva une grande partie de cet exposé.
11 arriva successivement, de différents cotés, vingt-cinq censures ou avis sur le projet élaboré à Torgau, les uns brefs et favorables, les autres contraires et longuement motivés. On en prit occasion pour soumettre le livre à une révision que firent, à /i7(y5^^rZ?(?r<7(?w, Chemnitz , Andrese et Selnekker, auxquels se joignirent plus tard Musculus , Kœrner et Chytrseus. Ce dernier toutefois déclara qu'il n'y tivait pas un mot de lui dans la Confession ; et Ton voit, en effet, par les changements apportés à l'article du libre arbitre , que la voix de Chytraeus rj'avait plus aucune autorité.
Ceci, du reste, était inévitable. Pour que le nouveau livre eût l'assentiment de la majorité des théologiens et prédicateurs protestants de FAIlemagne, il fallait que l'élément mélanchthonien, introduit dans le livre de Torgau par l'influence de Chytraeus, fût éliminé du livre de Bergen; il fallait que les
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assertions empruntées ou favorables au synergisme, les expressions ambiguës contenues dans le livre de Torgau , fussent remplacées par des propositions luthériennes pures. Seulement on n'adopta et on ne développa point d'une manière logique et complète la doctrine de Luther ; on laissa se fautiler, touchant la prédestination , des idées étrangères, inconciliables avec les principes luthériens sur le rapport entre la grâce et la volonté humaine, de telle sorte que plus tard il fallut faire de nouvelles tentatives pour constituer un système homogène. Cela explique d'ailleurs pourquoi le Formulaire do Bergen n'indiqua point d'une manière franche et loyale le véritable terrain sur lequel s'agitait la controverse entre le synergisme mélanchthonien et le monisme luthérien de la grâce. « La question principale, » y est-il dit, « est uniquement de savoir ce que l'intelligence et la volonté de l'homme non régénéré peut faire dans sa conversion et sa régénération, avec les forces propres qui lui sont restées après la chute d'Adam , et si, la parole de Dieu lui étant prêchée et la grâce de Dieu lui étant offerte, il peut se préparer à cette grâce , l'accepter et y donner son assentiment ? Voilà la question qui, depuis quelques années, se débat dans les églises de la Confession d'Augsbourg , entre quelques théologiens. »> On remarquera que, grâce à cette rédaction, on se dispensait avec une déloyauté singulière, de dire que les synergistes n'attribuaient non plus à la volonté humaine, tant qu'elle n'est pas encore placée sous l'influence de la grâce, aucune capacité de contribuer en quelque chose à la conversion , et pour tromper encore mieux les esprits, on parle d'une « préparation à la glace, >» que jamais aucun synergiste ne soutint. Aussi la Faculté de théologie de Rostock elle-même, dans une lettre à Andreae et aux autres collaborateurs de la Formule, émit le vœu que l'on soumît le livre à une révision plus attentive, et que, notamment, on posât mieux la question touchant le libre arbitre '. Ceux de Nuremberg, qui, du reste, refusaient d'adopter la Formule de Concorde, s'expliquèrent encore plus catégoriquement, disant que les théologiens auteurs de la Formule avaient tout-à-fait changé l'état de la question.
* Voy. chez Sclmlz : Vita Chylrœi, ii, 465.