BLAIVIE DES THÉOL. DE ROSTOCK ET DE POMERANIE
A part le dogme de l'ubiquité, nul autre article de la Formule de Concorde ne fut l'objet d'attaques plus nombreuses et plus acharnées, ni de critiques plus violentes, que celui du libre arbitre. Les théologiens de Rostock prirent ombrage de ce que, par rapport à la doctrine du libre arbitre, la Formule en appelât à la Confession d'Augsbourg et à l'Apologie. Ils prétendaient que ces deux écrits ne condamnaient nullement d'une manière expresse la doctrine des papistes et des synergistes, et qu'en effet les papistes avaient, à Augsbourg, donné leur assentiment à cet article de la Confession; que, par conséquent, les théologiens de l'ancienne Église ne seraient pas médiocrement étonnés de voir la Formule de Concorde, dans le but de confirmer sa doctrine sur la passivité pure de la volonté dans la conversion, invoquer l'autorité de la Confession d'Augsbourg*. Mais les attaques les plus véhémentes vinrent du côté des Poméianiensj dirigés par Hunge, leur surintendant-général, qui, quant à l'article en question, était un mélanchlhonien déclaré. A l'exemple de iMélanchthon , Chytrœus ^ dans la Concorde suabo-saxonne, avait admis le concours de trois causes efficaces dans la conversion : Dieu, la parole, l'intelligence éclairée et la volonté régénérée de l'homme. Cette assertion avait été conservée dans le Formulaire de Torgau, qui ajoutait en outre que l'homme, dans la conversion, ne doit être considéré comme sujet passif « que par rapport à l'activité divine qui excite et » fait naître les premiers mouvements nouveaux, après quoi » la volonté accepte certainement la grâce divine, et coopère » aux œuvres subséquentes de l'Esprit. »> On put voir clairement, en celte circonstance, quelle confusion l'usage arbitraire des termes avait jetée dans la question débattue. Plusieurs adhérents du synergisme parlaient souvent d'une activité de la volonté chez l'homme déjà converti -, ou bien, quand les luthériens leur demandaient à quelle volonté ils attribuaient une coopération, à la volonté non convertie ou convertie, ils avaient coutume de répondre que c'était à cette dernière seulement. Mais alors, par les mots convertis et régénérés^ ils entendaient des gens qui, à proprement parler,
' Voj. SchiUz. Vita Chytraiy ii, /jCG,
450 d'après la F. DE C. LA COÎfVERS. EST ABS. PASSIVE.
n'étaient pas convertis encore, des gens chez qui l'opération de la conversion n'est que commencée, qui ne sentent encore que les premiers mouvements spirituels, les primos novos motus de la grâce, et qui alors seulement, pour parvenir à la conversion complète, doivent agir spontanément en vertu de l'intelligence et des forces reçues, faire un usage réel de ces forces, ce qu'ils peuvent faire ou ne pas faire K Pour ceux-là, la condition de Thomme dans le premier moment de la conversion était, il est vrai, passive; mais, à partir de ce premier moment, elle devenait active et synergique, au lieu que les luthériens maintenaient 4a passivité de l'homme pour toute la durée de l'opération de la conversion ; et ceux-ci avaient d'autant plus beau jeu pour soutenir leur opinion, que, d'après la vraie doctrine protestante sur la justification, l'opération de la conversion et de la justification de l'homme, à force de se simplifier et de se réduire, en était arrivée à n'être plus formée que de deux moments : celui d'une frayeur passive, et celui d'un acte de foi ou d'appropriation. Aussi tout cet article du livre de Torgau fut-il supprimé ou changé dans le Formulaire de Bergen, principalement sur l'insistance de Heshusius et de Hofmann de Helmstedt. La jeunesse des écoles, y disait-on, avait été grandement induite en erreur par la doctrine de trois causes efficaces de la conversion de l'homme non régénéré ; la conversion est uniquement l'œuvre de Dieu ; l'intelligence et la volonté de l'homme ne sont que le subjectum convertendum^, etJ'homme ne contribue en rien à cette œuvre, laissant Dieu agir seul en lui; partant, il n'y a que deux causes efficaces dans la conversion. Or, dans leur « Déclaration touchantleFormulairedeTorgau, de Tan 1577,» les Poméraniens avaient déjà pris la défense de la doctrine mélanchthonienne. Beaucoup de gens, disaient-ils.
» Cette reslriction du sens du mot conversion, réduit à représenter seulement le premier moment de l'action divine, est blâmée particulièrement par Runge, dans une lelire ù Hofmann, qui l'avait ép:alpment adoptée : Vocabulum cunversionis déprima tanium momento, de compunctione cordis et illuminatione sine cordis obedientia accipere, et opinioues de arcana prœdesiinatione ditina et arcana operatiêne Dei in cordil/us huic dcdrinœ tidmiscere, non est conscentias erudire et consolari, sed implicare). Voy. Balthasar : Hist. du livre de Torgau, VI, 33.)
2 Form, Conc. p. 681.
RÉSIST. DES THKOL. DE NUREMBERG ET d'aNHALT. 45 l
pour déguiser leur cœur impie et couvrir leur infâme conduite, ont coutume d'alléguer que l'homme est devant Dieu tel qu'une pierre ou un bloc debois, et ne peut rien pour sa conversion et son salut; c'est pourquoi, persévérant dans leurs péchés, ils disent d'un ton railleur : « Si Dieu me veut sauver, il me donnera probablement un cœur nouveau et un esprit de bien ; et quand je sentirai cela en moi , je me convertirai et renoncerai à mes péchés*. » Plus tard, Runge disait dans des lettres à Chytraeus et à Chemnitz : Lors de la grande tempête qui s'éleva il y a vingt ans, en partie par haine contre Mélanchthon, on décida que l'on ne pourrait préserver la pure doctrine contre le levain des pélagiens et des papistes qu'en rejetant la troisième cause de la conversion, la volonté humaine correspondant et obéissant à l'Esprit divin. xMais alors, suivant lui, il n'était plus possible de bien enseigner la conversion dans l'Église ; car, à moins de vouloir confirmer une foule de gens dans leur épicurienne sécurité et en précipiter quantité d'autres dans le doute, il faut enseigner que la volonté qui ne résiste point, mais obéit, concourt à la conversion comme cause efficace ^
Ce fut dans les mômes formes et pour les mêmes raisons que les théologiens de Nuremberg et du paysd'AwAa/^ s'opposèrent à l'acceptation de la Formule de Concorde. Les premiers déclarèrent ne pouvoir approuver qu'on rejetât les causes concurrentes de la conversion, telles qu'ils les avaient jusqu'alors tenues pour leur règle et enseignées; que l'homme ne saurait nullement être converti à Dieu, tant qu'il ne soumet pas sa volonté à celle de Dieu et ne reçoit pas avec un véritable esprit de pénitence la grâce offerte. « Et, disaient-ils - nous enseignons cela pour ne pas révoquer en doute la vé- ^ racité des promesses générales de l'Evangile, pour ne pas >• faire de Dieu un menteur, un juge injuste qui fait acception ^ de personnes, pour ne pas plonger les gens dans la sécurité >• ou le désespoir, et pour ne pas accuser Dieu d'être uïie cause >» de notre perdition, ou d'avoir en lui contradictorias volun- » tates^, V Ils qualifiaient de confuse, obscure et inintelligible
' Balthasar. Collect. de docum. pour l'bist. ecclés. de Poméranie, ii 24.
"^ Balthasar : Hist. du livre de Torgau, vi, 27, 37.
» Yoy. le Mémoire de ceux de ISuremberg, dans le Muséi? lilréiair^; ?, 232.