‹ La réformeChapitre 23 sur 270 · SLR LA LOI DE MOÏSE · texte numérisé non relu

SLR LA LOI DE MOÏSE

conscience, cette reine^ ne doit pas se laisser souiller par la loi, mais se conserver pure pour le Christ, son fiancé *.

Les discours qu'il tenait dans le cercle de ses amis et de ses disciples ne sont pas moins instructifs touchant cette manière, propre à Luther, d'envisager et de comprendre la loi. Chez Luther, l'aversion contre un principe, un système, une doctrine, se faisait jour par une haine personnelle; c'est ainsi qu'il a coutume d'imputer au Pape tout ce qui lui déplaît dans l'Eglise catholique, et de diriger tous ses coups contre le saint Siège. De même, pour formuler son idée favorite de l'opposition entre la rémission des péchés et la règle divine pour la conduite de l'homme, il éprouve le besoin de recourir à des personnifications. La rémission des péchés était personnifiée en Jésus-Christ ; il restait donc à trouver une autre personnification propre à représenter la loi, et sur qui il pût transporter et décharger l'aversion que la loi lui avait inspirée. Satan s'offrait là naturellement , et Luther, en eflfet, déclare à plusieurs reprises que la voix de la conscience ou de la loi est celle de Satan s'appliquant à tenter l'homme par la loi et à le pousser au désespoir. Mais Moïse parut encore plus propre à personnifier cette loi, que Dieu l'avait réellement chargé de proclamer, jusqu'à ce que Jésus-Christ fût venu lui opposer son Evangile. C'est dans cette catégorie de discours qu'il faut ranger les suivants ;

« Moïse est le mailre de tous les bourreavix, et nul autre ne l'égale ni ne le surpasse pour les terreurs , les angoisses , la tyrannie, les menaces, les prédications pleines de malédictions et de foudres. — Ne te soucie ni de ses terreurs ni de ses mena-

ris, legeui in conscienlia dominari, cum libi res est cum peccafo et raoïle vincendis corara Deo, rêvera niliil aliud est Lex, quam omnium malorum, haeresum et blasphemiarum senlina, quia tantum urget peccalum, accusai, terrcl, minalur mortera, ostendil Deura iralum judicem, qui damnât peccatores. Quare liic, si prudens es, longissime ableges Mosen balbum et blesum cum sua Lege, neque ullo modo te moveant te»'rores et minae ipsius. Hic simpliciter sif libi suspectus utbœrelicus, excommunicatus, damnatus, deteriorpapa et diabolo, ideo prorsus non audiendus.

' L. c. f. 108. Ea regina et sponsa non débet contaminari Lege, sed illibata conservari uni et soli sponso Chrislo, ut Paulus alibi inquit: Despondi vos, etc. Habeat igilur suuni Ibalamum non in ima valle, sed in sublimi monte, in quo cubet et regnet Ghrislus solus, qui non terret, non affligit peccatores, sed coasolatur eos, remittit peccata ac salvat.

H AP^TJiAOMISAlE

ces ; mais tiens-le ( Moïse ) pour suspect, comme le pire des hérétiques, comme un homme banni et damné, plus méchant que le pape et le diable eux-mèm(:s ; car, avec sa loi, il ne peut rien faire qu'épouvanter, torturer et tuer ^ »

« Moïse et sa loi, je n'en veux pas entendre parler : car il est l'ennemi de notre Seigneur Jésus-Christ. S'il se présente devant le tribunal avec moi, je le repousserai, non certes au nom de Dieu , et lui dirai : Voici Jésus. — Il faut mettre dehors les pensées et les disputes sur la loi, si elles effraient la conscience et lui font sentir la colère (]e Dieu contre le péché. Qu'au lieu de cela on chante, on mange, on boive, on dorme, et qu'on se réjouisse en dépit du diable ! — Il n'y a homme sur la terre qui puisse et sache bien distinguer l'Evangile d'avec la loi. 11 nous semble bien , quand nous entendons prêcher , que nous nous y connaissons ; mais il s'en faut de beaucoup : le Saint-Esprit seul sait cet art. Le Christ homme ( Vir Christus), sur la montagne des O liciers, ne l'a pas su non plus, puisqu'il fallut qu'un ange vînt le consoler; et pourtant, c'était un docteur céleste, et l'Esprit saint était descendu sur lui sous forme de colombe : encore fallut-il qu'un ange le fortifiât. Moi aussi, j'aurais cru que je le pourrais, ayant tant et si longtemps écrit là-dessus ; mais, en vérité, quand le combat commence, je vois bien de combien il s'en faut que j'en sois là 2. »

Aux yeux de Luther le grand objet de la religion chrétienne était de procurer à l'homme cet état de calme, cette sécurité consolante qu'elle oppose en lui aux reproches de la conscience ou à la voix de la loi. Dans l'impuissance d'ob- .server la loi de Dieu, dans la nécessité de pécher toujours et sans fin, l'homme a besoin d'une confiance assurée : « Car il est impossible d'observer la loi, et jamais il ne s'est trouvé sur terre aucun saint qui ait aimé Dieu et le prochain de tout son cœur et comme soi-même ; mais la loi a été un fardeau intolérable, un poids accablant. » Ce n'est qu'en nous appropriant par un acte de foi, comme accompli par nousmêmes, l'accomplissement de la loi par Jésus-Clirist à notre place que nous nous élevons au-dessus de la loi, de ses terreurs et de ses angoisses. Il faut donc que l'homme, en bon dialecticien, expulse la loi, dès qu'elle veut s'insinuer dans le domaine de sa conscience, l'accuser de péché, et lui ravir

' Propos de table, éd. Walcb. xxii, r>/j9, 652. ' L. c. pag. 654, 655.

DE LliTHER. IT)

OU lui amoindrir sa confiance. Ce que l'homme dès lors fait de bien, il le fait de son gré et non pas pour obéir à la loi et comme si c'était pour lui un devoir de conscience de l'observer; la loi, au contraire, n'existe plus pour lui, et n'a aucune autorilé sur lui *.

Assurément, dit-il, repousser ainsi victorieusement chaque assaut, souvent tout-à-fait inopiné, de la loi, et s'attacher exclusivement à lEvangile, est pour l'homme une chose excessivement difficile, tellement difficile que dans la vie de Jésus- Christ lui-même, il y eut un moment où il ne put y réussir.

« Distinguer la loi d'avec l'Evangile est chose tellement difficile, que moi-môme, qui suis pourtant un docteur de l'Ecriture, je n'en puis encore bien venir à bout. Il n'y a même pas d'homme qui soit en état de bien faire cette distinction. Y a-t-il de quoi s'étonner, du reste? puisque Jésus lui-môme, au jardin des Olives, ne le put point, et qu'un ange dut lui enseigner l'Evangile et l'affermir dans la confiance, lui sur qui pourtant le Saint-Esprit lui-môme s'était reposé sous la figure d'une colombe. Aussi, les visionnaires et les exaltés sont-ils de grands fous, impertinents dans leur grossière erreur, quand ils vont se vantant de connaître et d'entendre ces matières, parce qu'ils ont lu quelques pages, et s'imaginant qu'ils ont mangé le Sainl-Esprit en personne 2. — Quelqu'un se plaignant de ne pouvoir distinguer la loi d'avec l'Evangile, Luther dit : Oh certes ! si vous le pouviez, vous seriez digne d'être un docteur. Puis, se levant et ôtant sa barette, il ajouta ; Si vous pouvez cela, je vous dirai ; Cher docteur, vous êtes savant ! Saint Paul et moi n'avons pu encore y parvenir ^. — La quintessence de l'art du diable, c'est de savoir transformer en loi l'Evangile tout entier. Si j'étais capable de saisir bien com-

1 Comm. in Galat. Fraiicof. 15A3, f. 15. Conscientiam ne atlingas mihi, sum enim baplizatiis et per Evangelium vocatus ad communioncm jusliliœ et vilae aelernœ, ad regnum Ghrisli, in quo acquiescit conscientia mea, uhi nulla est lex, sed mera remissio peccatoruni, pax, quies, IcDlilia, sahis et vita œterna. Isia neinterlurbes mihi, non enim feram, te tyrannum durum et cnidelem cxactorem in conscientia mea regnare, siqnidem ea est sedes et lemplum Christi Filii Dei, qui est rex justitiae et pacis, acdulcissimus Salvator et mediator meus, is conservabit conscientiam la^lam et pacalam in sana et pura doctrina Evangeliielcognilioneistiuspassivœjuslitiaî. Hanccum intus habeo, descendu de cœlo, tanquam pluvia fœcundans terram, hoc est, prodeo foras in aliud regnum et facio l)ona opéra, quœcumque mihi occurrunl.

' Propos de table, éd. Waich. xxii, 691.

* L. c. pag. 678.

46 QUE j.-c. h'est pas un législateur.

plèlement la distinction entre les deux, je dirais de suite au diable qu'il n'eût, saut votre respect, qu'à me lécher....! K »

De même que jusqu'à Luther on confondit généralement la loi et l'Evangile, ravissant ainsi à Thomme son unique consolation ; de même, par suite de la même erreur, on fit de Jésus-Christ V7i législateur. Luther regarde cette manière de voir comme une des erreurs les plus graves , une des croyances les plus sombres de l'homme, que de voir dans le Christ un Moïse, un prédicateur de la loi, tandis que la véritable œuvre de Jésus-Christ fut d'accomplir la rédemption et de l'annoncer aux hommes par l'Évangile. 11 pensait qu'on ne pouvait fausser d'une manière plus fatale et plus désastreuse le véritable caractère de la religion chrétienne, qu'en représentant Jésus-Christ, ainsi que cela s'était pratiqué dans l'Église papiste, comme un législateur qui exige la piété, la charité, l'accomplissement de la loi, ou qu'en se le figurant comme un futur juge. Ce qu'il faut uniquement voir en lui, c'est un rédempteur miséricordieux qui nous pardonne nos péchés ; sinon, l'on est perdu à la première tentation. Certainement, c'est là une chose difficile, et même des plus difficiles qu'il soit donné à des chrétiens de faire ^

Quiconque dit autrement commet une erreur détestable, et blasphème Jésus-Christ d'une manière non moins abominable que les Turcs, qui osent dire qu'après ie Christ Mahomet a fondé une loi nouvelle et meilleure ^

Cependant, tout en émettant de pareilles idées, Luther se plaint fréquemment d'avoir une peine infinie à se figurer le Christ de cette manière, même au milieu de la lumière la plus éclatante de îl'Évangile, tel qu'il brille maintenant, et de ne pouvoir s'attacher bien fermement, malgré qu'il s'y étudie depuis tant d'années, à l'idée que Jésus-Christ n'est point pour lui un juge ou un législateur, et qu'il ne lui demande rien. Il s'en prend de celte impuissance à la superstition dont on Ta empoisonné dès son enfance, touchant un Christ législateur et juge, et quelque efi*ort qu'il fasse

* L. c. pag. 657.

* Comm. in G.ilat. éd. Irmischer,i, 360 : Ulistaest summaars Christianornm sic posse Ghristum definire, ita est eliam omnium difficillima.

3 r.d. deWiltenb. xi, 2J6.

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