SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL
véritablement un homme , tout cela est péché *. » Il s'ensuivit que, la dispute contre Strigel ayant amené la question de savoir si le péché originel a corrompu et transformé la substance même de l'homme, Flacius dut, sans hésiter, résoudre cette question par l'affirmative , de même qu'il soutenait aussi, toujours en déduisant rigoureusement les conséquences logiques du système de Luther, que l'image de Dieu, créée avec l'homme et faisant partie de sa substance, avait été effacée et détruite par la chute du premier homme *. Flacius , disciple et compagnon fidèle de Luther, sentait très-bien qu'en soutenant sa doctrine sur le péché originel, il attaquait vigoureusement l'idée de l'ancienne Eglise, et il représentait sans cesse à ses adversaires luthériens que l'on ferait beau jeu aux papistes, en combattant ses idées et celles de Luther touchant la substanlialité du péché. La vérité, selon lui, c'est que, par le péché originel, il y a eu destruction complète de l'essence du bien dans Lhomme, qu'une transformation ou transsubstantiation de la nature humaine a eu lieu, de sorte que, par l'extirpation de tout germe de bien ou d'innocence , elle est devenue entièrement mauvaise, ou, en d'autres termes, que le péché originel , comme nouvelle nature, a pris la place de l'ancienne et est devenue la nouvelle forme de l'existence humaine. Car, au lieu de l'image de Dieu, c'est l'image de Satan , avec tous ses vices, qui a été implantée dans la nature de l'homme. Flacius met donc la chute de l'homme au même niveau que celle du démon; il ne pouvait guère résoudre autrement que par l'affirmative la question de savoir si l'homme est réellement tombé au niveau du diable, et son opinion était que fhomme, dans son espèce, est aussi radicalement corrompu , aussi complètement tourné vers le mal par une horrenda metamorphosis, que Satan fest dans l'ordre des esprits. Si donc il disait que le péché originel est substance , cette expression, qui lui fut tant de fois
* Flacius citait même, à l'appui de sa doctrine, les cantiques alors généralement en usaofp, notamment ces paroles du cantique de Spengler :
Par la chute d'Adam, la nature et Cessence de Chom»te sont entièretnint cor- 1 otnpues; j;i celle-ci :
l.eur être est corrompu, il est vrai, et c'est une abomination devant Dieu.
* Disput. Vinar, p. 53, 57.
456 iLACius : sa dogtriine; ses adversaires. reprochée , signifiait seulement que ce n'est point un penchant au mal, mais la plus complète réalité du mal, quia désormais subjugué et métamorphosé la nature de l'homme, et Flacius se défendit d'avoir jamais voulu dire que la nature humaine tout entière est devenue une autre nature. Si, disait-il, le vin se corrompt et tourne en vinaigre, il n'en reste pas moins dans ce liquide la matière la plus grossière du vin, et de même, après la chute, le plus grossier de sa substance est resté dans l'homme; mais les éléments les plus nobles et les plus parfaits de sa nature ont été anéantis , et de la sorte la substance même de l'homme a été en partie changée par le péché. Flacius représentait à ses adversaires que les expressions bibliques, telles que : le vieil homme, la chair, le cœur mauvais, ne désignent certainement pas un accident, mais une substance, et que jamais il n'avait dit que le péché mortel est tout l'homme, ou le corps et l'âme de l'homme.
Les adversaires de Flacius, tels qu'Andreae, Heshusius. Wigand, etc., en fidèles luthériens, étaient d'accord avec lui sur le fond de la doctrine du péché originel. Pour pouvoir néanmoins le combattre, il leur fallut ne tenir aucun compte des explications qu'il donnait, et dans lesquelles il ramenait sans cesse sa doctrine aux paroles et aux assertions de Luther lui-même, et tirer des termes dont il se servait certaines conséquences qu'il repoussait de la manière la plus formelle. En vain Flacius, Spangenberg, Irenaeus, Lang et autres adhérents de la doctrine flacianiennê, démontrèrentils, par une masse de passages compilés des œuvres de Luther, que ce dernier avait enseigné exactement la même chose que Flacius, et souvent sous la même forme; leurs adversaires persistaient à soutenir que la doctrine et les expressions du Réformateur de Wittenberg étaient parfaitement vraies et irréprochables, ou bien que celles de Flacius en étaient le contraire *. Pour s'expliquer une pareille ma-
' Spangenberg, toulefois, a réuni quelques aveux sur Tidenlité de la doctrine de Flacius av« c celle de Luther, aveux écbappés sans doute aux anti-flacianieus dans la chaleur de la coulrovcrse. « Wigand écrit que Luther avait, quant à la doch'ine sur le p'^ché originel, ses peculiaves phrases, dans lesquelles on ne peut ni ne doit l'imiier; ceux d'Eisleben écrivent que, pnur cette question, il faut laisser Luther de côté, et tons les accidenixairea en général, lorsqu'on leur oppose des citations de Luther; que Lui lier fut un homme, qu'il a pu errer, et .;
Aîs'DRE^ SE RAPPROCHE DE LA DOCTR. FLACIAN. 457
nière de procéder, il faut se rappeler de quelle école tous ces gens-là étaient sortis.
Ce même Andréa?, qui travaillait avec une ardeur infatigable à susciter chaque jour de nouveaux ennemis à Flacius, déjà repoussé partout et errant sans pouvoir trouver où reposer sa tète, disait pourtant, lors de son colloque avec Spangenberg : « Me voici, moi, Jacques le Ministre, et je suis un homme tellement corrompu par le péché originel que, si l'on prenait une aiguille et qu'on m'en perçât sur tous les membres de mon corps et de mon âme, au dedans et au dehors, on ne rencontrerait et trouverait partout que le péché originel *. » Et, en effet, les prédicateurs de Strasbourg, ayant assisté comme témoins à la conférence tenue dans leur ville entre Andreae et Fiacius, ne purent découvrir aucune différence entre les opinions de l'un et de l'autre ^ Plus tard, Andreœ, appelé par le magistrat de Lindau, et contribuant à faire destituer les prédicateurs flacianiens de cette ville, ne put rien trouver de mieux, pour justifier une pareille mesure , que cette distinction : Il est vrai, assurément, que l'homme est le péché originel même ; mais il n'est pas vrai que l'homme soit proprement le péché originel même '. Wigand avait également dit plusieurs fois dans ses écrits, que le péché originel n'est autre chose que la nature corrompue de l'homme.
En cette occasion, comme en tant d'autres, la querelle, immédiatement transplantée dans les chaires par les prédicateurs, descendit de degré en degré jusqu'aux derniers rangs du peuple, engendrant, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, de graves désordres. Ici, l'épithète de flacianien était
ainsi encore Jacques (Andréas) lui-même dit dans le Colloque de Lindau (p. 70), que ces expressions : La nature humaine est le péché même, L'homme est le péché même, se rencontrent mille fois dans les écrits de Luther. » (Voy. Certitude de lu docir. de J. Andreai louchant le péché originel. C. 3.)
' L. c. B. — ' Pappus ; epp. ad Maihach.; éd. Feclilius, p. 384.
3 Magnum est discrimen, cum dicitiir : Homo est ipsummet peccatum originis, cl : Homo est ipsnmmei peccaium orvjinis proprie et nbsque omni discrimine; prior enim locutio pie et recte potesl inttlUgi et exponi. (Voy. Wijjand : Maivcfu reiiov. p. 601.) — Flacius, de son côté, disaii : Ip.si (Accideutarii) nudacissime. et siue omni fiante fîngunt, clamant et vociferantur me contendere, proprie toquendo totam substanliom hominis seu totam personam, idque quatenus est crcatura, es$c peceattim originale, (Flacii refut, svphism. yco-I'clng. prccfu'.}