PERSÉCUTION CONTRE LES FLACIANIENS
regardée comme un outrage tellement sanglant, qu'il s'ensuivait mort d'homme *. Ailleurs, dans le pays de Mansfeld, trente-cinq bourgeois, coupables d'opinions flacianiennes, sont conduits prisonniers à la forteresse de Giebichenstein, et s'il meurt un adhérent de Spangenberg, on lui refuse la sépulture commune. A léna et dans la Saxe ducale, on déposa de leurs emplois tous ceux qui refusaient de condamner Flacius comme hérétique manichéen ; tel fut, entre autres, le sort d'irénaeus, prédicateur de la cour, du professeur Cœlestin, des prédicateurs Reinegger, Malhi^^s Schneider, etc. Des prédicateurs flacianiens, alors même qu'ils ne faisaient que traverser en voyageurs le territoire des gouvernements hostiles à leur parti, y étaient maltraités à titre de manichéens '. Et pourtant les puissances protestantes ne purent empêcher que les flacianiens ne dominassent pendant un certain temps dans les provinces autrichiennes, et que les communautés n'y accueillissent volontiers leurs doctrines *.
Beaucoup de partisans de Flacius , enchérissant sur le maître comme c'est assez la coutume des disciples, donnèrent occasion d'imputer à leur parti tout entier des choses dont l'idée n'était jamais venue à Flacius ; et si, parmi les accusations lancées contre ce parti, il en était beaucoup qu'il ne méritait point, il y en avait d'autres qui étaient au
' Le 8 déc. 156s, G. Mauritius, assistanl au Colloque d'Allenbourg, écrivait à un habitant de Nuremberg : o II y a quelques semaines, on eut dans un village proche de Kœlhen un cas singulier et bizarre. Un paysan en ayant apostrophé un autre du nom de flacianien, celui-ci a blessé l'autre d'un coup mortel. Le meurtrier ayant élé arrêté et conduit devant le juge de l'endroit, on lui demanda pourquoi il s'était porté à un excès aussi coupable? Il répondit qu'on lui en avait bien donné sujet, puisqu'on l'avait appelé flacianien. Làdessus, le juge lui ayant dit quel grand mal il y avait donc à ce qu'on l't ût appelé ainsi, le prisonnier répondit : o Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un flacianien ? Un flacianien c'est tout la même chose qu'un mauvais garnement et un exécrable scélérat, n (Actes de la Réforme : Conserv. de Nuremberg, 11. 145.)
* Voy. procès-verbaux du consistoire d'Amberg de 1576-1581; pag. 215.
3 iiosi/iMs, surintendant de Ralisbonne, écrit à Schlûsselbourjj , en 1574 : « Crois-moi, le docteur Scelestin (Cœlestin), Martin Wolf, Jonas Frank, mes prédécesseurs dans cette église, et autres manichéens pareils en grand nombre, ont infecté de leurs folles opinions touchant le péché originel toute la Moravie, l'Autriche, la Styrie et la Carinthie. Ils ont d'ailleurs de puissants patrons à la cour impériale. » (SchlusseAburgii $lud, poathumum, p. 402.)
LA JtORM. DE COTfC. COÎCDAMUE LA DOCTll. FLACIAN. 459
moins fondées sur les allégations de quelques-uns de ses membres ^.
La Formule de Concorde rejeta la doctrine de Flacius et adopta, au principal, les distinctions à l'aide desquelles Andreae avait essayé jusque là de tenir un milieu entre les idées catholiques et les idées flacianieimes touchant le péché originel. Certainement, y est-il dit, la nature de l'homme tout entière, dans son corps et son âme et dans toutes ses facultés, est totalement corrompue et pervertie par le péché originel ; mais elle n'est pourtant pas entièrement anéantie ni changée en une autre substance ; il faut donc distinguer la nature qui habite dans le péché, du péché originel qui habite dans la nature. Assurément la masse , de laquelle Dieu fait et forme actuellement l'homme, a été pervertie et corrompue en Adam, et transmise ainsi jusqu'à nous ; mais pourtant le péché originel est un accident et non une substance, puisqu'il n'existe point par lui-même, mais est dans d'autres êtres.
Bon nombre de prédicateurs luthériens et de leurs adhérents laïques ne se trouvèrent point satisfaits de cette explication. Un certain nombre de ministres de la seigneurie de Greilz s'exprimèrent dans leur avis sur la Formule de la manière suivante :
« De puissants textes de l'Ecriture et de forts témoignages de Luther nous déterminent, nous pressent et nous forcent de telle sorte que nous ne pouvons être satisfaits de la distinction entre accidens et qualilas , qui va à l'encontre de la gloire de Jésus- Christ et de notre salut. Que les dialecticiens raisonnent comme ils voudront, les textes sont là , qui ne se peuvent arracher de notre esprit. Et si l'on nous outrage, si l'on nous calomnie et nous condamne comme hérétiques et manichéens à cause de notre droite et pure confession luthérienne, cela importe peu ^. »
i Voy. Schlûsselbourg. Catalog. hœret. ii, 56. — Tfaldner, de Ralisbonne, dit par exemple, versd573 : «Les chosvs en sont venues jusque là que quel- » qiies partisans dlllyricus soutiennent, comme un des leurs, Jonns Frank, me » l'avoua hier, que notre cliair adamiqiie actuelle ne ressusciltra pa«i au joui' du • jugement; sans cela, où donc passerait le péché? — Ils prétendent encore » que les femmes enceintes portent dans leur sein le péché mortel et une image « du diable, voire le diable lui-même en personne, n (Cod. Germ, 1319, f. 12, h.)
- Ex manuscripto ; chez Trier, p. 95.
460 destuttiopï et expulsion des ilàciainiess.
Dès 1574, on avait destitué à Ratishonne^ comme manichéens ou flacianiens, les prédicateurs Opitz, Peristerius et Vieregkel. L'année d'après, Scheeîler et Rupp furent destitués à Lindau pour le même motif. Dans le pays à'Ansbach^ on expulsa Volmar et le chancelier Jérôme Fraeschel, deux flacianiens déclarés : le premier publia son écrit « sur le nouvel Intérim samaritain >» (c'est-à-dire la Formule de Concorde), où il mettait le margrave contre ce livre et son auteur Andreae, « ce grand hypocrite et loup dévorant, » qualifiant d'abominable athéisme sa doctrine du péché originel ; le second dit dans son apologie :
« Je ne puis admettre ni croire avec le nouveau livre que le péché originel (qui fdit tout péché réel) soit, comme le prétendaient ces gens-là et d'autres accidenliaires, une troisième chose dans l'homme, une chose mauvaise, vivante, durant, dominant, stimulant toujours : un venin, une manière d'être, une nature, une puissance que le démon a implantée, infusée, insufflée dans l'homme. Je ne puis admettre que cette chose, qui corrompt, fascine, afflige, pousse et excite la nature humaine à des péchés réels, soit cependant quelque chose de différent et de distinct de cette nature humaine corrompue qui, en elle-même, resterait encore essentiellement bonne et créature de Dieu, de sorte que l'homme ou la nature humaine ne pèche pas en elle même ou par elle-même, mais par le venin salanique qui habite en elle et l'excite au mal. Et, s'il en était ainsi, chaque homme trouverait aisément à se disculper, tout en rejetant sur le diable qui extérieurement lui hvre toutes sortes d'assauts, et intérieurement corrompt et empoisonne de son venin volonté, intelligence, sens et humeur, de sorte que ce n'est point l'homme, mais ce venin qui pèche; absolument comme les intempérants, alors que dans leur ivresse ils commettent quelque faute, ont coutume de dire : C'est le vin qui a fait cela, etc. Mais je crois, au contraire, et confesse en Jésus-Christ, que notre chair, corrompue par la chute d'Adam, est elle même le mauvais arbre, qui en lui même et par lui-même produit de méchants fruits M »
Les chefs du flacianisme, Opitz, Irénœus, Martin VVolf, Cœlestin, Joachim iMagdebourg, Volmar, s'étaient rassemblés eu Autriche, où ils avaient su gagner à leur cause une partie de la noblesse protestante. Plus de quarante prédicateurs si-
• Actes de la religion. Coin, xxxvii; fasc. 5, n*