CONTRE LES ARGUMENTS BIBLIQUES DE MAJOR
tredisant ouvertement et le texte grec de saint Paul et le texte allemand de Luther. Or, nous laissons au jugement de tout homme de sens d'apprécier jusqu'où pourrait s'étendre avec le temps une pareille audace dans l'altération arbitraire du texte de saint Paul et de la traduction de Luther. Car, s'il faut permettre pour un passage de se jouer ainsi des paroles de saint Paul par une falsification coupable de ces mots : ad salutem^ pourquoi ne le permettrait-on et ne le souffrirait-on pas à d'autres endroits, où sont employées expressément les mômes particules ' ? «
Major avait invoqué les paroles si connues de Jésus-Christ, touchant la rémunération des œuvres dans l'éternité et l'observation de la loi comme condition de l'admission au royaume des cieux. Il avait, en outre, fait remarquer que la doctrine opposée, comme on pouvait déjà clairement le voir, plongeait les hommes dans une sécurité épicurienne et dans la paresse à l'égard de tout ce qui est bien. Les luthériens répliquaient que ces paroles de Jésus-Christ doivent être interprétées tout autrement ; que ce sont en partie des sentences énoncées dans le sens de la loi, et qui doivent, par conséquent, n'avoir qu'une signification restreinte ou en recevoir une autre par l'Evangile - ; qu'en effet, il est question d'un accomplissement de la loi , mais que cet accomplissement doit être opéré par nous ou par un autre ; que c'est de cette dernière manière que les choses se sont passées ; que Jésus-Christ a accompli pour nous la loi morale, et que, cet accomplissement nous étant attribué par la foi, la loi n'a plus rien à prétendre de nous *. Quant au reproche de favoriser la sécurité de la chair et la paresse, on répliquait que c'était toujours là le vieux refrain avec lequel les pharisiens avaient jadis calomnié les Apôtres, et les papistes Luther, et que Major s'associait à ces derniers en parlant ainsi \ On accordait aussi que cette sécurité régnait géné-
^ Rapport final des Ihéologiens de Leipzip; et de Willenberg, f. 86.
- Voy. Schliisselbouig, vu, 300. — C'est ainsi que Wigand réplique à l'argument majoriste : iSi vis in vitam ingredi, etc. : Nihil aliud suiil, quaui dicta legis cl promissiones condilionales, quae nos omnes tcnent caplivos, et exccraniur magis, quam consolanlur el salvant, Ralio est, quod nerao praeslet legem » (SchlUsselbourg, vu, 72Zj).
» L. c, pafr. 503. — * I.. c. png. ôrt^.
478 JUSTUS MENIUS
raîement et semblait prouver en effet que la foi des luthériens était réellement une foi morte ; mais on ajoutait que les pseudo-luthériens, qui insistaient tant sur les bonnes œuvres, n'avaient guère non plus à montrer des fruits de la foi*. — La doctrine de Major, disait-on, méconnaissait aussi la grande différence entre Moïse et Jésus-Christ, entre la loi et l'Evangile; la foi, ajoutait-on, produit, il est vrai, de bonnes œuvres ; cependant, ce n'est pas pour le salut, mais seulement à cause du prochain, et il est absolument impossible de concilier la proposition que la foi seule justifie et sauve, avec cette arutre, que les bonnes œuvres aussi sont nécessaires pour le salut 2.
Dans leur zèle pour la doctrine de Luther, plusieurs adversaires du majorisme allèrent même jusqu'à soutenir que, loin d'être nécessaires pour le salut, les bonnes œuvres sont plutôt un obstacle. Amsdorf, sur le titre môme de son écrit de l'an 1559, déclarait que la « proposition : « Les œuvres sont nuisibles au salut, >» est une proposition bien vraie et bien chrétienne, prêchée par saint Paul et saint Luther. » Wigand, dans une lettre à Weller, assurait qu'on peut bien dire que les bonnes œuvres sont préjudiciables au salut; que quiconque n'admet pas cela diminue l'horreur du péché et la majesté du jugement de Dieu ; qu'en disant, au contraire : « Les bonnes œuvres sont nuisibles , » on rehausse beaucoup le mérite et l'obéissance de Jésus-Christ. Flacius aussi défendit une fois cette assertion ^
Jiisius Menius était regardé comme le principal soutien de la nouvelle erreur touchant le rapport entre les bonnes œuvres et le salut. Comme surintendant de Gotha, il avait été chargé, en 1554, avec Amsdorf, Stolz et Schnepf, d'inspecter les églises de Thuringe. Ses collègues lui ayant alors
* Ainsi Jean Wirt dil ( Paralogismornm confutalio. Francof. 1556. P. 45, 46) : « Alterum iiidicium esl Jicentiaetimpœnitenlia vilae, ac communis omnium securitas, quae vanam et morluam fidem in hominibus salis arguit, prîesertim autem in operum bonorum exacloribus Pseudo-lutberanis, in quibus, si vel mica verae fidei essct, debilis aut certe aliis sij^nis ac fructibus sese ostenderet, quam facit. — Hœc ii>ilur doctrinîE mutatio, piieserlim autera nova illa Pseudo-lulijeranorum asserlio de necessilale bonorum operum ad salulem, certissiraum argumenlum est vanitatis iidei. »
* Ainsi dans Wirt (L. c. pag. 58, 66, 68).
» Voy. Balibasar : DocumenU pour ThisU ecclés. de Poméranie, r, 815.
Eï LE SYNODE d'eISENACH. 479
proposé de signer avec eux une déclaration publique condamnant les écrits de Major, il refusa sa signature sous prétexte qu'il n'avait pas encore lu ces écrits. Là-dessus, ils l'accusèrent d'enseigner lui-même le majorisme, et parmi le peuple, on se disait, au rapport de Salig, que Menius s'était fait papiste, parce que, dans ses Sermons, il insistait sur la nécessité de faire de bonnes œuvres. Son écrit « De la préparation à une sainte mort, suivi d'un sermon sur le salut, » publié en 1556, fournit matière à de nouvelles attaques. 11 y était dit que, pour être sauvé, il faut passer sa vie dans une continuelle pénitence; en outre, il y était question d'une lutte nécessaire contre le péché. En vain, dès 1555, dans une lettre à Mélanchthon, Menius s'était élevé avec force contre cette proposition de Major, qu'au jugement dernier les hommes seront jugés selon leurs œuvres ; en vain il avait déclaré que c'était là une erreur abominable 1 ; il fut désormais mis sur la même ligne que Major, et regardé comme son complice. Le gouvernement lui interdit la chaire, le condamna à garder les arrêts dans la ville, et l'obligea à se justifier, au synode cVEisenach^ en présence des trois ducs et de plusieurs théologiens. Parmi ces derniers, les plus considérables étaient Amsdorf , Victorin Strigel , Mœrlin, Hugel et Stœssel. Ce synode, dans sept thèses, exposa en termes clairs et concis la doctrine luthérienne, opposée au majorisme, ainsi qu'il suit ;
L Cette proposition : « Les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut, « peut bien être tolérée par abstraction et comme idée, en tant que doctrine de la loi ; mais, pour beaucoup de graves raisons, on n'en doit pas user en prêchant et en écrivant. — En guise d'explication, on ajoutait qu'au point de vue de la loi ( dans son opposition avec l'Evangile) il est certainement vrai que les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut , attendu qu'en échange de l'obéissance exigée elle promet la vie ; mais que l'inégalité entre la loi et notre nature pécheresse se manifeste dès qu'on compare les prescriptions de cette loi avec le genre humain, souche difforme et grossière ; qu'en conséquence, cette inégalité a été détruite par l'Evangile.
* Voy, cette lettre dans les Annal» Menian. de Brûckner j pag. 91.
480 THÈSES AINTIiMA JORISTES.
II. Dans l'article de la justification et du salut, cette proposition ne peut aucunement être tolérée : — car * ce que, touchant la justification et le salut, on attribue aux œuvres, que ce soit beaucoup ou peu, ne peut leur être attribué qu'en lésant et en amoindrissant la gloire de notre Rédempteur et Sauveur. «
m. Dans l'article de la nouvelle obéissance après la réconciliation , les bonnes œuvres ne sont nullement nécessaires pour le salut, mais pour d'autres causes : — car, de môme que les médeciqs, voulant préparer la thcriaque, commencent par couper à la vipère la tête et la queue, « afin que le précieux électuaire n'en soit point corrompu et empoisonné, de môme il faut couper aux bonnes œuvres celte queue ou appendice « pour le salut, >» afin que la douce et agréable saveur de miel ne soit point aigrie par ce vinaigre. »
IV. La foi seule justifie et sauve, au commencement, au milieu et à la fin.
V. Les bonnes œuvres ne sont pas non plus nécessaires pour l'obtention du salut, la foi seule possédant cette vertu.
VI. Justification et salut sont synonymes et de même signification ( termini convertibiles ), et ne peuvent ni ne doivent être séparés en aucune façon l'un de l'autre.
VIL Pour cette raison l'imposture papiste touchant la nécessité des œuvres pour le salut, doit §tre bannie de l'Eglise, tant à cause des nombreux scandales et des querelles innombrables qu'elle y occasionne, que pour d'autr<\, motifs 1 dont parlent les Apôtres ^.
Ces thèses furent signées par tous les théologiens présents, et même par Menius, bien que la cinquième fut plus particulièrement dirigée contre lui; il ajouta, de plus, que jusqu'alors il avait toujours enseigné et écrit cela. Cette addition ayant choqué l'assemblée, il déclara, en signant, que son intention était de refondre ce passage de son écrit où il traitait de la nécessité de la nouvelle obéissance, et d'expliquer son opinion de telle manière qu'elle parût en-
« Arlts des Apôtres, ch. xv : Du fardeau que ni nos pères ni nous n'aTon5 pu porter.
*^ Paulini AnniH, henac, pag, 100-170,
QUERELLE SLR LA T^ÉCKSS. DES RONES OELVR. EN GENERAL. 481
tièrement conforme à la profession de foi qu'on .venait de dresser. Amsdorf, cependant, élevait encore des difiicultés ; la première thèse lui déplaisait, disait -il, parce que chacun entendrait la nécessité pour le salut, comme s'il s'agissait de mériter le salut, et parce que ces mots abstrac^ twn et idée étaient nouveaux et inusités dans Téglise, obscurs et suspects, au iieu que cette proposition : L^s bonnes œuvres ne sont pis nécessaires pour le salut^ avait été clairement expliquée et suffisamment prouvée et confirmée depuis trente ans dans toutes les disputes, dans les sermons et particulièrement dans les livres de Luther.
De là, nouvelle querelle ! La proposition de la nécessité «ies bonnes œuvres pour le salut dans la doctrine de la loi était-elle vraie ou non? Flacius et Mœrlin la soutenaient; Amsdorf et Aurifaber, au contraire, la niaient *, par la raison que c'était déjà trop concéder aux papistes et aux majoristes. Les prédicateurs d'Erfurt et de Nordhausen se déclarèrent en faveur des adversaires de la proposition. Abondant dans leur sens, Poach, prédicateur à Erfurt, publia un écrit dans le but de démontrer qu'il n'y a pas d'état possible où l'homme arrive au salut par de bonnes œuvres ou par Taccomplissement de la loi, et que les textes bibliques, où la vie est promise à ceux qui tiennent les commandements de Î3ieu, doivent s'entendre de la vie temporelle. Une lettre synodale, signée de onze prédicateurs d'Erfurt, et envoyée en 1556 à Amsdorf et au synode d'Eisenach, se plaignait de ce que, parmi les évangéliques eux-mêmes, quelques-uns faussaient la salutaire doctrine, mêlant les œuvres à la foi, jetant les fondements d'une nouvelle papauté, et fortifiant dans leur blasphème les papistes qui ne veulent pas donner raison à la parole de Dieu, mais rester purs par eux-mêmes, «La doctrine de la foi et celle des bonnes œuvres, disaient- ils, doivent être séparées l'une d'avec l'autre, autant que le ciel l'est de la terre. » Les champions de la proposition ayant fait observer qu'il serait impossible d'attribuer à la loi aucun usnge, aucune utilité, si l'on n'enseignait pas que les œuvres de la loi sont in absiracio néces-
* L. c pag. 473.
482 BOJSiSES ŒUVKES NÉCESSAIRES DANS LA LOI SELLEM.
saires pour le salut, Amsdorf ne se laissa point égarer par cet argument ; c'était là, disait-il, un vain rêve, un fantôme de sagesse humaine ^
Toutefois, les défenseurs de cette thèse si vivement combattue, comptant dans leurs rangs des hommnes tels que Flacius, Wigand, Mœrlin, eurent le dessus. Ils pensaient, et avec raison, qu'il était suffisamment pourvu à la consolation et à la tranquillité des luthériens, du moment qu'on limitait à la doctrine de la loi la nécessité des œuvres pour le salut, chacun sachant qu'il Igi est facile de se défendre contre les prétentions, les exigences et les menaces de la loi, en leur opposant le bouclier de l'Evangile ; qu'en outre, toute confusion de la loi avec l'Evangile étant rigoureusement interdite dans le système protestant, il n'était pas à craindre que personne prît au sérieux la nécessité des œuvres pour le salut, et allât s'imaginer qu'il ne pourrait réellement être sauvé sans bonnes œuvres. On accepta volontiers, dans ce sens, l'expédient de Mélanchthon, que les œuvres sont nécessaires, non, il est vrai, pour le salut, mais à cause des commandements divins; car c'était dire, tout-à-fait dans l'esprit du système : Les œuvres sont nécessaires selon la doctrine de la loi, et par cela môme inutiles dans l'Evangile et pour celui qui ne vit pas sous la loi, mais sous l'Evangile ^ « Je tiens pour certain, » disait Mœrlin, que, de même que c'est une doctrine de » Satan de dire qu'après la chute d'Adam les œuvres sont » nécessaires à l'homme en aucune manière pour arriver » au salut, de môme c'est une doctrine de Satan de préten- » dre que la loi ne doit pas enseigner que les bonnes œuvres » sont nécessaires au salut. Soutenir l'un ou Tautre, c'est » également fouler aux pieds l'Evangile de Jésus-Christ et » abolir avec la loi l'Ecriture elle-même. Voilà comme un » mal découle d'un autre, comment tout va de mal en pis,
« Salig., iir, 57, 66.
* Ainsi oti lisuil déjà dans un Mémoire des prédicateurs de Ltibcck, Hambourg, Luuoboui?; et Mas^lehoiirg, imprimé en 1553 : Doctrinn legis ist, quod ad saludm ne.essaria sint bona opcru ^ el quod >ine his nemo p ssit saliari, sicîtt diu est aenterttia le<jis : si vis ingredi ad vnam ,serva mandata; hi>c fac eî vives^ pto legis dvc'rma tolei ari queat , si sano iuUileclu proponatur in cort' cione legis seu pcenilenitcp, et cum Ecangeiio et fide non miseeatur in causa solutis, (Voy. Salig. in, 65,'
DIFFÉRENCE ENTRE LA DOCTR. ORTHOD. ET MAJORIf.TE. 483
• jusqu'à ce qu'enfin, par nos querelles et nos disputes, nous >» perdions la vérité elle-même, comme le mérite bien, du » reste, Tingratitude impie du monde '. »
Flacius et Wigand démontrèrent en cinq points la différence entre la doctrine des théologiens saxons orthodoxes et celle des majoristes. Les deux partis disaient que les bonnes œuvres, ou l'obéissance envers la loi divine, sont nécessaires pour le salut ; mais les majoristes appliquaient cette proposition à la doctrine de l'Evangile, au lieu que,
l*' Les orthodoxes ne l'admettaient que quant à la doctrine de la loi ;
T Les orthodoxes disaient que l'obéissance parfaite est nécessaire pour le salut, renvoyant ainsi le pécheur à l'accomplissement parfait opéré par Jésus-Christ, ce que ne faisaient pas les majoristes avec leur proposition : Les bonnes œuvres sont nécessaires ;
3** La proposition des orthodoxes, faisant partie de la doctrine de la loi, n'est pas d'une obligation absolue, de sorte que le commandement qu'elle contient peut être transporté en Jésus-Christ, au lieu que les majoristes nient que par l'Évangile nous soyons déliés des obligations de la loi ;
40 Les orthodoxes admettent encore la coulpe, ou l'obUgation légale, dans la contrition qui précède la foi ; mais ils ne l'introduisent point dans la foi ni dans le renouvellement, comme font les majoristes ;
50 Les orthodoxes n'enseignaient qu'aux incrédules et aux impénitents la doctrine de la loi touchant la nécessité d'une complète obéissance pour le salut ; mais aux contrits et aux fidèles ils prêchaient la justice par la foi, selon l'Évangile, Jésus- Christ les ayant délivrés de la condamnation de la loi aussi bien que de ses obligations, et lobligation de faire de bonnes œuvres ne devant plus être regardée ni comme cau^a sinequa now, ni comme l'instrument qui obtient ou acquiert ie saiul ; les fidèles, il est vrai, doivent s'appliquer aux boniîes œuvres, mais seulement parce qu'il est dans Tordre établi par Dieu que la créature obéisse au Créateur, et parce que Jésus- Christ nous a créés pour les bonnes œuvres; mais pour le
' Esc manutcrij>to, Voy. Salig. m, Si,
484 COINTRADICT. DAKS LA I OIIMI LE DE MLLAÎSCHTHOK.
salut les bonnes œuvres ne sont en aucune façon nécessaires *. Du reste, dans cette controverse, on se trouva encore une fois acculé dans une impasse d'où Ton put à peine trouver une issue. Selon la lettre et l'esprit du système luthérien, il fallait certainement repousser la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. Les mélanchthoniens eux-mêmes le comprirent; seulement ils étaient d'avis que, pour ne pas tomber en théorie dans le plus grossier antinomisme, et pour ne pas augmenter encore la dépravation des mœurs déjà trop corrompues, il convenait de maintenir une nécessité des bonnes œuvres, fût-ce autrement que pour le salut, et de ne condamner la proposition de Major que sauf une réserve qui laissât subsister cette nécessité tout entière. 11 s'agissait seulement de savoir comment on pourrait motiver cette nécessité, alors qu'on écartait tout rapport entre la vie éternelle de l'homme et son obéissance ou ses œuvres. Déjà, à cette époque , quelques théologiens raisonnaient comme le fit plus tard un autre théologien protestant, Fabricius : « Si les bonnes » œuvres sont nécessaires, elles doivent l'être pour quelque » chose. Je ne m'inquiète point de tel ou tel but intermé- > diaire, mais du but final ; or, il ne peut y avoir in rerum « naturel, en ce qui nous concerne, d'autre but final que le » salut*. M Comment, en outre, faire comprendre au peuple que l'ordre immuable institué par Dieu, selon l'expression de Mélanchthon devenue stéréotype, exigeait les bonnes œuvres de l'homme, et que cependant son salut, qu'on avait jusqu'alors généralement considéré comme compris dans cet immuable ordre divin, ne dépendrait point de la manière dont cette exigence serait remplie? Les luthériens rigides se tiraient d'affaire plus aisément : cet ordre immuable de Dieu, qui exige de l'homme l'obéissance ou les bonnes œuvres, n'est autre chose précisément que la loi ; or, chacun sait qiH' la loi demande à Thomme l'obéissance ou les bonnes œuvres, mais elle ne les demande justement qu'à celui qui est encore sous l'ordre légal ou sous la loi : celle-ci, avec son analhème ( t ses exigences, est abolie ou limitée par l'Évangile, et, d'àjrès l'Évangile, c'est Jésus-Christ qui accomplit à la place
' Salig. Tir, 58.
* /fpvd E{lxa>'(i>-m; vhuL adr. Fahriv. def\ pag. 95.
LE MAJOfilSMt: COxMnAIKE A l'lMPLTaTIO?? . 48.'")
de ihonime celte obéissance commandée par Tordie divin ; l'homme n'a rien à faire alors que de s'imputer par la foi cette obéissance comme la sienne propre '.
C'était par un procédé analogue que les luthériens écartaient cette objection, qu'on ouvrait une large porte à tous les genres de péché en soutenant que le devoir d'obéissance a été aboli par rÉvangile. «« Nous ne soutenons pas non plus, » répondirent-ils, que l'Évangile abolit par avance et pour » l'avenir le devoir d'obéissance ; nous disons seulement que • chaque fois que le pécheur se convertit avec la foi, la coulpe » de sa désobéissance est effacée, » ce qui, pendant toute la durée de la vie, se continue par des actes de foi et d'imputation sans cesse répétés. Mais c'est dire déjà que l'obéissance n'est point nécessaire pour le salut ; car le défaut d'obéissance étant toujours pardonné et suppléé par l'imputation de l'obéissance accomplie par Jésus-Christ, et tout le cours de la vie humaine n'otîrant, jusqu'à la mort, aucun état ni aucun moment où il n'en soit pas ainsi, il s'ensuit que l'on doit repousser la prétention que les bonnes œuvres sont indispensables pour le salut ^
Pour bien comprendre toute cette polémique et le cercle d'idées où elle avait pris naissance et sur lequel elle réagit à son tour, il faut porter une attention particulière sur les points que voici. D'après les idées des luthériens d'alors, il suffit de la foi seule pour assurer le salut à l'homme, immé-
» Par exemple, Wigand ; {/irgumenia de nceessitate bonorum operum, Magdcb. Iô5 5. C 6) : OùJ. : Immutahiles Dei ordinationes necesse est aut fie: i aut pœnas subseqiti; Icx est voluntas Dei immutabilis cunctis homiiiièus f>roposita; crgo necesse est iegem ab liominibus nnpleri vel pœnas sequi. Oeuf. 27. Gui. 3. Matth. 5, 19. lîesp. : Est argnmentum Légale, eut addenda est declaratio ex Evangelio. — Cbristi merilo a<(jue obedientiu nos ijuoque et legi cl Deo saiisfacunus, nempe Imputative , ne quis suis operibus imputet , <juod est solius Cliristi,
' Gallus (voyez Sclilûsselboiug, vu, 447). — Puis : (p. 485) : Jam cogitei Christianus homo, qualis sit hœc dvctrina^ quœ adeo non admittit remissioncm aut condonationem debiti obcdientiœ , ut contendaf, sine ejus persolutionc esse plane impossibile servari ? FSon dicimus aut diximus usquam , Evangelium condunare debiliini futurœ obedienticv , aut dore liccntiam peccandi, sicut impii de nobis finguni, sed dicimus et usserimus, quoi, quandocumque ingeuiuerit pcccator, omnium ejus pratevitorum debitorum, obedientiiK aut bonorum operum non prœsiitoruw, Deiis amplins von recordabituv, eoque »0cn habita ulla rafioiie dibili uecc-^iwli^vc h ■aonnn ,uhrtnn servobilitr.
48(i LA DOCTR. LUTHÉKIEINJNE JKSï BIEN PLLS (JOMMODE
diatenient et de plein droit; il le possède déjà, et cela en vertu du simple acte de foi par lequel il s'applique les mérites de Jésus - Christ. Viennent alors les bonnes œuvres, comme effets nécessaires de la foi ; elles ne sont point, par conséquent, nécessaires au salut, mais elles ne se montrent chez l'homme qu'après que le salut lui est déjà acquis, c'està-dire qu'il en est déjà devenu héritier, ainsi que Wijiand l'explique fréquemment. Ces fruits de la foi ne sauraient jamais manquer au fidèle tant qu'il conserve la foi ; mais s'il la perd momentanément e» tombant dans quelque péché grave, celui-ci est chaque fois et immédiatement effacé par le plus prochain acte de foi, de sorte que le défaut ou le contraire des bonnes œuvres ne peut jamais ôtre préjudiciable à l'homme quant à son salut, puisque celui-ci n'est lié qu'à la seule condition d'avoir la foi. Or, quand on dit : « Les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut, » cette proposition, prise au sérieux et développée dans ses conséquences, signifie : Pour que l'homme soit sauvé, il faut que sa vie entière soit sanctifiée par l'amour de Dieu et du prochain; ce qu'on lui demande, ce ne sont pas seulement les fruits de la foi qui se produisent d'eux-mêmes, c'est un service de bonnes œuvres^ une pratique constante des bonnes œuvres, suivie avec une abnégation et des efforts persévérants ; c'est un travail et une lutte ayant pour objet la palme de la vie éternelle ; c'est, par conséquent, une vigilance qui éclaire sans relâche toutes ses actions, en les rap[)ortant constamment à la volonté de Dieu et à l'éternité. Voilà ce qu'il faut à l'homme pour son salut. On comprend dès-lors comment les théologiens luthériens déclarèrent d'une voix unanime que la doctrine de Major était une doctrine désolante, et comment ils objectèrent que cette doctrine devait pousser les hommes au désespoir, parce qu'ils ne découvraient point en eux de bonnes œuvres. En parlant ainsi, ils avaient en vue la différence immense entre deux hommes, dont fun adhère au système luthérien, et dont l'autre adopte pour base et pour règle de sa conduite l'opinion de la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. Le premier, le partisan de la foi protestante, s'impute le mérite et l'obéissance de Jésus-Christ; il couvre et supplée parla tout ce qui lui manque, et tient déjà pour certain et assuré
ET PLUS COP^SOLAiXTE QUE LA DOCTR. MÂJOllISli:. 487
qu'il est en possession de la justice et du salut; il sait aussi, par conséquent, que ses actions ou ses omissions n'ont rien de commun avec son salut, qui ne dépend que de la foi, et il vit tranquille dans la conviction qu'ayant la foi, il ne peut manquer non plus d'en avoir les fruits, partant, maintes bonnes œuvres. Si, se voyant tomber dans des péchés graves, il reconnaît à cette ctiute qu'au moment de la faute il avait perdu la toi, il lui suffît d un nouvel acte d1mputation pour la posséder de nouveau; après quoi, les fruits de la foi se reproduisent également sans aucune contraiLite ni aucun etîbrt. Toute sa sollicitude s'applique donc à conserver dans son âme la certitude qu'il se trouve en état de grâce et revêtu de la justice, ou bien à renouveler cette foi spéciale, s'il y a lieu de craindre de l'avoir perdue. Le second, au contraire, celui qui a pris pour règle de conduite, d'après le principe de Major, que l'obéissance envers la volonté di- Tine, l'amour de Dieu et du prochain, sont indispensables pour l'obtention du salut, celui-là ne regarde point le salut comme une chose dont il soit déjà complètement assuré. Pour lui, le salut est un bien placé en perspective et comme objet de son espérance, mais qu'il lui faut d'abord acquérir et gagner par une fidélité constante, par une sanclitication progressive, par une surveillance constante et consciencieuse de soi même, s'étendant jusque sur toutes ses actions, en un mot, par un service continué sans partage pendant toute la durée de sa vie; un bien qui ne devient moins douteux et plus assuré qu'à mesure que l'homme se trouve plus certain de la sincérité de ses efforts et de ses progrès dans la charité et dans ses œuvres K
Voilà comment il se fit que, lors des Conférences de Coswick, en 1571, les luthériens ne purent s'entendre avec Mélanchlhon, ni sur cette question, ni sur d'autres. Les flacianiens demandaient que Mélanchlhon et ceux do Wittenberg ne rejetassent pas seulement les mots « pour le salut, » mais aussi la chose elle-même' ; car ils voyaient bien que Mé-
^ C'est ainsi que s'explique, par exemple, Flacius en 155S (Apologie d'iiljricus en réponse à deux écrils anlicinéUens de JusUis Menius, N.)-
' {Magdebiirgcnses) volunt non tonfiim phnisin rejlc' , sed rem (Corp. Hcf. IX, 55). — Gîillus dit de même : Abjicite non iantum pr.Tov, sed ipsam etiam ^lavc'.av de neceailate ppcnim ad salulem (Corp. Réf. ix, i!\'2).