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LES NEUF ERREURS DES THEOLOGIENS DE MEISSEN

n'y eut point de conférences orales, les théologiens du duc s'y étant refusés et ne consentant à discuter avec les théologiens de la partie adverse que par écrit. De la sorte, toute l'affaire se réduisit à un échange de mémoires et de réfutations, de répliques et de dupliques, où les deux partis s'accusaient et se défendaient réciproquement ; cette bataille d'écritoires se prolongea même encore pendant plusieurs mois.

Les théologiens du duc ouvrirent le combat par une série d'accusations relatives à des altérations du dogme de la justification, dogme capital du protestantisme. Ils énuméraient neuf erreurs, dont les théologiens de Wittenberg et de Leipzig se seraient rendus coupables, soit directement, soit indirectement, en prenant la défense des auteurs, ou en les tolérant en silence, à savoir : V Que nous sommes justifiés devant Dieu par l'imputation de la justice de Jésus-Christ, ainsi que par la nouvelle obéissance ; 2° que nous sommes justifies et sauyés principalement par la foi ; 3° que les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut ; 4° qu'elles conservent la foi et le salut ; 5» qu'on ne doit pas disputer sur le mot sola ; 6^ qu'il y a une différence entre la justice et le salut ; 7° que la justice des chrétiens est imparfaite en celte vie ; S*" que la vie éternelle est donnée en récompense des bonnes œuvres ; 9» qu'on embrasse et reçoit le salut et la justification par la foi et par la confession. Ces accusations étaient, pour chaque erreur, appuyées de citations tirées des écrits de Major, de Mélanchthon, d'Alésius, de Selnekker et des Actes de l'Intérim de Leipzig, et, pour chaque erreur aussi, on y joignait la réfutation et la preuve du contraire par des passages de Luther. Les théologiens de l'électeur répondirent à cette attaque qu'ils démontreraient à leur tour que quelques-uns de leurs adversaires avaient enseigné des erreurs non moins grossières touchant l'article de la justiiication, et les avaient mises en circulation, au grand scandale et embarras des gens du peuple *. En même temps, ils déclarèrent être complètement d'accord avec ce qui était contenu dans la collection ofiicielle des écrits normaux de Méianchthon.

' Actes du ColliHiue d'AItenhourg; <''(1. de Wiltenbcrg, f. lU.

QUER. StR LANÉCESS. DES B. OEUVRES DANS LA JLSTIF. 501

Bientôt il fut évident que la querelle roulerait principalement sur la question de savoir si, dès le moment de la justification, les dons du Saint-Esprit, ou les bonnes œuvres intérieures, sont déjà présentes simultanément avec la foi, ou bien si, dans ce moment , la foi existe et opère encore seule, et si les autres dons ou vertus viennent seulement ensuite et présupposent déjà la justification. Cette dispute s'était logiquement engendrée de la querelle de Major. En examinant la question de savoir ce qui est nécessaire au salut de l'homme, on se sentait poussé à se replier sur la justification ; car on était de tous côtés d'accord pour reconnaître ce canon : « Nous sommes sauvés de la même manière et par les mêmes causes que nous sommes justifiés devant Dieu. • On raisonnait donc parfaitement juste en disant : Si les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut, elles constituent aussi un élément essentiel de la justice de l'homme devant Dieu ; si elles sont un élément essentiel de sa justice , elles sont aussi ( sinon actu , du moins potentiellement , comme intention et commencement de la charité ) nécessaires dans l'opération par laquelle il est mis dans l'état de justice ; mais si elles sont nécessaires pour la justification, il s'ensuit que la doctrine capitale du protestantisme, celle de la justification par la foi seule, est sans fondement, ainsi que l'opposition que cette doctrine établit entre la foi et les bonnes œuvres. Voilà pourquoi Flacius fit remarquer que le fondement du majorisme et du méniisme était de faire du renouvellement une partie intégrante de la justification *. On se convainquit de plus en plus que, pour conserver dans leur pureté les deux articles de la justification et du salut, il fallait ne mêler les bonnes œuvres ni à l'un ni à l'autre, et qu'en les faisant intervenir dans le salut on ne pouvait échapper à la nécessité de les mettre aussi en rapport avec la justification. Or, si les bonnes œuvres intérieures ou les dons du Saint-Esprit n'ont aucun rapport avec la justification ; si celle-ci s'opère et s'accomplit sans aucun concours des œuvres, et uniquement par

' Eit pi cBcipuum fiLud'Jtncntum MdjOi is<ni et Mcni swi , qnod noiiias et vii>ficatio fier Sphitum sanctum sU pctr.'^ justifîcationis, qtiod fennentuui mulloruyn scripiis nunc inseritur, (LeUre à Schnepf. Corih Hef. ix, 232.)

502 ARGUMENTS DE FLACRh- MOtiiLlN , hlC.

la seule foi, ce serait en effet une erreur que de vouloir adopter même une simple nécessité de coexistence des dons du Saint-Esprit avec la foi dans l'acte de la justification; elles ne sont alors, au contraire, que les fruits de la justification et la suivent. D'ailleurs, il serait même difiicile de comprendre à quelle fin pourrait servir la présence de ces dons, de ces vertus ou de ces œuvres intérieures, de l'amour de Dieu et du prochain, etc., puisque dans le seul acte dont il s'agisse alors, dans l'acte de la justification de l'homme, elles joueraient un rôle complètement oisif.

Ce fut particulièrement Flacius qui souleva sérieusement cette question importante, dont la discussion forma une des phases essentielles du développement de la doctrine protestante. Dans sa « Clavfs, » il démontra à l'aide de dix arguments, que la proposition : « La foi n'est jamais sans bonnes œuvres, » interprétée dans le sens d'une présence actuelle, était une errreur. Flacius fit valoir que les bonnes œuvres ne sont que les fruits du bon arbre, c'est-à-dire de l'homme déjà justifié ; qu'elles font partie du renouvellement qui ne vient qu'après la justification; que l'homme, pour aimer Dieu, doit déjà être assuré de sa justification et de la rémission de ses péchés ; que Dieu justifie Timpie qui ne fait point d'œuvres du tout ,Rom. m, 2i ; iv, 5), qui, par conséquent, non-seulement ne fait ni n*opère encore rien dans la justification, mais qui ne possède même absolument rien qu'on puisse qualifier de bonne œuvre. Si l'on s'écarlait de ces principes, on revenait nécessairement, disait -il, à la fidesjormata des papistes et au majorisme ; car un papiste ou un majoriste argumenteront ainsi : La seule foi vivante justifie, ou cette foi n'est jamais sans bonnes œuvres actuellement présentes; donc la foi ne justifie qu'autant qu'elle a de bonnes œuvres ; personne n'est donc justifié sans les bonnes œuvres qui doivent exister en vertu de l'ordre établi par Dieu, et ainsi nous sommes justifiés par une foi ornée ou formée de bonnes œuvres. En outre, Flacius démontrait encore que la foi n'est pas la cause prochaine, la mère des bonnes œuvres, mais seulement la cause éloignée ; que d'abord elle justifie ; que , la justification accomplie , elle embrasse le Saint-Esprit , qui renouvelle l'homme et le crée aux bon-

C01!«TBE LA Pl'ÉSE^fCE DES B. rjl L\ht> bA>s LA JCSTIF. 503

nés œuvres , et qu'alors seulement celles-ci se montrent chez l'homme ; qu'on eût, par conséquent , à se bien garder de mettre la charrue avant les bœufs, l'elTet avant la cause, les bonnes œuvres avant la justification.

Mœrlin déclara également que c'était un blasphème de dire que la foi sans les bonnes œuvres n'est rien ni ne peut rien ; que sans elles la foi n'a ni vertu ni efficacité. Mais Mélanchlhon s'éleva avec colère contre celte exclusion : • Je repousse cette plate et sotte sophistiquerie qui dit : Le sola exclusif, par la foi seule, n'exclut pas seulement le mérite, mais aussi la présence actuelle de l'obéissance. Est-ce qu'ils pourront dire, ces impertinents benêts, que dans Élie, saint Jean-Baptiste, saint Paul, la nouvelle obéissance n'est pas présente? .Mais je ne veux pas disputer longtemps là-dessus, et j'exhorte tous les cœurs pieux et craignant Dieu à éviter et à fuir ces folles impostures et cette pernicieuse sophistiquerie*. » Peucer, son gendre, manifesta aussi son mécontentement, quand il retrouva cette exclusion dans la Critique des articles de Francfort par les théologiens dlena*.

I.es théologiens du duc donnèrent à entendre qu'ils désiraient voir traiter dans les écoles et par les lumières de la science la question un peu confuse de la présence des bonnes œuvres dans la justification ; mais en même temps ils reprochèrent à ceux de Wittonberg d'affirmer, d'une part, qu'ils insistaient vivement sur les termes exclusifs de l'article de la justification, tandis que, de l'autre, ils s'efforçaient pourtant de faire entrer les bonnes œuvres dans la justificafiou. en insistant si fortement sur la nécessite de la présence des bonnes œuvres. • Or, disaient-ils, dans la justification l'homme doit être entièrement et absolument pécheur ; il ne peut donc pas avoir aussi des bonnes œuvres qui ne se concilieraient

' Corp. àoctr. jiag. 726.

^ Miiit ad cUctores censuram de mriicmlu FraMeofcrrienubms Joanmta Fritierteus, Saxomitt dux , tubscriplirme sna manas eoftignatttm , pUnam topkUl'ues et wtamifeslarum anrrmpielarmm pmgnantium eum expUcuta doeirinm mosfrarum eeeUsiarmm, qma toi» farmmla iu'tta et eonsiituta e0n*eHshjnis rejieitar, et korribili atroe tinte eomdemmatmr. Imter caterm et kac exstant : pariumltnm solrn nom tanlum ejiximdere eomditiomtm wi€riti, atd prasetitUim oprrmm, ne mdsimt {Corp. Réf. \\, %%!x\.

504 COLLOQ. d'ALTElNB. — QUERELLK SUR LA PIlÉSE^CE

point avec son complet état de péché. En outre, l'homme est complètement passif dans la justification ; la justice ne peut que lui être donnée, ce qui exclut également l'activité des bonnes œuvres. Ensuite, c'est ravir aux consciences la consolation assurée, la certitude de la foi et du salut. Dans cet état, l'homme a plutôt coutume de se dire : Tu n'as point du tout de bonnes œuvres. D'ailleurs, exiger les bonnes œuvres est l'afTaire de la loi ; c'est donc une doctrine qui effraie, tue et nous arrache d'avec Dieu; et de la sorte on mêle la loi et l'Évangile ensemble dans l'article de la justKication où l'Évangile seul devrait trouver place. Les cantiques généralement en usage dans l'église luthérienne attestent également l'absence des bonnes œuvres dans l'acte de la justification : ainsi on a coutume de chanter :

♦« Ainsi la foi seule justifie ;

Les œuvres sont le serviteur du prochain ;

Par elles nous voyons la foi. »

— « Nos actions sont inutiles ; Nous ne méritons rien que colère. »

— « Mes bonnes œuvres n'avaient nulle valeur ; Elles étaient perdues i. »

Enfin il se trouve dans lés écrits de Luther les déclarations les plus formelles sur ce point, et Mélanchihon lui-même dit clairement, dans son Apologie, que l'Évang^ile promet la rémission des péchés «t le salut à ceux-là mêmes qui n'ont absolument point de bonnes œuvres-. »

* Colloque d'Allenbourg. c'cl. d'Iéiia. f. 66.

* Voici ce passage : ISonne Evangelium j>ollicclU7' rcmissionem peccatorum et salufem etiam his, qui nulla prursus liabent hotia opéra, si Uimcn eonrerianiur et non desperent , sed fide in Cliristam consequantur remissiouein peccatorum. ISnm jnbent adversarii desperare hos, quorum conscieutiœ nulla mvenient bona opéra, quœ opponere judicio Dei possint ?

Les théologiens du duc répétaient surtout avec insistance les paroles qui suivent immédiatement, et où Moianchlhon maudissait les théologiens catholiques, parce qu'ils ne voulaient point adnieltre la justification de ceux qui n'ont point du tout de bonnes œuvres : MaU perçant isti Sopliisiœ cum talibus calumniisfquœ totum Evangelium evertuni, abrogant graimtam remissionnn peccatorum, eripiunt piis conscientiis firma solulia (L. c. f. 165).

Eu outre on rappelait encore ces paroks de l'Apologie : Hune, ait PaïUus, bealiim e«se, cui imputatur ju&ttiia, edam.si non habeat bona opéra.

DES BOiNNES ŒUVRES DANS LA JUSTIFICATION. 505

Comme principal argument biblique, on faisait valoir, comme chez Flacius, Wjx. epYa^oWvo) (le l'Épître aux Romains, ch. iv, j. 5, et le xw?i? Ê?-i'wv de la même Épîlre, ch. m, y. 29. Si ceux de VViltenberg soutenaient que, par celui qui ne fait point d\i'uvres^ saint Paul n'entend qu'un homme qui ne se conlie point au mérite et à la valeur de ses œuvres, ceux d'iéna répliquaient que l'Apôtre oppose évidemment celui qui t'ait et possède des œuvres à celui qui ne fait ni ne possède point d'œuvres ; que, par conséquent, il exclut en général de la justiiication la présence des bonnes œuvres, et que le xw^l? £>7wv exprime, non pas une simple distinction entre la foi et les œuvres, mais une séparation ou une absence des œuvres dans l'acte de la justitication. Donc saint Paul, suivant eux, ne nie pas seulement la coetficience, mais aussi la coexistence des œuvres. C'est pourquoi l.uther avait dit avec cette vigueur qui lui était propre : « Si la foi n'est pas sans aucune œuvre, si minime qu'elle soit, elle ne justifie point, et même ce n'est plus de la foi. »

Les théologiens de Meissen ayant objecté que, si toutes les bonnes œuvres intérieures doivent être exclues de la justification, l'homme n'a pas même besoin d'une bonne résolulion pour être justifié devant Dieu, cette objection embarrassa visiblement ceux de Thuringe. D'abord ils répondirent avec assurance : «< Pour ce qui est de la bonne résolution, Lulher dit qu'avant la foi, il ne peut y en avoir; qu'ils s'attaquent à lui. Mais il faut remarquer qu'ils ont (les adversaires) jusqu'alors rendu suspecte et gâté la doctrine de Luther en lui en attribuant une autre toute contraire à celle qu'il a professée et enseignée. » Plus tard, ils produisirent de nouveau la décision de Luther, en ajoutant : « Il est donc incontestablement vrai qu'une résolution sérieuse et agréable à Dieu, d'amender sa vie, est un elTet, une conséquence, un fruit de la foi ; item^ la bonne résolution est de renoncer aux péchés et de faire le bien d'après la parole de Dieu; mais personne n'est bon devant Dieu que celui-là seul qui est justifié par la foi, elc. H faut aussi avoir égard à la différence entre la bonne résolution qui est charnelle, et celle qui dérive de la foi ; or, ici, il est question de la résolution de la foi. Item : nouvelle obéissance, justice de la bonne Conscience et bonne résolu-

506 COLLOQUE d'altewbourg ;

tion sont pris et entendus dans le môme sens, comme on le peut voir dans les Loci de Philippe*. »

11 demeura donc entendu que, selon l'orthodoxie luthérienne, un homme qui voulait être justifié et assuré de sa justice n'avait pas besoin d'une bonne et sérieuse résolution. Alors seulement que l'acte de la justification était entièrement accompli, et que la certitude de l'état de grâce était bien acquise à l'homme, alors seulement il était capable de concevoir la résolution de s'amender.

Mais du moins, disaient les théologiens de Wittenberg, le repentir ou la contrition qui doit précéder la justification ne peutêtre autrechose en nousqu'une bonne œuvre. Nullement, répliquaient ceux d'iéna, Luther enseigne que le repentir est une/>«.ss/o, une œuvre que Dieu opère en nous par la loi. Si c'était une bonne œuvre^ il faudrait qu'elle fût opérée par l'Évangile et non par la loi, et qu'elle s'accomplît par notre activité. « Cependant, » reprenaient ceux deWittenberg, « si le repentir n'est autre chose qu'une merapassio, à quoi donc servent ces exhortations si souvent répétées, ces graves commandements de la parole de Dieu, comme : Déchirez vos cœurs; renoncez à faire le mal ; jugez-vous vous-mêmes ; frappez votre liane; rougissez de honte; ayez regret de vos péchés; faites pénitence, etc. Il faut donc comprendre et compter nos bonnes œuvres dans le repentir ^ » « A cela nous répondons,»» disaient à leur tour ceux diéna, « d'abord,, avec Lutlier : A manda to Dei ad posse hominis non valet consequenlia, c'est-àdire, il ne s'ensuit pas, de ce que Dieu commande à l'homme de faire telle ou telle chose, que l'homme soit en effet capable de l'accomplir. De plus, il est certain que ce déchirement de cœur devant Dieu n'est autre chose que la connaissance sincère du péché, la frayeur et la sérieuse crainte du jugement de Dieu à cause des péchés commis et des châtiments mérités. Donc ce déchirement de cœur nous prouve que nous n'avons, de nous et en nous, nulles bonnes œuvres, et le Seigneur veut que nous reconnaissions et confessions sérieusement, dans la première partie de la conversion par la loi, que nous ne pouvons point produire et alléguer, devant

QUERELLE SUR LA NATIJUE DE LA COiNTRlTlOlM. 507

la face et la justice de Dieu, de bonnes œuvres dans l'article et dans Tacle de la justiiication. « Plus tard, ils ajoutèrent que, d'après les écrits normaux de Luther, le repentir n'est évidemment autre chose que la connaissance de nos péchés et de notre damnation , sentiment allumé dans le cœur de Thomme par la loi et œuvre exclusive de Dieu dans l'homme, ce qui fait que Luther repoussait, dans les articles de Smalkalde, la contrition active, et n'admettait qu'une contrition passive. Leurs adversaires, selon eux, mêlaient donc la loi et l'Évangile; car il y a une différence non moins grande entre le repentir et la foi qu'entre la loi et l'Évangile. « En outre, la contrition ou le repentir sans la foi n'est autre chose que pure frayeur, douleur, désolation et tremblement; elle n'est pas non plus notre bonne œuvre, ce que Philippus reconnaît dans ses Loci. De plus, c'est une doctrine papiste, que de prétendre que la contrition ou repentance est une bonne œuvre que nous faisons*. »

Une pareille doctrine, disaient ceux de Wittenberg, ne peut avoir pour effet que de plonger les gens dans la sécurité et dans une brutale indifférence. A les entendre, ceux d'iéna voulaient seulement persuader aux simples et aux ignorants que cette proposition : « Nous ne sommes justifiés que par les œuvres, • doit être entendue en ce sens, que la justification devant Dieu doit s'effectuer sans la présence de bonnes œuvres, c'est-à-dire que, pour celui qui doit être sauvé, il est nécessaire qu'elle lui arrive sans aucun commencement de sentiments chrétiens ni d'obéissance qui se conforment à la loi de Dieu et aux prédications de repentance; de sorte qu'il est impossible qu'un homme obtienne la justice devant Dieu, si, dans une sincère repentance, il a pris une bonne résolution et s'applique à obéir à Dieu ou à faire le bien^. En prêchant ainsi, on flattait sans doute les penchants de la multitude déjà portée dans cette direction.

« Cette prétendue raison et ce faux argument , » répliquaient les théologiens de ïhuringe, « ont été de tout temps allégués contre Luther par les papistes, et aujourd'hui encore ils ont coutume de nous les opposer; comme aussi le docteur

* Colloq. d'Allenbourg. éd. de Wiltenbeiî^. f. 175.

508 COLLOQUE d'aLTENBOURG ; ARGUMENTS

Major a voulu naguère, par cette même mauvaise raison, parer et inculquer aux gens sa fausse doctrine touchant les bonnes œuvres nécessaires pour le salut. « En revanche, ils conjuraient les théologiens du parti contraire « de ne pas poser des étais ni bâtir des colonnes au manifeste antechrist romain, qui a été renversé par l'Esprit du Seigneur, mais d'écouter leur précurseur et bien-aimé maître, défunt Luther. Luther a clairement démontré et prouvé, par la parole de Dieu, que les fondements du royaume de l'Antéchrist reposent et s'appuient sur cette seule colonne (la nécessité des bonnes œuvres pour le salut), et il a enseigné en même temps que chacun s'en doit retirer. >^ — « Ce nouveau dogme, disaient-ils encore, constitue le vrai fondement de la doctrine papiste, et il leur est impossible de parer au mal par la glose qu'ils imaginent en disant que le mérite seul est exclu ; car si nous accordions aux papistes la présence nécessaire des bonnes œuvres dans l'article môme de la justification, nous leur fournirions un puissant motif de chanter victoire. » — « Nous croyons dans notre simplicité que, depuis que le monde existe, jamais peut-être une falsification plus subtile de la justification ne s'est glissée dans l'Église de Dieu , que cette même erreur actuelle touchant la présence nécessaire de nos bonnes œuvres dans l'article de la justification i. »

Dans cette controverse, comme dans toutes celles que le développement de la théologie protestante avait enfantées jusqu'alors, les démonstrations et les arguments fondés sur la Bible ne jouèrent qu'un rôle très-secondaire. Les deux partis se bornèrent, le plus souvent, à s'opposer mutuellement un fatras de textes bibliques qui semblaient quelquefois ramassés au hasard ; quant à de véritables interprétations exégétiques, il n'y en eut que sur les deux passages de l'Épître aux Romains, cités ci-dessus. C'étaient les autorités modernes qui prenaient la plus large place : des passages de Luther, la dispute sur l'authenticité de deux morceaux cités comme émanés de lui, et surtout celle touchant l'autorité et les erreurs de Mélanchthon. Il y eut notamment la question de savoir si Luther, en parlant de l'exclusion de toutes bonnes

♦ ColUiq. trAllcnbourg. éd. dMéna. f. 7/i, 148, ^âS, 4SI.

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