RUPTURE DU COLLOQUE
sents K » Voilà donc encore les dons qui font partie de la contrition, et d'autres aussi, redevenus nécessaires ; mais immédiatement après vient la déclaration que voici : «« Nous n'avons pas dit le moindre mot de ce que nos adversaires nous imputent avec force cris, le répétant et le ressassant plus de vingt fois, comme si nous écrivions et enseignions que la nécessité de la présence de nos œuvres est tellement grande et indispensable, que sans elle nul ne puisse être justifié ni sauvé. » D'après cela, l'homme peut donc être justifié sans contrition ni charité.
Le débat continuait de la sorte , tantôt par oui , tantôt par non ; ce qu'on venait d'affirmer, on le niait le moment d'après; ce qu'on venait de nier on le relevait, et les théologiens de Thuringe furent certes bien fondés à dire : « lis sont, ces gens-là, comme une anguille qui glisse entre les mains et qu'on ne sait comment saisir ni retenir. Une fois, ce sont nos œuvres qu'ils repoussent absolument dans l'article de la justification ; puis après ce n'est plus que le mérite de nos œuvres qu'écartent les termes exclusifs de la Bible. C'est aussi avec cette astucieuse et dangereuse versatilité que les sacramentaires ont coutume de tromper les gens simples et sans expérience ; souvent ils déclament en termes pompeux touchant le corps véritable et essentiel de Jésus-Christ qu'on donne et reçoit dans la Cène; mais quand on y regarde de près, ce n'est plus que la vertu de ce corps, bien éloigné de la Cène, qui y est efiicace ^ »
Le Colloque fut enfin rompu, plutôt que clos, par la brusque retraite des théologiens de Meissen, qui partirent subitement, sans attendre la dernière réplique de ceux de Thuringe. Du reste, l'animosité des deux partis s'était envenimée de jour en jour davantage pendant le cours des conférences. L'électeur écrivit plus tard au duc : « Vos théologiens n'ont pas accordé aux nôtres seulement un salut, et bien moins encore un entretien amical; non -seulement ils ont évité d'avoir avec eux aucun commerce , aucune conversation ; mais ils ont été jusqu'à prendre des mesures avec les mi-
Acles du Colloque. é(!. (îe Witlenheijr. fol. 174. I. r. fol. 25', etc.
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nistres de l'église d'AItenbourg pour qu'ils ne fussent admis ni à la chaire, ni à la communion chrétienne, ni aux fonts baptismaux en qualité de parrains *. » — Les Actes imprimés ayant paru, ils dévoilèrent aux yeux des peuples de TAIIemagne une scission profonde et incurable, précisément à Pendroit de cette même doctrine qui servait de pivot au sentiment religieux des protestants. A cet aspect, il y eut môme des princes qui conçurent de sombres pressentiments sur l'avenir de la nouvelle église. C'est ainsi que le duc Jules de Brunswick écrivit en 1570 au landgrave Guillaume: « Les Actes du Colloque d'AItenbourg ayant été publiés contre notre attente, ce qui semble être le coup de grâce donné à notre église par le diable, nous voyons à présent les théologiens saxons de l'électeur et ceux du duc s'attaquer mutuellement sur l'article capital de notre Confession, sur la justification, où repose notre salut, et s'accuser réciproquement d'avoir renié la Confession d'Augsbourg ^. « — On remarque, en efïet, qu'immédiatement après la clôture du Colloque, la discorde la plus farouche, la haine la plus furieuse éclata entre les partis Ihéologiques, et qu'une multitude d'c'crits violents, où l'on ne gardait plus ni mesure ni retenue, furent lancés parmi les masses ^
La question que le Colloque d'AItenbourg laissa sans solution était assez importante et assez pratique pour continuer à préoccuper constamment les esprits. A Wittenberg , on remontra principalement quelles suites désastreuses produisait la doctrine luthérienne rigide, prêchée au peuple du haut de la chaire. « Qu'adviendra-t-il,» disait Cruciger le
i Cod, Germ. 1317. f. 113.
* Voyez N' udecker; Nouveaux documenls pour servir à Thisloire de la Réforme, II, 191. — A l'époque œême des conférences, Andreoe disait déjà : Animis exacerbaiissimis convenerunl, nec se invicem salule dignanies, quis aliquid boni spetare posset? Epp. ilieul. cd. Fechtius, p. 289.
3 « Non. Marlii colloijuiun) Aldenburgcnse abrunipilur. — Ut eqni liabenis ruptis iiisano cursu efferunlur, qu-jf ip-i anipuerunt, ea relinenles et imptlum teineraiium facientesin onines : sic, hoc colio(|uio soluto, cerlainina augoscere et oinnis odii actrbilas eruaipcre, ac ambilionis œ^lus plurimoruiu coîdibus recondiius exardescere ila cœpit, ul in quosvis arbilrio suo invelii, et (|uodcumque libueril conceplum aniiuo, emittere, et cbarli?^ lemere illiluniin vulgus non absque piarum raentium ooxu spargere ausi. n {Schardins , De rébus in o»l)e gesiis ab a. ir):>9, dans ses Scriptt. reruu» (îerm. ni, 119.^
516 SKMBÏA.TORISME DE CHRISTOPHE FISCHER.
Jeune, dans une dispute de l'an 1570, « si, prêchant au peuple que le ^ola exclut de la justification jusqu'à la présence de l'obéissance, on lui enseigne, par ces discours barbares et monstrueux , cette damnabie erreur des antinomiens , qui accorde même la liberté de transgresser la loi divine*?» En dehors du cercle où les influences du parti mélanchthonien étaient encore prépondérantes , Vidée que , pour conserver la doctrine luthérienne dans sa pureté, il faut aussi exclure de la justification jusqu'à la simple présence des bonnes œuvres , gagjiait de plus en plus de terrain et s'affermissait chaque jour davantage. Le surintendant général de Zelle, Christophe Fischer, avait publié en 1575 un « Examen » sur le dogme de la foi, où il prenait la défense de la doctrine majoriste d'une présence nécessaire. A ce sujet, la duchesse Clara de Brunswik-Luiiebourg écrivait à Timothée Kirchnei", théologien de Helmstœdt :
0 Nous trouvons un endroit où il est demandé : « Le mot gratis exclut-il aussi les bonnes œuvres , de telle sorte qu'elles ne suivraient point l'homme justifié et ne seraient point présenti s ? » (Rép.) : « Non ; il n'exclut que le mérite et la valeur de nos bonnes œuvres in for^o justificaiionis. » Il nous semble que ce passage est obscur, équivoque et dangereux; nous ne pouvons non plus, dans notre ignorance, nous remémorer de jamais avoir lu ou rencontré de pareilles paroles dans la sainte Écriture, ni dans les écrits de feu le docteur Luther; c'est pourquoi nous hésitons beaucoup à mettre cet Examen entre les mains de nos pasteurs ^. »
Kirchner consulta Chemnitz , disant dans sa lettre que Fischer semble s'écarter à dessein , en faveur de ceux de Wittenberg, des expressions reçues dans les églises du Hanovre et de la Basse-Saxe . Le jugement de Chemnitz ayant abondé dans le même sens, Fischer fut mis eu demeure de rectifier ce passage de son « Examen. »
^ Ce même Ci uciger ('il que le peuple comprend parfailcmenl ce qu'on eu- (etid par les bonnes œuvres, à savoir, même les vertus el les senlimenls intérieurs, — « Cunj ne populi ;S quidem, nudiens noininnri novani oLcdienliiuii Si u honu opéra, liuitnm de e.\t( rnis oper/bus roj^iiel, sed coniphctaliir in menle con-iijum rectum, et in volimlaîe bonam TTOcaîoîa'.v, alqne ita intellip:al initia (uni inlerioris tîim exlerioris obedienliie. » [Gasp. Crvdgcri Proposifiones Iheoligi-a' vepetenles «-umunun (iorir. de justifie, et bonis operibus. \Viteb(T,?a% 157(1. K; \'.. 2).
\( y. I eu cl. [(■!<!, liist. e<M'!(''s. de Cand(>rshein', po^ç. :-"0-.";v^}.
QUELQUES COLLAB. DE LA FOllM. DE C. SONT MAJ. 517
L'orihodoxie luthérienne, inquiète et soupçonneuse, combattait et repoussait tout ce qui semblait tant soit peu favorable aux idées majoristes sur la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, ou môme à leur simple présence dans l'acte de la justification. On en eut une preuve éclatante dans les débats qui eurent lieu , de 1570 à 1578, sur une édition allemande du Nouveau Testament, publiée à VVitlenberg et enrichie de gloses qui n'émanaient point de Luther, débats qui se terminèrent par la suppression de cette édition. Une glose, par exemple, accompagnant le y. 3 du chap. V de la deuxième Épître aux Corinthiens, glose attribuée à Mélanchthon , disait : « Ces paroles prouvent avec force que la nouvelle justice doit être commencée dans l'homme en cette vie et avant la mort. C'est pourquoi l'Apôtre dit : « Nous serons vêtus d'un second vêtement, c'est-àdire revêtus d'un corps immortel , d'une justice et d'une gloire éternelles, mais seulement ceux qui ont commencé à se vêtir ainsi en cette vie, et qui ne sont pas nus, c'est-àdire sans vraie foi et sans vraie conversion à Dieu. •> Cette glose, vivement attaquée comme favorable à la nécessité des œuvres dans la justification et pour le salut , fut enfin supprimée, en 1579, par les deux commissions instituées par rélecteur de Saxe à Wittenberg et à Dresde ^
La querelle au sujet de la présence des bonnes œuvres dans la justification se prolongea jusqu'au moment où l'école mélanchlhonienne se vit renversée dans ses deux citadelles, Wittenberg et Leipzig, où jusqu'alors elle avait résisté à toutes les attaques. Un prédicateur de Nordhausen, Burggrav, prêchait ironiquement sur les frères de la présence, surtout par allusion à Selnekker^ qui à cette époque tenait encore, sur certains points, pour le parti mélanchthonien. En général, plusieurs des collaborateurs de la Formule de Concorde penchaient pour le majorisme. Jacques Andreœ lui-même, au rapport des théologiens d'iéna, voulut excuser l'erreur de Majora Même, s'il faut en croire Chemnitz, Andrese et Selnckker commencé
' Voy. Be.irim : sur la siipj.ressioii du Nouveau Toshtmeiî! aUcjnand (io 154(3; dans Seviler : Hist. critique dts Iraducions du Noineau ïesJa'uent, p r Ricli. Simon, pa|,^ ^58, etc.; ^67-70.
* Unsthuld. \aclir. 1734, png. U7.