‹ La réformeChapitre 249 sur 270 · DE LA FORMULE DE COIVCORDE · texte numérisé non relu

DE LA FORMULE DE COIVCORDE

nation prouvent que les auteurs de la Formule s'étaient placés absolument au même point de vue que les théologiens de Thuringe lors du Colloque d'Altenbourg.

« Les propositions condamnées, » y est-il dit, « contredisent les paroles par lesquelles saint Paul a exclu complètement, de l'article de la justification et du salut , nos œuvres et nos mérites, attribuant tout à la seule grâce de Dieu et aux mérites de Jésus- Christ, comme il a été dit à l'article précédent. Itern^ elles ravissent aux consciences troublées et inquiètes les consolations de l'Évangile; elles font naître le doute ; elles sont dangereuses de maintes façons, fortifient la présomption de la justice propre et la confiance aux œuvres qu'on a faites soi-même, et sont, en outre, adoptées par les papistes et alléguées par eux contre la pure doctrine de la jusfitication par la foi seule. Elles sont aussi contraires à ces paroles, où il est écrit (Rom. ch. iv) que le salut n'est donné qu'à l'homme à qui Dieu impute la justice sans le concours des œuvres; item^ il est écrit dans la Confession d Augsbourg, à l'article 6, qu'on est sauvé sans œuvres, par la foi seule. De plus, le docteur Luther aussi a rejeté et condamné ces propositions : premièrement, sur les faux prophètes, dans lEpître aux Galates ; deuxièmement, sur les papistes en maints endroits ; troisièmement , sur les anabaptistes qui glosent qu'on ne doit pas, il est vrai, fonder la foi sur le mérite des œuvres, mais que, néanmoins, il faut les avoir comme choses nécessaires pour être sauvé ; quatrièmement, sur quelques autres, même parmi les siens *. »

La Formule de Concorde repoussa également le demi-majorisme soutenu à Altenbourg par les théologiens de la Saxe électorale, en condamnant la proposition que l'homme ne peut être justifié sans la présence des bonnes œuvres ^.

« Formule de Concorde, p. 834, 984.— ' L. c. pag. 587.

QUERELLE AVEC KARG

Sur ]*liiiputatlon ae la Justice active de Jêsnseiiriist.

La doctrine de Luther sur l'imputation, en se développant peu à peu, avait enfin conduit les théologiens à l'idée que toute la justice personnelle de Jésus Christ, son obéissance active et passive, est reportée sur l'homme. L'œuvre satisfactoire accomplie par Jésus-Christ en faveur de l'humanité, consisterait en ce qu'il se serait chargé et acquitté de toutes les obligations qui nous sont imposées, afin de nous dispenser du devoir de les remplir; en ce que, dans toute sa vie terrestre, il aurait pris notre place, et par conséquent n'aurait {)as seulement soufTert ce que tous les hommes devraient souffrir, mais accompli aussi ce que tous les hommes devraient accomplir. A cette occasion il devint évident que le nouveau dogme de la justification avait pour condition nécessaire une modification du dogme de la satisfaclion. D'tiprès la doctrine de l'ancienne Eglise, Jésus-Christ a réellement accompli pour nos péchés une satisfaction par laquelle il en a rendu la rémission possible, et le caractère safisfactoire de V œuvre de Jésus-Christ consiste, à proprement parler, en ce qu'il a payé pour nous le prix de rachat; mais par rapport^à Tanéanlissenient du péché en nous et à la création d'une justice intérieure , son œuvre a un caractère méritoire; car tout ce qu'il a fait, partant aussi l'accomplissement de la loi, a été fait pour notre bien ( pour nous, et non à notre place) et fait partie du trésor immense de ses mérites mis en réserve pour nous. Dans le système protestant, au contraire, l'idée de la satisfaction s'étendit à tout ce que l'homme eût dû faire dans le passé , et à tout ce qui , en vertu de l'ordre établi par la loi , devrait encore être exigé de lui dans l'avenir. Jésus-Christ, se substituant aux hommes, s'est chargé d'accomplir tout ce que la loi divine leur impose ; il a donc non-seulement {iorté la p( lue de leurs péchés par ses soulfrances et sa mort, mais

lMPUTATIO?( DE l'OBÉISSANCE DE J.-C. 521

il a aussi accompli toute la loi morale à leur place, et tout cela a été imputé à l'homme comme sa propre œuvre, afin qu'il puisse satisfaire aux exigences de la juslice divine à l'aide de ces trésors, étrangers, il est vrai, mais qui lui ont été donnés par imputation.

Chez Luther, l'idée de l'imputation s'était élargie de bonne heure jusqu'à comprendre aussi une sainteté imputée. « Nous et tous les fidèles , dit-il , nous sommes appelés saints de ce que Jésus- Christ s'est sanctifié pour nous et nous a fait don de sa sainteté, de telle manière qu'il n'y a aucune ditîcrence entre nous autres hommes ; nous sommes tous ensemble pécheurs, et nous ne sommes sauvés que par Jésus-Christ ^ « Dans un grand nombre de passages , Luther parie de cette sainteté de Jésus-Christ qui nous est donnée ou imputée, et si l'on essaie de démêler et d'extraire l'idée qui gît au loiid de tous ces passages, et de la développer logiquement et en corrélation avec ses autres doctrines, on ne peut arriver qu'à un seul résultat, à savoir, que l'obéissance de Jésus- Christ envers la loi divine est reportée sur nous par imputation, et acceptée par Dieu comme accomplie par nousmêmes. En efiet, on rencontre chez Luther des expressions comme celles-ci : « La foi se confie en ce que Jésus-Christ est mort et a accompli toutes choses pour elle ; car ce n'est pas notre justice, mais celle de Jésus-Christ qui nous a réconciliée. « — <' L'àme s'empare de Jésus-Christ et de toute sa justice, comme de son propre bien, et s'y confie comme si ellemême l'eût fait et mérité. » — < Si tu vois ou entends qu'il fait ou souffre quelque chose, ne doute point que lui-même, Jésus-Christ , avec cette action ou cette souffrance, t'appartient, et que tu peux t'y confier et y compter comme si tu l'eusses fait toi-même, voire comme si tu étais Jésus Christ lui-même^. » Ce point de doctrine est beaucoup moins clairement et moins positivemerit établi dans Mèlarichîhon; ce réformateur semble avoir été particulièrement obscur et indécis touchant l'idée de l'imputation, et les théologiens lu-

* Voy. ci-dessus, pog. 127, 128.

2 Ed. Walcli. xiii 4 8, 361. — Ces passages et d'aulres analogues ont été coneclioimés par G. T<io:nasius dans son Histor, dogm. de ôi> dientla Chr. nclha. Ertitvgœ IS/iô. i, 25, 26,

522 MENIUS, FLACIUS, KAOGEORGUS ET HEMMING

Ihérieris lui reprochèrent, pour cette raison, de n'avoir indiqué nulle part avec précision en quoi consiste véritablement la justice du chrétien.

Ce fut particulièrement la querelle suscitée par Major qui contribua à faire développer dans toute son étendue la doctrine de l'accomplissement de la loi par Jésus-Christ à notre place. En effet, à mesure qu'on se trouva obligé de s'occuper davantage de la question de savoir pourquoi l'amour de Dieu et du prochain ne serait pas nécessaire à l'homme pour être sauvé, on vint à se convaincre de plus en plus qu'outre la rémission des péchés et l'imputation des mérites de Jésus- Christ, il fallait encore quelque chose de plus pour justifier et sauver. Or, d'après les principes une fois adoptés, ce ne pouvait être autre chose que l'entier accomplissement de la loi, opéré à notre place par Jésus-Christ, et imputé à tout homme, dès qu'il a la foi, comme si lui même eût accompli la loi entière de la manière la plus parfaite '.

Ca doctrine de l'imputation de l'accomplissement de la loi par Jésus-Christ se trouve nettement et clairement développée dans les écrits de Flacius et de quelques autres théologiens contre Osiander. On y soutient déjà que Jésus-Christ a ren)pli à notre place la loi morale, et que la justification de l'homme repose essentiellement sur l'imputation de cet accomplissement de la loi. « De même, » est-il dit dans la Censure de Weimar, « que rien ne rend l'homme pécheur, si ce n'est la transgression de la loi, de même rien non plus ne le jiistilie ni ne le sauve, si ce n'est l'accomplissement de la loi *. « — « C'est une partie du service que le médiateur Jésus Christ a fait pour nous, à savoir, que par son obéissance il ait accompli la loi de la justice divine pour nous, à notre place et à notre profit, et qu'il a édifié par là une justice qui compte devant Dieu. En outre, il nous a rendu ce service, qu'il a pris sur lui tout le châtiment que nous avons mérité par nos péchés, et qu'il l'a également porté pour nous '. » Cependant Flacius dit que c'est une obéissance unique et complète, se manifestant tantôt passivement, tantôt activement, que Jésus-Christ a accomplie et qui nous est imputée ,

' Voy. ci-dessus, pag. 350.351.— ' Thomasius, ii, 13.— * L. c. pag. l^i 15.

TOUCHANT l'imputât. DE l' OBEISSANCE DE J.-C 523

de sorte que la justification doit être mise tout entière sur le compte de l'obéissance entière de Jésus-Christ. D'autres, au contraire, comme Wigand et Menius, faisaient déjà cette distinction, que, par ses souffrances, Jésus-Christ nous a acquis la rémission des péchés, et par son obéissance (active) la justice (positive).

Du reste, en suivant la voie une fois tracée dans la doctrine de la justification, on arrivait si naturellement à joindre à l'obéissance active de Jésus-Christ une idée de suppléance, de substitution, que des théologiens protestants, complètement divergents sur une foule d'autres points, se rencontrèrent sur celui-ci. En effet, si on soutenait que le don du salut est accordé au fidèle sans que la justice inhérente entre en ligne de compte, et que ses vertus et ses mérites, la charité et ses fruits, sont exclus de tout rapport de causalité avec l'héritage de la vie éternelle, il s'ensuivait que Dieu n'a égard qu'à l'obéissance imputée de Jésus-Christ, et que l'homme, couvert de cette obéissance comme d'un manteau, satisfait complètement à toutes les exigences de la loi et n'est mis en possession de l'héritage promis qu'à cause de ce vêtement. On en vint donc, chaque jour plus souvent, à parler d'un accomplissement de la loi divine, imputé à Ihomme dans sa justification. C'est ainsi que Naogeorgus, dés 154i, disait : « L'homme, bien qu'il ne satisfasse point lui même à la loi divine, n'en possède pas moins, en forme de don et par imputation, une justice parfaite et un accomplissement des commandements ^ » Un mélanchthonien, nommé Hemming^ démontre comme quoi les fidèles ne sont plus sous le pouvoir de la loi, parce qu'ils ont été délivrés des accusations de la loi par Jésus-Christ, qui s'est chargé du châtiment, et que, Jésus-Christ ayant accompli la loi , ils sont en possession de cette justice que la loi exige 2. Sarcerius tient le même langage dans un écrit dirigé contre les catholiques.

• Annotât, in Ep. Joli. fol. 43.

' a Diligenler crgo observandum, quod salisfuciamu» legi, sed non noslris operibus, verura Chrisli, qui justitiam legis nobis credenlibus imputât. Hac de causa dicit Paulus : Non sumus sub lege, sed sub gratin. Sub lege non sumus, quia lex non invenit in nobis quod accusel, cum donali simus justitia quam ipsa requirit. Redemit nos Ciiristus a malediclione legis, primum derivando in se pœnas iu ara crucis, quas nos meriti eramus. Deinde impltndo legcm, et im-

524 SARCERIUS, STIUGEL , FISCHER ET

c( S'il s'agit de nos forces et de notre pouvoir, c'en est fait et de la justice et de la vie éternelle. Mais puisque c'en est fait de nous, Jésus-Christ répare tout, lui qui a pleinement satisfait à la loi pour la justice et la vie éternelle, dont nous serons participants par la foi, si nous croyons que Jésus-Christ a accompli cette satisfaction, absolument comme si nous avions nous-mêmes accompli la loi : qu'importe donc que nous puissions satisfaire complètement à la loi, ou non, pour arriver à la justice et à la vie éternelle, si nous obtenons ces mêmes trésors par la seule foi en Jésus-Christ \ »

La même idée se montre déjà parfaitement développée chez Vulorin SlrUjel, en 1557, en même temps que cette idée inventée par Luther relativement à l'échange de rôles, par lequel Jésus-Christ, d'une part, a accompli la loi à notre place; mais, de l'autre, est devenu en même temps le plus grand pécheur du monde entier, tandis que, pour notre part, nous avons déjà accompli en lui toute la loi, et sommes désormais complètement dispensés de cette peine et de ce souci ^

Cette idée passa même dans les écrits destinés au peuple. Ainsi, par exemple, on lit chez Christophe Fischer :

c( Voilà ce que nous devons remarquer par dessus tout, comme

putundo nobis siiain justitiau!, qua donuli jus'J compareamus in die novissimo, qnando Chrislns advcnil >uslus vivoruni ac moiiuoriim judex. n {Nie. Hanmingii A ia vilaclirisliaiia. Francof. ad Mœi), J580. p, 161.)

^ Sarcerius, JJ'arnungsbucUlcin , wie man iich vur der Papiaten grubcn und talpischen I.c/inn hiUtnsolL J.

- « Jésus Doniinus ac servator nostcr pro sua qu'dem persoint sccundum ulranique naUiram poccatuni non novil, ul Paulus inquit, seu justissiinus seuiper fuil, est cteril, sed lalione ofïkii fuit omnium morlfilium summus peccalor, ac sicul pro, ita cl prae lolo niundo, reu«. Nam Deus, leslc Esaia, fccit concuiiere aul iiruc'ie in tuun omnium nostruni peccala. Quare illo lanlus rcaUis seu injuslitia eum ila ouciavit el oppressil, ul eum, justitiae Dei ac legi i)io nobis obedi(ndo el faciendo salislacienlfuj , quasi de cœlo ac ex illa gloriosa forn)a Dei drjccerit in hanc scivilcm furn)am, cxlernam exinanilionem ac evacualioueni, cruccm, morlem, stpiilcrum, ad inferos aUjue m;i]orum omnium baratram. Cu mille omnium maximus peccalor sic ab illa cxinaniiione, juslitia obedicnliu; ac !( gis largissima implelione, sine omni adjumenlo suac vt 1 nostrœ innovalioiiis, gloiiose emerscrit, et ad palrem inventa a'itrna redcmptione triumpbaiis de Icgf, poccato, mundo, Satana, etinfeiis abicril, quis dubitat, nos (}uoque miscros petcatores, si eadem ipsius jusiilia aul legis inipîetio nobis applicelur, sine noAÎs nosliis qualilalibus ad plénum posse e nostris inferis, realu ac ira Dei emergere, coram eo vcre juslos cont|iaierp, ctnn ip^o reconciliari el ab eo udoplari. Integra ergo perfecta et absolula, imo el exuheranlissima jusiilia nobis est Chiisli abiuKlanlissima legi.^ impUlio nohis iiîipulala, sine omni assumplioue nosîraruni noviiatum aul qtialilalu; •. » {Sirifjc!; J557, de Woims)Cad. (Hummelii) !a!in. 9^4!, f. 52.

FLACIUS, SUR l'imputation DE t/oBÉISS. DE J.C. 5'25

une chose particulièrement précieuse; et toutes les fois que les dix commandements, ce maudit et infâme démon , ce geôlier, ainsi que notre propre conscience, nous reprochent notre désobéissance et nous accusent dindocilité , nous devons avec confiance, avec courage et avec joie répondre ceci et dire : Oui, je ne puis ni ne veux nier que malheureusement je sois récalcitrant envers Dieu de bien des manières; mais je sais aussi que mon Seigneur Jésus- Christ m'a donné en propre sa parfaite et libre obéissance ; je porte cette obéissance avec joie devant le trône de Dieu, dans la consolante certitude que, grâce à elle, je serai pur à ses yeux et aurai la vie éternelle *. »

On croirait que certaines paroles de Jésus-Christ, où il fait dépendre de l'action de Thomme ou de l'observation des commandements l'obtention du salut éternel, sont très-gênantes pour le système protestant; mais Flacius va nous apprendre comment on avait écarté cet embarras à l'aide du dogme sur l'obéissance envers la loi, accomplie à notre place par Jésus- Christ.

« Nous pouvons dire à Dieu : « Vous dites que celui qui ob- » serveraou fera cette chose, vivra. Regardez, voici que je possède » un accomplissement parfait de tous vos commandements, qui a » été opéré, non point par moi, mais par Jésus-Christ, et m'est im- » puté par la foi. C'est pourquoi vous me donnerez la vie éternelle » et toute votre grâce et votre bonté paternelle. »Voilà pourquoi il est impossible que mon espérance soit changée en confusion et que je périsse. Je m'appuie sur ce fondement : je sais que Dieu est juste, et qu'il récompense ceux qui prêtent une complète obéissance à sa loi, à sa volonté et à sa justice. C'est pourquoi, la parfaite et excellente satisfaction de notre Seigneur Jésus-Christ m'étant donnée, je sais que sa justice et Dieu lui-même me donneront le salut et la vie éternelle. Il n'est pas plus possible à Dieu de mépriser et de rejeter sa propre justice, que de se mépriser et de se condamner lui-même : c'est pourquoi je ne serai point confondu. Mais ceci n'est point la justice avec laquelle, à cause de laquelle et par laquelle, étant enfants de la colère et de la mort, nous sommes justifiés devant Dieu et devenons agréables à ses yeux. Car cette justice n'est autre, comme l'atteste l'Ecriture, que l'accomplissoment de la loi qui nous était imposé, mais qui a été opéré parfaitement

' Chuistoph Fischeu's chrhtliche vnd cinfœltige Evldœvnnq dcr gnadenrei^ chen Historien des I.eidrns nnd Strrbi'vs Jifu Cltiisti, SchmaU olden, 1572, /'. 5, Ole.

526 'doctkiwe catholique de l'obéissance de j.-c.

par Jésus- Christ, par sa passion et son obéissance, et nous est imputé par la foi 1. »

On voit, d'après ce qui précède, que dès les premiers temps après la mort de Luther, la doctrine en question s'était déjà développée et avait passé dans l'enseignement populaire. 11 sera donc à propos de fixer ici, d'une manière plus précise, le rapport entre ce nouveau dogme , si important, et celui que professait l'ancienne Église ; et cela nous paraît d'autant plus utile que parmi les théologiens plus récents, qui se sont plus particuUèrement occupés de ce dogme , les uns ont confessé leur ignorance des doctrines de l'ancienne Église sur ce point, et les autres n'ont émis à cet égard que des conjectures sans fondement

Le dogme catholique repose sur les idées suivantes : Le Médiateur n'a pu opérer notre justification et notre salut que sous la forme d'un mérite; or, rien n'est plus méritant aux yeux de Dieu que ce qui lui est le plus agréable, à savoir, la bonté, la sainteté, la charité, la justice. C'est par ces qualités et les actions qui en naquirent, ou, en d'autres termes, par sa bonté, sa sainteté, sa charité et sa justice habituelles, aussi bien qu'actuelles , que Jésus-Christ nous a essentiellement acquis notre justification et notre salut. Sa justice active, ou l'accomplissement parfait de la loi morale opéré par lui, ne fut pas seulement nécessaire pour faire du sacriiice de sa personne un sacrifice sans tache et, par conséquent, eflîcace : elle le fut aussi parce que la parfaite sainteté de Jésus-Christ et son obéissance, comme choses agréables à la sainte volonté de Dieu, constituent une partie de cette satisfaclion que le Médiateur dut ofTrir dans l'intérêt de l'ordre universel établi par Dieu et violé par le péché. 11 n'y a donc point en Jésus-Christ de distinction de justice : ses souffrances et son obéissance envers la volonté divine, dans toutes ses œuvres, constituent une justice unique et complète, et cette justice est la cause méritoire de notre justification ; elle nous est donnée, non pas immédiatement et en elle-même, mais dans ses effets, de même que la rançon payée au vainqueur pour le rachat des prisonniers bénéficie à ces derniers par ses effets

* M, Fiacius lUyricus; Conlva la nouvelle hérésie des dicae jsites, C, 3.

GEORGES KARG ET SA DOCTRIPîE. 527

et non par elle-même. En d'autres termes, la sainteté de Jésus-Christ, sa perfection ou son obéissance habituelle et actuelle, furent, de même que le châtiment qu'il souffrit pour l'expiafion de nos péchés, la condition sous laquelle les bienfaits de l'alliance de grâce furent offerts à l'homme, et qui leur ouvre la porte de la justification.

Donc, lorsque cette question était posée aux théologiens catholiques, ils donnaient habituellement à leur solution la forme que voici : La justice tout entière de Jésus-Christ, celle qui résulte de toute sa vie, a un caractère méritoire : elle nous a mérité la rémission des péchés aussi bien que la justification ; ou bien : II a , pour nous et pour notre salut , accompli toute justice; mais ce sont principalement ses souffrances et sa mort que nous devons considérer comme la cause méritoire de notre justification i.

GeorgpsKarg^ né en 1512, avait reçu àWittenberg, en 1538, le titre de maître ès-arts. L'année suivante il fut ordonné prédicateur à Œttingen par Luther et Mélanchthon. Privé de cette place par l'Intérim, il fut nommé prédicateur à Schwabach, puis pasteur à Ansbach. Il prit part aux conférences des théologiens de Saxe touchant la Profession de foi qu'on voulait remettre au concile de Trente ; il parut aussi à l'Assemblée de Francfort et au Colloque de Worms. En 1563 il fut impliqué dans une querelle au sujet de la communion. Lors de l'Intérim, Karg s'était montré luthérien zélé. A cette époque, étant pasteur à Sch^Yabach, il se trouvait à la tête d'un certain nombre de prédicateurs du margraviat qui s'opposaient à l'exécution de certaines ordonnances ecclésiastiques ajoutées au règlement habituel par égard pour l'Empereur et son Intérim, attendu, disaient-ils, qu'on y prescrivait des cérémonies papistes. Du reste, les tendances de Karg étaient conformes au principe mélanchthonien. C'était précisément parce qu'il avait adopté les idées de Mélanchthon louchant la doctrine de la justification, qu'il s'éleva contre ceux qui prétendaient étendre la doctrine de l'imputation jusqu'à la justice active de Jésus-Christ. Dans le cours des conlro-

* Voy. par exemple : StapUton : De justifie, pag. 227-29.

528 ARGUMENTS DE KARG.

verses qu'il soutint à ce sujet, il invoqua à plusieurs reprises l'autorilé de Mélanchlhon.

Karg accordait que Jésus-Christ n'a pas accompli la loi morale seulement pour lui-même, mais aussi pour l'amour de nous; mais il niait qu'il l'eût accomplie en notre nom ou à notre place. Comme homme, selon lui, Jésus-Christ lui-même fut obligé à l'obéissance envers la loi ; cela seul suffit pour que son obéissance ne puisse être rangée avec les souffrances dont il se chargea volontairement, c'est-à dire pour qu'on ne doive point regarder ces deux choses comme l'objet d'une imputation qui les trarîsfère l'une et l'autre à l'homme. Mais ce qu'il est vrai de dire, c'est que l'obéissance de Jésus-Christ nous est donnée pour notre rédemption , c'est-à-dire qu'elle possède une vertu méritoire et qu'elle influe par là sur nos rapports avec Dieu et sur notre renouvellement. Karg reconnaissait parfaitement que la doctrine qu'il combattait avait sa source dans cette idée, imaginée par Luther, d'un échange de rôles entre Jésus-Christ et jle fidèle, échange qui met Jésus-Christ complètement à la place du fidèle et (e rend réellement pécheur devant Dieu, tandis que tout ce que Jésus- Christ a fait et souffert est imputé au fidèle comme s'il l'avait fait et souffert lui-même.

Mais en s'élevant contre cet échange de rôles entre Jésus- Christ et l'homme, Karg fut conduit jusqu'à attaquer la doctrine de l'imputation en général. La Bible, disait-il, n'enseigne nulle part une imputation de la justice de ÏÏésus Christ ; cette doctrine, au contraire, n'y a été Introduite que par le sens que la traduction de Luther a donné au passage si connu de lÉpîlre aux Philippiens. Chacun, selon lui, doit (devant Dieu) être juste et pieux par lui-même : on peut bien souffrir pour d'autres, mais non être pieux pour d'autres par la justice de la loi. De la sorte il semblerait que Karg, comme fit après lui Piscator, eût réduit tout l'acte de la justification à la simple rémission des péchés. La sainte Écriture, dit-il, ne parle uniquement que d'une rémission des péchés méritée par Jésus-Christ et du renouvellement qui en est la suite; mais, quand il déclarait en même temps qu'il y avait certainement (dans l'acte de la justification) une communication de Jésus- Christ, par laquelle il op^re wue j?fst?ce en nous, il se rappro-

Page 1