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CHANGEMENTS DANS LA DOGT. DE LA SATISFACTION

Cependant la doctrine de l'imputation devait amener aussi une nouvelle manière d'envisager et de comprendre Jésus- Christ et son œuvre, et imprimer à toute la doctrine de l'Église, touchant la satisfaction, une forme complètement différente. L'imputation n'y était pas conçue comme une chose fondée dans la vérité et dans la condition réelle de l'individu intéressé, mais seulement comme une fiction extérieure, en vertu de laquelle l'un est réputé pécheur, l'autre saint et innocent, uniquement parce qu'il plaît à Dieu d'opérer cet échange de rôles. Car la doctrine en question repose essentiellement sur l'idée que Jésus-Christ est confondu avec le pécheur, considéré individuellement et isolément. Ils échangent leurs rôles : Jésus-Christ a fait et accompli tout ce qu'aurait dû faire et accomplir l'individu coupable, et s'est si complètement substitué à la place du pécheur, que Dieu a reporté sur Jésus-Christ le mécontentement et le courroux dont l'homme pécheur était l'objet, et que, dans sa colère, il a fait tomber sur Jésus-Christ tout le châtiment que l'homme eût dû essuyer. Ce n'est donc pas seulement par les Juifs, mais par Dieu lui-même que Jésus-Christ est réputé pécheur : nos péchés lui sont imputés exactement comme s'il les avait commis lui-môme; il s'est chargé nonseulement du châtiment, mais aussi de la coulpe de nos péchés *.

L'Église et tous les Pères avaient enseigné jusqu'alors que Jésus-Christ, saint et impeccable, fut la victime offerte pour les péchés des hommes, et que lorsque l'Écriture dit qu'il a

b.) : Pertinel hic texlus ad nostram senlenliarn de justificalione, quod necesse sit bominem esse jiisium ante omnia opéra, et sine omnibus operibus ucreptari a Deo tanlum pcr graliara, quam fides crédit et apprebendlt. Neque enim fides tanquam opus juslificat, sed quia apprebendlt misericordiam in Cbrislo exbibitam.

' Le passage suivant, entre autres, donne la clef de ces idées de Luther (0pp. lat. len. ii, 2'x\) : Hoc est mysteriuui illud opulenlum gratiae divinae in peccatores, quod admirabili conimtrcio peccata nostra jain non noslra, sed Cbristi sunt, et jusliiia Cbristi non Cbristi, sed nostra est. Exinanivit enim se illa, ut nos ea induerel ».t inipleret, et replevit se nostris, ut exinaniret nos eisdem. Ita ut juni non modo objective (ut dicunt) sit noslra Cbristi jusliiia, sed et formaliler, sicut non tantum objective Cbrisii sunt peccata noslra, sed et formaliler. Quoniodo enim ille in noslris peccalis dolet et confunditur, hoc modo nos in illius jusliiia la?tamur tt gloriamur, at ipse rêvera et formaliler in illis dolet, ut hic videmus.

78 LUTHER : LA DOCTRINE DE l'iMPUTATION

porté nos péchés, cela ne se doit entendre qu'en ce sens qu'il a pris sur lui et subi le châtiment dû à nos iniquités. Mais, suivant Luther, Jésus-Christ est devenu pécheur par nous, de môme que nous devenons justes par lui, par simple imputation; du même droit qu'un fidèle, couvert du vêtement de la justice de Jésus-Christ, est réputé juste, Jésus-Christ, revêtu de nos péchés, est réputé pécheur. Tout autre que Luther eut hésité à mettre en parallèle la justification de l'homme avec une imputation qui attribuerait nos péchés à Jésus- Christ, et ferait de lui un pécheur devant Dieu ; car, lui-même soutenant que Jésus-Christ n'était pas pour cela devenu réellement pécheur, mais avait seulement été réputé et traité comme tel par Dieu, il s'ensuivait que l'homme ne devenait jamais réellement juste par l'imputation de la justice de Jésus- Christ, mais qu'il demeurait toujours intérieurement souillé de son iiiiquité. Cependant cette considération n'arrêta pas plus Luther que plus tard Calvin ^; au contraire, c'était précisément sous ce point de vue qu'il aimait à envisager le rapport entre Tune et l'autre imputation.

Luther soutint donc hardiment : « que Jésus-Christ, dans sa persoime, avait dû devenir un meurtrier; que dans le monde entier il n'y eut de pire assassin, meurtrier, adultère, voleur, sacrilège et blasphémateur; que du moment où il est devenu l'hostie offerte en expiation de nos péchés, il ne fut plus innocent et sans péché, ni le Fils de Dieu né de la vierge Marie, mais le plus grand des pécheurs, non qu'il ait commis le péché lui-même, mais parce qu'il l'a et le porte en son corps ^ » Il n'y a point, selon lui, d'absurdité à appeler Jésus-Christ un pécheur, puisque, comme les scolastiques euxmêmes le disent avec raison, Jésus- Christ porte nos péchés : il est alors précisément l'individu môme qui a commis tout péché; il a véritablement et sérieusement ressenti, au nom de toute l'espèce humaine, la colère de Dieu, la malédiction du péché; il est devenu tout entier péché, malédiction et mort.

* Celui-ci (lit crftment, à propos de la II* Epitre aux Corinlhîens, chap. v, j 21 : Nunc ad antiUiesin redeamus jiistitiae et peccali, Quomodo jiisU coram Ueo sumus? qualiter scilicel Clirislus fuit peccator,

* 0pp. lat. léna, iv, 89.

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