ET SOUMIS AU CHATIMENT DES DAMNÉS
théologiens de l'Église), dit-il, nous ont gâté et ôté cette idée si importante et si consolante, que tous les péchés que toi, moi, et nous tous avons commis et commettrons encore à l'avenir, sont les propres péchés du Christ, comme s'il les eût commis lui-même. Notre péché doit devenir le péché du Christ; sinon nous sommes perdus en toute éternité. Là-dessus il se meta citer des passages de psaumes, où Jésus-Christ parle de ses fautes, de ses péchés. Mais il ajoutait que presque tous les Pères étaient tombés dans cette môme erreur de considérer le Christ comme innocent et comme une personne privée*. Partant de cette idée, il déclarait que cette doctrine des mômes sophistes touchant la justification par la foi, formée par la charité, n'est qu'une superstition fanatique, attendu qu'elle innocente Jésus-Christ et qu'elle envisage le péché comme quelque chose qui est en nous, au lieu que nous ne devrions le considérer que comme existant en Jésus-Christs
Il convient qu'on peut en effet entendre les paroles de saint Paul, que Dieu a fait Jésus-Christ péché, dans le sens d'un sacrifice pour l'expiation des péchés; mais il prétend qu'il vaut mieux {propter major em emphashi) entendre ce passage au pied de la lettre, croire que le Christ est devenu péché, s'est entièrement identifié avec le péché, n'est pas devenu seulement pécheur, mais ipsum peccatum. Il est vrai, ajoutet-il, que ces choses-là sont une si flagrante et si énorme contradiction de la raison humaine, que lui-même et ses adhérents, qui pourtant ont les prémices de l'esprit, se trouvent dans l'impuissance de les reconnaître et de les croire d'une manière complète 3.
Cette doctrine, ultérieurement développée davantage par Calvin, que Jésus-Christ a réellement souffert le châtiment des damnés^ Luther aussi l'établit comme une conséquence de sa
omiies fecimus et iu futurum facienms, tam propiia sunl Chrisli, quani si m ipse fecissei. In sumnia oportet peccatum noslrum (ieii Chiisti proprium \^ec^■^' lum, aut in œlernura peribimus.
* Conin). in Galat. éd. Irmischer, ii, : 0.
* Conun. in Gai. Francof. 1543, f. 239 : Somnianl ficlem quanidam formalam cavilale, pcr hanc contendunt lolli peccala et juslificari honiines. Quod plaïuest Clirislam exuere et evolvere peccalis eumque facere innocentem, et lu-y ipsos giavare et obrueie peccalis piopriis, et ea inlneri non in Cliristo, sed i-i «obis.
' Coinm. in G>J. od. Irn.isrlicr, k, r,l-3'i.
8*2 J.-c. POLssÉ jusqu'au blasphème
théorie sur l'imputation. D'après lui Jésus-Christ doit avoir souffert tous les maux dont l'homme est chargé par suite de son iniquité. De même que l'homme, par la loi, est conduit à la connaissance de ses péchés, rempli de crainte et de frayeur, poussé au désespoir, au murmure et au blasphème envers Dieu, de môme Jésus-Christ éprouva tous ces sentiments, et ce qu'il fit dans cet état, si nous le faisions comme lui, serait un vrai péché. Car ici, dit Luther, tout dépend de l'individu agissant : Jésus-Christ mangeait, dormait, marchait, veillait, toujours sans péché, au lieu que nous, qui sommes de mauvais arbres, des arbres stériles, nous ne pouvons, en toutes ces choses, que pécher ^ Or, Jésus-Christ s'est soumis à toutes ces choses pour les rendre non-seulement innocentes, mais saintes et salutaires ^ La peine des damnés, continuet-il, consiste dans le trouble et l'angoisse dont est rongée la conscience; cet effet du péché, Jésus-Christ l'a souffert comme nous, et c'est là la mort et la descente aux enfers. Lors donc que Jésus-Christ, suivant la parole de l'Apôtre, fut fait malédiction, cela veut dire qu'il se fit et prit une conscience inquiétée, troublée par le péché (conscientiam peccati)-^ la colère de Dieu a seule pénétré dans sa conscience et Ta poussé au désespoir * ,* il n'a été à ses propres yeux rien autre chose qu'un pécheur abandonné et maudit, semblable aux blasphémateurs et aux damnés, et a éprouvé l'éternelle colère de Dieu jusqu'au dernier degré de l'angoisse et du trouble. Là, où personne n'eût découvert un sens blasphématoire, Luther s'ingénie à en chercher et à en trouver un afin de pouvoir imputer à Jésus-Christ une tentation de blasphème. Il en est ainsi, par exemple, du psaume xxii, 5-7 : « Nos pères
* 0pp. iat. len. n, 240 : Possunius dicere, id, quod in Christo fuit, si per omnia simililer in nos ponereiur, biasphemia et murniur esset, cuin in iilo non faerit, nisi naturœ infirmie molus quidam, per omnia similis nostrae blasphemiae et murrauri. Neque enim poluit peccare aut nialum facere Christus, etsi ea, quae fecit ipse, vere peccaia lièrent, si nos faceremus : nec hoc mirum, cum, ut dixi, et opéra quœ ipse fecit, peccuta essent, si nos faceremus, licet similiima per omnia essent. Comedit ille, dormivit, ivit, vigilavit et omnia fecit sine peccalo, nos similia facientes in omnibus peccamus, quia ilie arbor erat bona, nos arbores malie ; qualis persona, lalia et opéra.
3 J<. C. f. 241 : fini non nisi Ira l)ei in conscientiam irruerel et in desperalionem urgerel.