SA DOCTRINE SUR LA FOI
fit, en 1515, au couvent des Augustins de Wittenberg, il prit pour point de départ les paroles du Christ, déclarant qu'il avait voulu rassembler tous les enfants de Jérusalem comme une poule rassemble sous ses ailes ses petits poussins, et en déduisit cette doctrine qui devint désormais le thème de tous ses écrits et de ses prédications, le point pivotai de tout son système religieux; à savoir, que Thomme, sa justice propre étant néant, doit se réfugier en Jésus-Christ, afin de pouvoir se présenter devant Dieu, couvert par les ailes de cette poule. C'était là, selon lui, la seule H vraie idée qu'on devait concevoir de la grâce (c'est-à-dire, que nos péchés seront couverts et qu'on nous imputera une justice et une obéissance qui sont hors de nous). Nul homme n'étant capable d'observer la loi divine, et chacun, au contraire, ne pouvant que la transgresser et la corrompre, Jésus est venu pour accomplir seul la loi, pour nous rendre participants à cet accomplissement, et nous prendre ainsi sous ses ailes, comme la poule ses petits. Chaque homme, sans aucune exception, se livrant sans cesse à la concupiscence et enfreignant ainsi à toute heure le commandement tu ne convoiteras point, il ne lui reste qu'à désespérer totalement de lui-même et à accepter la grâce que lui offre le Christ (l'accomplissement de la loi à notre place *).
Déjà Luther s'élevait également contre les hommes qui, au lieu de s'attacher à la justice du Christ, ou de rester sous les ailes de la poule, c'est-à-dire du Christ, aiment mieux poursuivre leurs bonnes œuvres , tandis que cet justice des œuvres n'est pourtant rien que péché. Mais en môme temps il se plaignait d'être accusé d'erreur à cause de cette doctrine ^
Sans doute ce reproche s'adressait principalement à ses idées nouvelles sur la satisfaction, cet élément essentiel de la doctrine qu'il prêcha plus tard; on le blâmait de soutenir que Jésus- Christ avait accompli la loi à notre place, et que cet
* Lœscher, Actes de la Réfonnc, i, 2.V;. Nos nostris jusliliis prorsus salvari non possumus, sed sub alas hujus gallinae nostrae oporlet nos confugere, ut quod minus in nobis est, de ejus pleniludine accipiamus.
2 Lœscher, 1. c. Sic enim et (quod) ego semper pra;dico de Christo, gallina faosUa, eiïjcitur mihi errans et falsum dictum.
ET LA CONFIAÎSCE EïV 1 5 I 6 Eï 1 5 1 7. Il
accomplissement de la loi par Jésus nous était imputé comme si nous l'eussions fait nous-mêmes. Le second point capital, portant que toute la justice de l'homme devant Dieu n'est qu'une simple imputation des mérites de Jésus-Christ, et que, si l'homme ne peut être justifié que par la foi seule, c'est que la foi seule le met en possession du don qui lui est ofTert, ce point, son esprit ne l'avait pas encore formulé d'une manière nette et précise dans les premières années. Ainsi, en 1517, il disait encore dans un sermon que cette justice de Dieu (dont parle le Clirist), consistait précisément en ce que l'homme ne fût juste que parce que Dieu le justifie et lui impute les mérites de Jésus. Mais il ajoutait que cette justice n'est pas dans les œuvres, mais dans la foi, l'espéranco et l'amour *; il rangeait donc l'espérance et l'amour parmi les conditions de la Justification ou les éléments de la justice, qui, par conséquent, ne pourrait plus consister dès-lors dans une imputation pure et simple, et serait inhérente à l'homme. Sur cet article donc il était encore d'accord avec la doctrine de l'Église.
La théologie des professeurs de Wittenberg (Karlsladt s'était engagé en même temps que Luther dans une voie analogue) excitait en se développant, soit à Wittenberg, soit ailleurs, les soupçons des théologiens scolastiques, et provoquait des protestations, quoique nul d'entre eux ne parût se douter encore quelles devaient être un jour les conséquences du développement de ces premiers germes. Dans la préface de la Théologie allemande que Luther publia en 1516, il se plaignait déjà « des discours injurieux que quelques doctes personnages tenaient sur le compte des théologiens de Wittenberg, comme si ceux-ci voulussent s'ériger en novateurs ! »
Peu de temps après que ceci se passait, il fit publier par Barthélémy Bernhardi, de Feldkirch, un des premiers religieux qui plus tard se marièrent, des propositions dont
* Lœscher, i, 288. Justitia Dei est, quando justi sumus ex Deo justificante et imputante, quae justitia non consii-tit in operibus, sed in fide, spe et charitate. Lœsclicr ajoute à ces paroles la remarque suivante : Egrrgia confcssio doclrinae de Justificalione, sed nondum ab omni confusione cura articule renovationis liberala.
f2 SES IDEES SUR LA lOl
l'objet était de développer cette doctrine que la volonté de l'homme non encore régénéré n'est pas libre, mais esclave du mal. Dans ces propositions se lisait entre autres le paradoxe suivant : « La justice des fidèles étant latente et cachée en Dieu, leurs péchés, au contraire, étant patents et visibles en eux, il s'ensuit que nul n'est condamné que les justes, et que nul n'est sauvé que les pécheurs et les prostituées. » Pour expliquer celte proposition, on ajoutait : « que tout saint est pécheur sous un rapport, et*juste sous un autre; pécheur suivant sa conscience, juste à son insu; pécheur de fait et en réalité, juste par l'imputation du Dieu de miséricorde 1. > Si, d'une part, nous voyons déjà, dans ces paroles, germer la doctrine qui se développa plus tard, de l'autre, Luther, dans un fragment relatif à ces propositions, et dont l'origine paraît remontera 1516-1517, énonce, touchant le repentir, le remords et l'espérance, des idées qui nous permettent de sonder du regard la situation d'esprit toute particulière oij se trouvait ce réformateur, et de plonger jusqu'aux racines de sa doctrine.
La tristesse de l'âme, dit-il, le désespoir et le trouble de conscience ne proviennent pas tant de la multitude des péchés commis par l'homme, que de la multiplicité des bonnes œuvres, de l'aspiration à la justice propre. Il ne saurait y avoir de folie plus grande pour l'homme, à l'article de la mort, que de souhaiter d'avoir fait beaucoup de bien, ou d'être resté pur de péchés; car, dans ce sentiment, l'homme ne place pas son espérance en Dieu, mais en ses propres œuvres : s'il espère en Dieu, c'est en raison de ces œuvres; il espère donc plus en ses œuvres qu'en Dieu, et se rend ainsi coupable du plus horrible blasphème et de la plus grande impiété. C'est, au contraire, après avoir commis du mal, qu'on doit espérer le plus fermement en Dieu. En efl'et, continue Luther, il faut nous attendre aujourd'hui à voir éclater d'une manière terrible la vengeance divine, parce que tant de gens pieux et d'une sainte conduite s'imaginent mettre en Dieu leur plus ferme espérance, tandis que, sans le savoir
* Lœs«her i, 335. Ergo oinnis sauclus conscienler esl pcccalor, ignoranler verojuslus; peccalor secuiidum rem, juslus secundum spem; peccalor rêvera, justus vero per repulationera Dei misereiilis.