DU RAPPORT ENTRE LES ŒUVRES
cisément la vraie foi. D'autres fois, au contraire, il accorde que Ton puisse avoir la foi et négliger cependant les bonnes œuvres. Il va même jusqu'à faire de cette proposition sa règle, dans le passage remarquable que voici :
" Remarquons bien que saint Paul écrit à de vrais chrétiens et à des saints, et que pourtant il les tient pour si faibles qu'ils se font du mal entre eux et élèvent des plaintes les uns contre les autres. Cela, certes, ne devrait pas être chez de vrais chrétiens et des saints; mais voilà bien ce que j'ai dit -. Le règne de Jésus-Christ est un tel mystère, qu'on ne sjiurait assez enseigner et prêcher. Ceux qui ne croient pas, on ne peut parvenir à les détacher des œuvres; ceux qui croient, on ne peut parvenir à leur en faire faire. Ceux-là ne veulent pas concevoir la foi; ceux-ci ne veulent pas concevoir la charité ^ »
Si cette observation le remplit d'amertume à tel point que souvent, de son propre aveu, elle faillit le réduire au désespoir, il sut d'un autre côté s'en servir pour expliquer un fait que nul autre, à sa place, n'eût avoué à aucun prix; à savoir, que la doctrine qu'il prêchait avait disparu dans tout ce long espace de temps écoulé depuis les Apôtres jusqu'à lui, sans que, dans aucun écrit d'aucun des Pères, il soit possible de découvrir un passage pour la soutenir. Le tour qu'il prenait pour se tirer de cette diiïïculté consistait à soutenir que les Apôtres, saint Paul ainsi que les autres, avaient enseigné cette même doctrine de la justification par la foi seule, mais avec le même mauvais succès, les bonnes œuvres ne venant p;îs à la suite comme fruits de la foi. C'était pour cela, disaitil, qu'après les Apôtres on avait changé la doctrine. Voici ce remarquable passage :
« La prédication de la foi seule justifiante rencontrait plusieurs difficultés : d'abord la loi de Dieu et les livres de l'ancien Testament, que les Apôtres reconnaissaient et professaient eux-mêmes; ensuite on remarqua, comme aujourd'hui, que les œuvres et les actes ne suivaient pas leurs prédications, comme elles le devaient. Voilà pourquoi les disciples nouveaux, pensant corriger la chose et porter remède à cette difficulté, mêlèrent et confondirent les œuvres avec la foi. Ce scandale a empêché dés l'origine jusqu'à ce jour l'enseignement de la pure doctrine de la fui. — Ainsi nous
» Ed. Walch. xrr, 519.
ET LE SALUÏ. 99
avons jugé selon les œuvres; nous n'avons pris garde à la foi ; nous en avons môme manqué tout-à-fait, et chacun est tombé dans cotte même erreur, la tenant pour bonne et précieuse, jusque là que je ne sache personne qui eût été en état d'en juger sainement, sauf les Apôtres, élus à cet effet d'apprendre la doctrine dans sa pureté et de lui donner une base solide. Quant aux autres livres qui existent, on n'y trouve rien à ce sujet, de sorte qu'il ne faut pas s'étonner que cette doctrine soit aujourd'hui si complètement éteinte et oubliée ^ »
Quant à cette question de savoir si les bonnes œuvres sont indispensables à l'homme qui aspire à être sanctifié, et si elles sont dans un rapport quelconque avec la valeur de l'homme devant Dieu et avec le salut de son âme, Luther, dans l'esprit de tout l'ensemble de son système, ne pouvait la résoudre que par une négative absolue. Pour lui, la justification et le salut de l'homme est un cercle étroitement et rigoureusement fermé, où ne doit entrer que la justice étrangère imputée à l'homme, et d'où doit être exclu tout ce qui regarde son état moral, tout ce qui tombe dans le domaine de la loi, des œuvres, de l'amour de Dieu et du prochain. Notre sanctification, dit Luther, n'est point dans nos œuvres, mais dans l'œuvre d'autrui ^ Tous les saints ont été sanctifiés, non par leurs œuvres, mais par notre Seigneur Jésus-Christ, c'est-àdire par les œuvres d'un autre.
« Il n'y a donc aucun fond à faire sur cette confiance (de ne pas mener une vie contraire à la loi); mais il faut la repousser hardiment et se dire : « Que je sois pieux ou non, comme il plaît à Dieu, ce n'est pas le moment de m'en occuper, et je réserverai cela pour le lieu où il sera question de parler des œuvres. Dans le cercle où me voici, il ne s'agit point de traiter de mes œuvres ou de ma piété, mais de Jésus-Christ et de ses œuvres, qu'il fait pour moi, sa brebis égarée. Si donc tu me demandes : Es-tu pieux? Je répondrai simplement : Non , ni ne veux l'être dans ce cercle ^. »
« Nulle œuvre, nul commandement ne sont nécessaires au chrétien pour être sanctifié : il est né libre de tout cela, et dans cette absolue liberté, il fait gratuitement tout ce qu'il fait, non pour rechercher son utilité ou viser à son salut, car il est déjà comblé et sanctifié par sa foi et par la grâce divine, mais uniquement pour plaire à Dieu en faisant de bonnes œuvres ^. »
* Ed. d'Iéaa, ii, 476. — « Ed. Walcli. xr, 2625. — 3 l. c. pag-. 1709. — -
* Ed. d'Eislçben, i, 14. a.