SUR LA JUSTICE ET LA FOI SPECIALE
ser, que pour nous prescrire de le servir par nos œuvres *. » Une autre doctrine importante était clairement conçue par Luther dès les années 1517 et 1518; c'est celle qui veut que la foi qui justifie l'homme soit la foi spéciale en vertu de laquelle chacun, avec une certitude absolue, se tient soi-même pour justifié. C'était là le plus important des articles dont la rétractation fut demandée à Augsbourg par le cardinal de Vio ^ Tous les théologiens opposaient à cette doctrine que l'homme ne saurait avoir, et ne doit pas s'imaginer d'avoir au moment de sa justification et avant qu'elle ne soit attestée par ses effets, cette certitude absolue touchant la véritable nature de sa foi et sa disposition à la justification. Mais cet argument n'avait plus aucune valeur pour Luther, puisque chez lui c'était une vérité acquise que celte disposition n'est ni nécessaire, ni possible, et que l'homme doit, au contraire, se présenter sans préparation et dans son indignité, avec sa seule foi dans les promesses du Christ et dans leur immanquable effet 3. Aussi Luther eut-il raison d'affirmer au cardinal et à l'électeur Frédéric de Saxe que cette question importait bien autrement que celle des indulgences; qu'il croirait renier le Christ, s'il lui fallait changer là-dessus ses convictions, et qu'il préférerait tout condamner, tout rejeter, tout nier que de rétracter cette doctrine de la foi spéciale 4. C'est au développement de cette doctrine que Luther s'ap-
* L. c. I, 90, 91. Quae confessio et accusalio (quia venlt ex timoré divini judicii, coram quo nullum opus potest subsistcre) faciet, ut sit gratum, imo non lam opus, quam ejus iila accusatio Deo placet, ita ut Deus opéra bona magis praeceperit ad occasionem talis noslrae accusationis et tiraoris sui, quam ut i" ipsis quaerat sibi serviri.
2 L. c. I, 154. Neminera justificari posse (dixi) nisi perfidem, sic scilicet, wt necesse sit, eum certa fide credere, sese justificari et nullo modo dubitare, quodgratiam consequatur. Si enira dubitatet incerlus est, jam non justificatur eed evomit gratiam.
» L. c. I, 155, 156. Si aiitem dixeris : Quid si sim indignus elindispositusad sacramentum? Respondeo ut supra : Per nuUam disposilionem efficeris dignus, per nulla opéra aptus ad sacramentum, sed per solam fidem, quia sola (ides verbi Christi justificat, dignificat, vivifical, praeparat, sine qua omnia alia vel sunt praîsumptionis vel desperalionis studia. Justus enim non ex dispositione sua, sed ex fide vivit. Quare de indignilate tua niliil oporlet dubitare, ideo cnim accedis, quia indignus es, ut dignus fias, et juslificeris ab eo qui peccat'.>res, non justos qurerit salvos facere : dum autem credis verbe Christi, jara bonoras verbura ejus, et ex eo opère justus e»,
16 UTHER, SUR l'invincibilité DU PECHK.
pliqua avec le plus de soin dans les premières années de sa carrière de réformateur. Résumée en substance, voici ce qu'elle porto :
L'homme est tellement enlacé, il est si fortement enchaîné dans le cercle magique du péché, qu'il pèche dans chacune de ses actions, dans chaque acte de sa volonté. Avant la conversion, le péché règne seul et complètement dans toutes les manifestations de la volonté et de la pensée de l'homme, sans aucun alliage de quoi que ce soit qui ne soit pas péché. Après la conversion, l'homme, il est vrai, fait le bien par l'efTet de la grâce qui agit au-dedans de lui ; mais il y a toujours du péché mêlé à ce bien. La raison eu est soit dans cette perfection surhumaine que la loi divine exige de l'homme, et que celui-ci n'atteint jamais, même dans les œuvres les mieux pratiquées, soit dans la concupiscence, dont les premiers mouvements, quoique entièrement involontaires, sont pourtant du péché, puisque la loi divine les proscrit.
Luther, en enseignant de telles choses, pensait avoir pour lui les textes les plus clairs de F écriture, surtout ce passage d'ïsaie, lxiv, 6, où le Prophète dit, en parlant de la majorité des Juifs d'alors : « Nous sommes tous comme les impurs et nolrejustice est comme un vêtement souillé.» Plus tard, il est vrai, en 1534, il reconnut que ce passage, comme cela ressort du reste de l'ensemble, ne saurait avoir aucune force probante en son sens ; mais à l'époque dont nous parlons et durant plusieurs années, il le considéra comme un témoignage décisif en faveur de sa doctrine, ne manquant pas, suivant son habitude, de faire à plusieurs reprises une peinture acerbe de l'aveuglement et de la perversité des théologiens catholiques, qui s'obstinaient à ne point découvrir dans ce passage sa doctrine favorite*. Outre ce passage d'isaïe, il citait encore, pour y baser sa doctrine : l'Ecclésiaste, vu, 20 ; Ep. aux Rom. vu, 15, et Ep. aux Galates, V, 17.
Avec de pareilles idées, il est impossible de concevoir comment Luther se figurait l'état primitif de l'homme et sa chute, et comment il sauvait l'impeccabilité de Jésus-Christ, et avec elle l'œuvre de la Rédemption. S'il est vrai que chaque nolun-
1 Ainsi en 4519. (0pp. lat, lén. i, 286.) : Haec vel sola ancloritas obstruât omnium conlradiclorum os et gulara, cum sit aperlissima.
DOCTRIÎSE DE LtTHER SUR LA SATISFACTION. 17
tas^ comme il dit, c'est-à-dire chaque résistance involontaire et tant soit faible de la chair contre l'esprit, des instincts appétitifs contre la puissance de la volonté, constitue déjà un péché : s'il est vrai que la victoire du bien est nécessairement mélangée de péché, parce que celte victoire même suppose dans l'homme quelque élément réfractaire dont il a fallu triompher, la chute de l'homme devient inexphcable et incompréhensible : car, dans un état d'impeccabilité telle que l'entend Luther, la tentation et, par conséquent, la chute dont elle est la cause seraient impossibles. Mais ce qui est bien plus frappant, c'est que Luther, avec sa doctrine, était obligé d'imputer le péché au Sauveur lui-même ; car lorsque J.-C. retiré sur la montagne des Oliviers, demande à Dieu d'éloigner de lui le calice, ce désir, exprimé au milieu des angoisses du Rédempteur, tombe évidemment dans la catégorie du péché, tel que l'entend Luther, et sa doctrine, qui prétendait avoir pour objet de glorifier le Christ et son œuvre, ne fait qu'anéantir l'impeccabilité du Seigneur et la Rédemption elle-même.
Luther, du reste, tombait encore dans d'autres contradictions. Ainsi, par exemple, il veut que l'homme tout entier soit corrompu par la concupiscence, et affirme en même temps que là où il y a concupiscence, il ne saurait y avoir amour. Donc, pour être conséquent, il faut qu'il nie l'amour chez l'homme, même en état de grâce ^
Dans la polémique de Luther contre Eck, commencée en i5l9, se formulèrent ainsi les quatre propositions suivantes : 1" Le péché demeure dans l'homme après le baptême ; 2" le juste, d'après le jugement de Dieu, pèche mortellement; 3° il pèche dans chaque bonne œuvre ; 4<* nul péché, de sa nature n'est véniel, mais tout péché est mortel.
Une autre idée, qui renferme une altération essentielle de la doctrine sur la satisfaction, avait également pris racine chez Luther dès 1516. C'est que Jésus-Chrisi^ afin de dispenser l'homme de Vobligaiion d'accomplir la loi divine, Va lui-même accomplie en notre nom^ et que l'homme n'a plus désonnais qu'à s imputer par la foi cet accomplissement de la loi. Dans un sermon prêché pour l'Aventde 1515, il dit que si la Bonne-INou-
' 0pp. latin. îén. i, 288, a.