LUTHER FAISANT SA TRADUCTION
grâce. Cette altération du texte lui ayant été relevée et blâmée, il répondit (dans une lettre à Link, en 1530).
« Si votre nouveau papiste veut vous ennuyer à propos du moL sola, répondez-lui prestement: Le docteur Martin Luther le veut ainsi et dit : Papiste et âne, c'est môme chose : Sic volo, sicjuheo, sit pro ratione voluntas. Car nous ne voulons être les écoliers ni les disciples des papistes, mais leurs maîtres et leurs juges ; nous aussi nous voulons, une fois à notre tour, nous pavaner et faire les braves^ avec ces imbéciles; et de même que Paul se glorifie vis-à-vis de ses saints insensés, de même moi aussi je veux me glorifier vis-à-vis de ces ânes. Ils sont docteurs ? Moi aussi. Ils sont savants ? Moi aussi. Ils sont prédicateurs? Moi aussi. Ils sont théologiens ? Moi aussi. Ils sont exercés aux disputes ? Moi aussi. Ils sont philosophes? Moi aussi. Ils sont dialecticiens? Moi aussi. Ils ont lu? Moi aussi. Ils écrivent des livres? Moi aussi. Et je me targuerai de quelque chose de plus: je sais commenter des psaumes et des prophètes; et ils ne le peuvent pas ! Je sais traduire, et ils ne le peuvent pas! Je sais lire la sainte Ecriture, et ils ne le peuvent pas! Et pour finir : Je connais leur propre dialectique et leur philosophie mieux qu'euxmêmes tous ensemble, et je sais, de plus, que pas un d'entre eux n'entend Aristote. Et je veux qu'on me berne , si un seul d'entre eux tous comprend un proémion ou un chapitre d'Aristote *. »
Après avoir essayé, ensuite, de démontrer que ce seule est dans le sens du texte de saint Paul, il termine en disant ; '« Je regrette de n'avoir pas mis encore aucun, aucune, sans aucune œuvre d'aucune loi, ce qui dirait la chose nettement et clairement. Aussi je veux que cela reste dans mon Nouveau Testament, et dussent tous ces ânes de papistes en devenir fous, ils ne l'en feront pas sortir^. «
Le traducteur ne recule môme pas devant une falsification évidente du texte dans le passage, capital par son importance dogmatique, de l'Epître aux Rom. m, 25, 26. Ces paroles de l'Apôtre : ik i-'^tib^ ttîç ^waioaûvr:; aOrcu, Luthcr l'a traduit deux fois de suite par : Afin de montrer la justice qui compte devant lui, au lieu de mettre: « pour faire paraître (pour manifester) sa justice. » Ici, il est question de la manifestation de la justice de Dieu, comme qualité morale, par et en
' L, r. xxf, Silt et ss. — ' L. c. pag. 527.
DATSS l'iKTÉRÊT DE SA DOCTRIIVE. 139
Jésus-Christ, justice qui se révèle de la manière la plus éclatante en ce que non-seulement elle fait grâce au pécheur en vertu de l'œuvre expiatoire du Christ, mais le transforme, le renouvelle, c'est-à-dire, le rend véritablement et intérieurement juste. Cette insistance sur l'idée morale de la justice de Dieu, avait été de tout temps, dans l'Epître aux Romains, une pierre d'achoppement pour Luther, ainsi qu'il le rapporte lui-même dans la préface du tome premier de ses œuvres :
« J'en voulais beaucoup à ces mots : Justice de Dieu, ne sachant autre chose, selon l'usage et l'habitude de tous les docteurs, que de les prendre dans le sens philosophique, et d'entendre par là cette justice, par laquelle Dieu est juste en lui-même, fait et opère ce qui est juste, et punit les pécheurs et les infidèles, ce qu'on appelle justice essentielle {formalem ) ou réelle ( activam ). Or, voici dans quel état j'étais. Bien que je vécusse en saint et irréprochable moine, je ne m'en reconnaissais pas moins un grand pécheur devant Dieu, avec une conscience inquiète et tourmentée, n'osant croire que je pourrais trouver grâce devant Dieu par mes œuvres satisfactoires et mes mérites. Je n'aimais donc nullement ce Dieu juste et irrité, qui punit le péché, mais je le haïssais et (qu'on ne voie pas en ceci un blasphème ) je ressentais contre lui une secrète colère. Est-ce qu'il ne suffît pas à Dieu, me disais-je souvent, de nous charger, nous misérables pécheurs, déjà condamnés à la mort éternelle par le péché originel, de toutes les douleurs, de toutes les afflictions de cette vie, outre les terreurs et les menaces de la loi? Faut-il encore que, par son Evangile, il vienne augmenter ces douleurs et ces misères, et que, par la prédication et la voix de cet Evangile, il nous avertisse et nous menace derechef de son redoutable courroux ? Alors, il arrivait souvent qu'une vive colère agitait ma conscience troublée ; mais pourtant, je m'attachais à méditer encore mon bien aimé saint Paul, cherchant ce qu'il voulait dire en cet endroit, et désirant avec une extrême ardeui* de le deviner. »
Il raconte ensuite comment, par de longues réflexions et par la grâce divine, il découvrit enfin que l'Apôtre avait en vue, dans ce passage, une justice passive^ c'est-à-dire, non pas la justice propre de Dieu, mais cette autre justice qui, consistant dans la satisfaction de la loi par Jésus-Christ à la place de l'homme, est offerte à celui-ci pour couvrir ses péchés, et qu'il retient et s'applique par la foi. Dans ce sens donc,