Tome VJL
diète, les légats pontificaux avaient du moins obtenu qu'on ne discuterait point de nouveau avec lui. Après la bulle de LéonX, n'était-ce pas mettre en question l'infaillibilité pontificale? On le sommerait seulement de se rétracter. Evidemdemment les uns, c'étaient les légats, espéraient intimider Luther; les autres, les politiques et même Glapion, voulaient obtenir de lui une distinction entre ses opinions, qui permît à la fois de terminer son affaire et de réformer au moins la discipline en Allemagne. Sa venue était déjà un fait immense. C'était devant un concile qu'avait paru autrefois le bohémien Jean Huss. Le moine augustin, accusé d'hérésie, condamné, excommunié déjà,maiscomparaissant devant une diète, c'était une nouveauté terrible. Il s'agissait d'une cause nationale et non de celle d'un individu, d'un simple frère. Luther dut comparaître, le 17, à quatre heures, devant la diète qui se tenait dans l'hôtel de Ville. Il fallut le faire passer par des voies détournées, pour éviter la foule qu'on dut repousser des abords de la place avec des hallebardes.
L'empereur, à la diète, en costume espagnol, avec un camail d'hermine et une toque surmontée d'une plume d'autruche, à ses pieds, les deux nonces, l'un en soutane rouge, l'autre en robe violette, des deux côtés, les électeurs laïcs et ecclésiastiques, puis les princes, les chevaliers dans leur armure, les bourgmestres, les docteurs et les moines de toute couleur, remplissaient la salle ; en tout deux cent quatre personnes. Quand le moine entra, toute l'assemblée, sans respect pour le souverain, se leva par un mouvement de curiosité anxieuse. Celui qui n'avait jamais parlé que devant des docteurs ou des écoliers sentit un frisson parcourir tout son corps. Toutes les craintes de sa première jeunesse remontaient à son cœur.
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II passa sa main sur sps yeux Immides et son front glacé. L'ofticial de rarclicvè-iuede Trêves prit la parole. « Martin Luther, dit-il, Sa sacrée et invincible Majesté te demande par ma bouche si tu reconnais ces livres, placés sur la table, et il en lut les titres, pour tiens, et si tu veux rétracter ou prétends maintenir les doctrines ({ui y sont contenues, r Luther hésita, et d'une voix éteinte: « Je reconnais tous ces livres, et ne puis les renier; quant à la doctrine qui y est contenue, comme il s'agit de la parole de Dieu et du salut des âmes, je supplie Sa Majesté de m'accorder ving-qualre heures pour m'expliquer. «Une sourde rumeur accueillit cette demande. On avait réussi. Luther, à qui l'on avait dit de ne parler qu'interrogé par l'official, avait été intimidé.
« Jamais ce moine, dit Charles-Quint avec mépris en se tournant vers un des princes, ne me rendra hérétifjue. »
Après avoir consulté l'empereur, l'official de Trêves accorda avec un sourire ironiiiue à Luther ce qu'il avait demandé.
Le lendemain, le héraut qui venait chercher Luther pour le conduire de nouveau devant la diète l'entendit, à trayers la porte, adresser à Dieu une fervente prière : " 0 Dieu! disait-il, viens à mon aide contre la sagesse du monde, c'est sa cause et non la mienne que je soutiens. C'est k toi de la défendre. Ce qui est chair est chair. Sois ma défense, mon bouclier, ma forteresse. » Dans le trajet un capitaine de lansquenets lui mit la main sur l'épaule en lui disant: « Moine, tu vas à une bataille qui ferait trembler plus d'un brave; aie bon courage. » C'était un certain George Frondsberg qui, moins de six ans après, devaitmarcher avec Bourbon contre la capitale de la chrétienté. Luther entra ; la journée était déjà avancée, la salle était éclairée aux flam-
beaux. « Frère, courage ! » s'écrièrent quelques voix, « ne crains pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps et point l'âme. » L'official reprit la parole, en lui demandantcette fois, s'il voulait défendre tous ses livres ou en rétracter quelque chose. On voulait par là lui préparer un moyen d'accommodement. LuUier fit observer que ce n'était point la même question que la veille. L'official reprit comme auparavant : <(Je fais, dit alors Lutlier distinctement, trois parts de ces <> livres ; la première contient sur le dogme et la doctrine « chrétienne, sur la foi et les œuvres, des opinions dont quel- « ques-unes ont été approuvées par mes adversaires mêmes; « le pape lui-même dans sa bulle ne les a pas condamnées; « je leur ferais tort en les rétractant; la seconde répète contre « la cour de Rome les griefs dont s'est plainte la nation elle- <( même, je ne la trahirai pas; en rétractant ces plaintes, « j'affermirais la tyrannie pontilicale; la troisième est la' « partie polémique; j'ai pu quelquefois y dépasser le but et « porter une ardeur qui ne convenait ni aux choses ni à « ma robe ; mes adversaires m'ont donné cet exemple, « qu'ils me donnent eux-mêmes celui du repentir; je les « imiterai. >■■ L'official reprit et le somma de déclarer sans distinction ni détour s'il rétractait ou non ce qu'il avait écrit : « Veuillez donc me prouver par des arguments tirés de l'Écriture Sainte ou de la raison que j'ai erré; sinon je ne saurais me rétracter. Je ne puis pas mieux me défendre, dit-il, qu'en imitant mon Maître qui, frappé par un des serviteurs du grand-prêtre pendant qu'il parlait, se tourna vers lui et lui dit: Si j'ai mal parlé, faites voir ce que j'ai dit de mal ; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous. Le chrétien ne parle pas contre sa conscience. Confondez-moi avec la parole de Dieu et je m'engage à jeter moi-même mes livres au feu. »