LA. THÉOLOGIE
disait-on, surpris tout à coup et s'étaient perdus avec lui dans ré'paisseiir des hautes futaies. Â cette nouvelle, l'université de Wittemberg prit le deuil et envoya une députation à Frédéric de Saxe pour avoir des l'enseignemenls précis sur le sort de son docteur; le jeune Mélanchton redemanda dans sa chaire, « son ami, son père, l'homme « de Dieu ». Dans le reste de l'Allemagne, une épouvante, suivie bientôt d'une sourde colère, s'empara des esprits. Universitaires, docteurs et moines mêmes, par leurs écrits, par leurs paroles, prêchèrent ouvertement la vengeance du martyr. On voyait s'agiter sur l'Allemagne les brandons du bûcher de Jean Huss : « Il faudra prendre nous-mêmes « et allumer des torches, dit Tarchevêque de iMayence, « Albert, pour retrouver le moine et le rendre à ce peuple « furieux. » On allait bientôt voir, en effet, si c'était la cause d'un homme ou celle d'un peuple que l'empereur Charles-Quint avait condamnée dans la ville libre et impériale de Worms; et ce souverain lui-même ne fut pas longtemps à sentir que, en proscrivant une doctrine devenue nationale, il n'avait pas gagné les sympathies de l'Allemagne contre son adversaire politique, le roi de France.
Lutlier et le diable à la "Wartbourg: conséquences pratiques de la doctrine ; la traduction de la Bible; progrès de la doctrine; le libre et le serf arbitre ; fin d Érasme.
Frédéric le Sage, le duc électeur de Saxe, avait fait enlever par quatre cavaliers masqués le banni de \Yorms pour
LUTHER A LA WARTBOUHG 379
le retenir, prisonnier volontaire, et sous un costume de chevalier, dans la forteresse de Wartbourg. C'était un lieu plein de souvenirs. Les chantres d'amour, les Minncsœnger du moyen âge, au temps de la chevalerie, y avaient raconté les pèlerinages vaillants et pieux des croisés, les passions naïves des châtelains bardés de fer et des nobles dames, le culte delà vierge Marie, et lutté courtoisement entre eux pour remporter le prix de poésie. Sainte Elisabeth de Hongrie, la femme d'Henri Raspon, comte de Thuringe et anti-césar, y avait souffert ; chassée par son seigneur brutal et ambitieux, elle avait trouvé son reconfort dans les sentiers et les bruyères de la forêt illuminée par sa foi, dans ce donjon perché sur un sommet haut et boisé qui dominait ce pays d'or.
Luther seul, servi par quelques manants, avec peu de livres, se promenait sous les sombres voûtes du vieux manoir, ou parcourait, sous prétexte de chasse, les sentiers et les clairières oii les oiseaux, dit-il, chantaient sur la branche jour et nuit, où les cerfs bramaient et le vent bruissait à travers les branches touffues Solitude faite pour rafraîchir, reposer une âme tendre ou pour exalter un lutteur tourmenté, un cœur altéré d'action et replié sur lui-même. Mais bientôt, poursuivi par ses souvenirs, par les bruits du monde, les oiseaux et les cerfs ne suffisent point à lui tenir compagnie. La région de l'air, de l'air pur, la région des oiseaux ne pouvait longtemps lui plaire. Il vit bientôt dans la Wartbourg, dans la forêt, un désert, dans sa montagne, un rocher solitaire, une île de Pathraos et, comme saint Jean, avec qui il aimait maintenant à se comparer, il laissa de nouveau déborder sur l'Allemagne sa verve de dispute, de propagande et d'apocalypse. Il recherchait la région des orages.