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LA THÉOLOGIE

« Assis tout le jour, «jcril déjà le prisonnier, le 12 mai, à Mélaachton, je me mets devant les yeux la figure de TÉglise et je vois cette parole du psaume : Numquid vane constituisti omnes fiUos hominumf Dieu! quel horrible spectre de ta colère que ce règne abominable de l'anlichrist de Rome... Quoi! il ne s'en trouve pas un qui se lève et qui tienne pour Dieu ou qui fasse de soi un rempart à la maison d'Israël, dans ce jour suprême de la colère. Le monstre siège à Rome, au milieu de l'Église et il se proclame Dieu;, les pontifes l'adulent, les sophistes l'encensent. Cependant l'enfer s'épanouit, ouvre sa gueule immense, et moi, je suis assis tout le jour à boire, à manger et à ne rien faire. »■ Chasse-t-il, Luther est bientôt rassasié de cet exercice ; « il aimerait mieux percer de ses traits et de ses flèches, au lieu des loups, renards, tout le troupeau des impies. Reste-t-il, malade d'oisiveté et de la chair qu'on lui apprête, l'estomac pesant, la bile recuite, il se gourmande de son intempérance, de sa paresse, de son indolence. Est-ce donc que Dieu s'est détourné de lui? -> La nuit, son sang brûle ; sur sa couche inquiète, il cherche le sommeil et ne le trouvepoint; « il pousse des cris au milieu du château sombre et désert et retombe comme déchiré, blessé, sanglant ; » heureux, lors que, dans le silence et les ténèbres qui donnent la fièvre à ses yeux et à ses oreilles, un bruit légei" comme celui qui s'échappe d'un sac de noisettes secoué dans sa chambre, ou un roulement sourd comme celui de tonneaux précipités par les escaliers, ne le jettent pas hors de son lit. « Est-ce toi, Satan, s'écrie-t-il, eh bien ! soit, » et il se recommande au Seigneur Jésus dont il est écrit: Omnia subjaeentes pedibus ejus. La Warlbourg et la forêt étaient devenues pour le chevalier déguisé comme le couvent et le jardin d'Erfurth pour le moine auguslin, il y étouftait, se

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morfondait; et Satan, le mauvais ange du moyen ilge, le lutin des cloîtres, l'épouvante des imaginations maladives, (|ni liante les temps de misères morales et physiques, c'est-àdire pour lui le démon de la tlicologie, devait relancer Luther jusque-là pour le tenter.

Une imprudence de l'archevêque Albert de ^Mayence, qui fit de nouveau prêcher les indulgences à Halle, ville de son diocèse, fut l'occasion que saisit Luther. Il prit la plume. Frédéric le Sage voulut l'arrêter et lui fit recommander par son chapelain et son conseiller Spalatin de ne point troubler la paix publique. « L'électeur ne permettra pas, )' répondit Luther, que la résistance irritait toujours, « et moi je ne souffrirai pas que l'électeur ne me permette pas d'écrire. Vous ne voulez pas qu'on trouble la paix publique ; pourquoi souffrir, vous, ((u'on trouble la paix éternelle de Dieu!" L'archevêque Albertlui-mème tenta, par une lettre assez humble, d'apaiser le courroux du moine. Luther fulmina son écrit contre la nouvelle idole de Halle; cl, dès lors, il ne s'arrêta plus. Il apporta même dans ses productions nouvelles, où sa docirine commençait à prendre corps et h arriver aux conséquences, ainsi que dans ses attaques toujours hardies et dans ses défenses insolentes, une énergie et une variété qu'expliquent la solitude à la([uelle il était condamné et la fièvre qui le dévorait.

Luther était surtout un esprit théorique, un logicien emporté par l'imagination et la passion. Il était peu soucieux des effets extérieurs, réels, des conséquences pratiques. Il n'.y pensait guère, quand il posait des principes -, et il se trouvait même fort étonné, récalcitrant, lorsque la réalité palpable arrivait à la suite comme une inévitable conclusion. Mais il avait beau faire ; lui-même banni, excommunié, proscrit, à la Warlbourg, il était un effet

vivant de sa théorie, une conséquence douloureuse de sa logique. Hérétique, il n'avait jamais voulu l'être, et maintenant c'était son nom et son fait « Ce qu'il avait souffert la première et la seconde année, dans quel abattement non pas feint et supposé, mais bien véritable ou plutôt dans quel désespoir, il s'était trouvé, » nul ne l'a dit mieux que lui. Il n'avait pas eu le dessein de sortir de l'Église, et elle l'avait rejeté de son sein. Maintenant moine d'habit, sans l'être plus ni de l'esprit ni du cœur, moralement défroqué et toujours sous le froc, ni prêtre, ni laïc, ni dans l'Église ni dans le siècle, honni des uns, admiré des autres, maître, esclave, troublant le monde, sans calmer son cœur, il était devenu une sorte de monstre incompréhensible h luimême et aux autres, une chose à faire pitié. Aussi, à charge à lui-même, se tourmentait-il sans paix ni trêve, pour sortir, fût-ce par la violence, de cet état impossible, pour déchirer cette robe de Nessus qui le consumait. Et la foi, la foi qui se suffit à elle-même, la foi sans les œuvres, l'avait conduit là! A elle de l'en tirer encore, en produisant des œuvres à son tour, des œuvres vraies, conséquentes à son principe. La foi l'avait une fois changé, métamorphosé; qu'elle le change et le métamorphose encore ; l'évolution est incomplète. Elle a refait l'homme intérieur; qu'elle refaçonne sur ce modèle l'homme extérieur, et qu'il renaisse tout à fait, ayant dépouillé le vieillard.

Le moine Luther avait fait des vœux monastiques perpétuels ; il s'était séparé de ce monde, avait fait divorce avec la nature, « lui et tant de pauvres âmes, » pensait-il, pour s'assurer le salut éternel. Pauvres vœux, pauvres œuvres, sans la foi ! El lui, qui avait la foi suffisante, justifiante, il resterait oisif, glacé, dans ces mômeries humaines ou plutôt anti-humaines, inutile comme le bois mort tombé

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