‹ La réformeChapitre 11 sur 120 · LE CONCILP DE CONSTANCE (14U · texte numérisé non relu

LE CONCILP DE CONSTANCE (14U

nion ecclésiasti(|ue,mais un congrès politique : les princes y étaient nomJjreux.Tous les souverains, sauf un, y avaient envoyé des ambassadeurs. Tous ces prélats et ces seigneurs amenaient avec eux des valets, des soldats. A cette foule s'ajoutaient les marchands, les baladins, les jongleurs, les filles de joie, les curieux. Les magistrats de la cité furent un moment effrayés de la lourde tâche de loger, de nourrir, de gouveiner surtout celte multitude oisive, turbulente, agitée par des passions et des intérêts ennemis : partisans du pape et du concile, conservateurs des abus, défenseurs de la réforme. Anglais et Français, Teutoniques et Polonais, etc. Tout le temps, les séances furent fort agitées, et rémotion se continuait dans les rues où elle dégénérait en bagarres et presque en batailles. Les travaux étaient mêlés de fêtes, de tournois, de festins, comme en une foire. « Si vous pouviez voir ce concile qui s'appelle très saint et infaillible, écrivait Huss à ses amis de Bohème, vous verriez une grande abomination ; les Souabes disent qu'il faudra trente ans pour purifier Constance des péiihés qui l'ont souillée. » Il y eut un moment trois cents bateleurs et musiciens, six cents barbiers et sept cents courtisanes avouées, sans parler des autres.

Le programme du concile était celui même qu'avait indiqué depuis plusieurs années l'Université de Paris. Il y avait trois points principaux sur lesquels devait se concentrer son attention : d'abord le schisme ; il fallait mettre un terme aux compétitions qui avaient ruiné l'autorité pontificale et dont le retentissement avait été si fatal à la paix du monde et à la moralité publique ; puis les abus ; on ramènerait les prêtres à leur devoir, on les débarrasserait des richesses excessives qui les avaient corrompus, on rétablirait la liberté des élections et on allégerait les charges trop

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lourdes qui provoquaient la liaine des fidèles contre le clergé; enfin, les révoltes contre l'Église, les hérésies. Celles-ci étaient nées des abus et des discordes ; il fallait qu'elles disparussent avec eux ; l'Église régénérée aurait la force et avait le droit d'imposer à tous le respect de ses décisions.

Dès les premiers jours, l'assemblée se divisa en deux camps. Le premier avait à sa tète Jean XXIII ; il comptait dans ses rangs presque tous les [taliens auxquels se joignirent plus tard la plupart des évêques espagnols. Tout dévoué h la papauté, peu choqué d'abus dont il profitait, ce parti s'efforçait de confondre la cause de la foi et celle de la constitution ecclésiastique et dénonçait une hérésie dans tout projet de changement. Il compensait son infériorité numérique par sa cohésion, par !a clarté d'un programme tout entier de conservation et par son entente supérieure de la stratégie parlementaire et des finesses diplomatiques. Les Français, les Anglais et les Allemands formaient un second groupe qui suivait la direction des docteurs parisiens. Très respectueux de la tradition, ils ne pensaientpluscependant que le rôle du Concile dût se borner à assurer le triomphe de Jean XXIII sur ses adversaires ni même à substituer un nouveau pape aux anciens. Ils ne contestaient pas le pouvoir de la papauté; mais ils croyaient utile, dans son intérêt comme dans celui de la foi, de le déterminer et de le limiter. Ils croyaient possible, sans affaiblir l'unité chrétienne, de constituer des églises nationales, que leurs libertés défendraient contre les nominations scandaleuses et les honteux trafics. Très hardis en matière de discipline, ils étaient en revanche très réservés sur les questions de foi. L'opinion radicale qui, par haine des abus, aboutissait à la révolte et qui, pour ramener l'Église à sa pureté primitive,

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s'atlaqiiait au pouvoir pontifical et à l'autorité de la tradition, ne comptait que de rares représentants dans le concile. Italiens et Français, cardinaux et docteurs, adversaires et •défenseurs de Jean XXIÎI, oubliaient leurs dissenssions en face de l'hérésie.

Dans les discussions, la puissance de l'opinion modérée se dessina nettement. Le Concile, sur la proposition des Français, décida que les docteurs, à cause de leur science, prendraient place à côté des Pères avec voix délibérative et que l'on voterait par nation et non par tète. Ces deux résolutions assuraient la majorité aux réformateurs modérés. Jean XXIII, comme seul pape sorti du concile de Pise, prétendait présider l'assemblée; on l'écarta. Il fallait avant tout, disait-on, détruire V abominable Trinité, déposer les trois papes. La majorité tenait à séparer nettement la cause de l'assemblée de celle du pape et à prouver que la réforme se ferait au besoin sans lui et contre lui. Mais les modérés tenaient à montrer en même temps qu'ils ne voulaient point favoriser l'hérésie ; et lorsque Jean Huss, qui était déjà excommunié, demanda à prendre rang au concile parmi les docteurs, ils le firent appréhender au corps et jeter en prison. Sigismond voulut rappeler sa parole donnée. On lui objecta qu'il n'y avait point de serment valable en faveur d'un hérétique, et l'empereur céda ; premier pas dans cette voie de faiblesse qui devait soulever contre lui les compatriotes tchèques de Jean Huss! Après tout, l'excommunication de Jean Huss était-elle valable, puisque la légitimité des trois papes était contestée ? Et la parole de l'empereur ne devait-elle pas le couvrir?

Le concile procéda alors à la déposition des trois papes en faisant le procès de Jean XXIII. L'histoire a été sévère pour celui-ci. Il est difficile d'admettre qu'il ail empoisonné

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son prédécesseur, et il n'est pas bien sûr qu'il ait été pirate dans sajeunesse. On prélendit qu'il avait acheté le cardinalat de Boniface IX et la tiare du Sacré Collège : « Il avait fait taire les dogues. » Avait-il vraiment dépassé la mesure, fort large, des habitudes contemporaines? C'était, dans tous les cas, un signe des temps, qu'uu liomme, contre lequel de pareilles accusations ne paraissaient pas invraisemblables, eût été appelé à la succession de saint Pierre et qu'un concile n'hésitât pas à les formuler contre un pape. Comme beaucoup de ses prédécesseurs et de ses successeurs, Jean n'avait vu dans la tiare que le pouvoir qu'elle conférait; il en avait usé sans scrupule et abusé sans remords. Violent et hautain, il n'avait ni piété ni sens moral; mauvais prêtre mais non politique méprisable, il avait l'expérience des hommes et des affaires. Ses talents administratifs et militaires avaient contribué au moins en partie à attirer sur lui les voix de ses collègues ; mais son habileté était parfois excessive et sa fermeté souvent cruelle.

Jean XXIIl avait supporté trop d'épreuves, pour se laisser surprendre, et traversé trop de hasards pour s'abandonner jamais. Venu à Constance avec inquiétude, il avait gagné à prix d'or le margrave de Bade. En traversant le Tyrol, il s'était attaché un allié plus précieux encore dans un ennemi de Sigismond, Frédéric d'Autriche, qu'il avait nommé capitaine général des troupes pontificales avec un traitement annuel de 6,000 ducats. Frédéric lui promit en retour un libre passage sur ses terres, et même, à ce qu'on assure, son aide pour sortir de Constance. Avant de recourir aux moyens extrêmes, Jean essaya d'atermoyer, de dérouter, détromper ses adversaires; il promit d'abdiquer si les deux autres papes s'engageaient à suivre son exemple. Enfin, il voulut transférer le concile dans une autre ville, et, sur le refus des Pères,

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le 20 mars lilo, pendant que la population se pressait, aux portes de la ville, à un grand tournoi organisé par Frédéric, Jean XXllI, déguisé en messager et enveloppé d'un grand manteau gris, se glissa hors des portes sur un cheval de maigre apparence. Le lendemain, le duc d'Autriche le rejoignait à Schattbuse.

Libre, Jean XXIII devenait redoutable. Le concile parut sur le point de se dissoudre. Sigismond fit acte d'empereur; il parcourut;! cheval les rues de Constance, releva les courages, promitaux Pères de les soutenir contre tous. Rassuré, le concile, sur la proposition de Gerson, déclara, le 30 mars, qu'il représentait l'Église universelle et que, tenant ses pouvoirs -de Jésus-Christ, il était au-dessus du pape; et il somma Jean XXII I hérétique et fauteur d'hérésie d'avoir à comparaître devant ses juges. Appuyé par cette sentence, Sigismond prit des mesures rigoureuses contre Frédéric et contre les adhérents de Jean XXIII. Son rôle chrétien était d'accord ici avec ses rancunes. On raconte que les deux princes, fort galants tous deux, s'étaient disputé la fille d'un bourgeois d'Inspruck. Saisissant l'occasion qui s'otï'rait à -lui, Sigismond cita le duc d'Autriche devant son tribunal et, comme il n'obéit pas, il le mit au ban de l'Empire et livra ses domaines à ceux qui s'en empareraient. La procédure était fort irrégulière. Mais Frédéric était turbulent et querelleur ; l'espérance d'avoir part aux dépouilles étouffa tous les scrupules. En quelques semaines, 400 princes, seigneurs, chevaliers, et les villes souabes et suisses, ennemies naturelles des princes autrichiens, déclarèrent la guerre au duc. Les troupes des villes suisses confédérées envahirent l'Argovie, la Thurgovie ; le donjon féodal des Habsbourgs sur l'Aar, le célèbre et beau château patrimonial delà maison d'Autriche, Slein, près de Rade,

fut brûlé par les confédérés helvétiques et ses archives dispersées. Les villes d'Alsace et du Brisgau, rAutriclie entrèrent en pleine révolte. Surpris par cette brusque tempête, plus hardi à l'entreprise que ferme dans l'exécution, Frédéric perdit la tète et, malgré les exhortations de Jean XXIlï, vint se soumettre sans conditions.

L'empereur le reçut à Constance, le 5 mai, en présence du concile, des princes de l'Empire, et des ambassadeurs de plusieurs États italiens. Frédéric sollicita humblement son pardon, promit de ramener le pape à Constance, remit tous ses biens à la disposition du roi, et attendit qu'il voulût bien les lui rendre. La victoire de Sigismond était complète. 11 la compromit par son manque de modération et de probité, en déclarant les villes suisses propriétaires de ce qu'elles avaient conquis. Frédéric s'échappa et reprit une partie de ses États. Mais cette nouvelle fuite n'empêcha pas le concile, entre les mains duquel Frédéric d'Autriche avait eu le temps de faire remettre Jean XXlll, de continuer ses opérations.

Le 6 août, les Pères volèrent les célèbres articles qui proclamaient « la supériorité des conciles sur les papes » et qui n'allaient à rien moins qu'à fonder dans l'Église une sorte de gouvernement parlementaire, en remplaçant la théocratie pontificale par l'aristocratie épiscopale. Le VI mai 1413, Jean XXlll, enfermé dans la prison de Constance, comparut en accusé devant le concile qu'il avait prétendu présider; il garda une attitude hautaine, refusa de se défendre, et, après un procès pénible et scandaleux, fut déposé solennellement (29 mai). Retenu en captivité jusqu'à la séparation du concile, il devait devenir ensuite plus traitable et accepter le chapeau de cardinal que lui offrit son successeur. Des deux compétiteurs de Jean, qui avaient

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déjà été déposés h Pise et qu'on ne jui,'ea pas dignes d'un procès, Grégoire Xll résigna ses fonctions et mourut presque aussitôt bprés ; Pierre de Luna, Benoît XIII, repoussa avec une inflexible obstination les propositions de conciliation et brava dans sa forteresse de Peniscola toutes les menaces des Pères jusqu'à sa mort.

Le schisme était bien réellement terminé. Sur un point essentiel le concile avait accompli sa mission ; mais il ne croyait pas sa tâche achevée tant qu'il n'aurait pas étoulïe aussi la révolte contre l'Église. C'est ce qui amena le procès de Jean Huss après celui de Jean XXIII. Huss était venu à Constance sur la promesse de Sigismond, qu'il pourrait librement défendre sa cause devant le concile et que, s'il ne voulait pas se soumettre à son jugement, il serait libre de se retirer. Mais il avait été précédé à Constance par ses anciens adversaires de Prague qui s'agitaient beaucoup pour soulever l'opinion publique contre lui. Ils trouvaient le terrain bien préparé. Les Anglais en voulaient à Huss d'avoir attiré l'attention sur les œuvres de Wiklif ; les Allemands n'avaient pas oublié qu'il les avait chassés de la Bohème. Huss, novateur en religion, était réactionnaire en philosophie, il professait les doctrines réalistes ; et les docteurs parisiens, convaincus que les réalistes arrivaient fatalement à des conclusions hérétiques, étaient nominalistes. Enfin les Français, dans le concile, tenaient d'autant plus à condamner Huss (ju'ils avaient poussé à la condamnation de Jean XKIII. Mais, celte fois, il ne s'agissait pas de la déposition, mais de la vie de l'accusé. 11 était d'autant plus nécessaire d'observer les formes juridiques. Cependant le procès fut instruit à huis clos ; on refusa à Huss un avocat, même le droit de discuter les témoignages. Le verdict était dès lors certain. Les nouvelles de Bohême

OÙ !e mouvement d'opposition grandissait, et où un des disciples de Huss, Jakoubek, introduisait la communion sous les deux espèces, irritaient le concile et le poussaient aux dernières rigueurs. Déjà il avait condamné les doctrines de Huss, ordonné de brûler ses livres. Sigismond, sur les réclamations instantes des seigneurs de Bohème et de Moravie, décida du moins les Pères à accorder à Huss une discussion publique.

Elle fut très incomplète. La première séance surtout fut fort agitée. Lorsque Jean Huss voulut répondre à son accusateur, Michel de Causis, ancien prédicateur de Prague devenu son ennemi, il fut interrompu par des huées et des invectives. Le tumulte était tel que quelques prélats, honteux de ce spectacle, firent lever la séance. Le lendenwin, on décida que tous ceux qui troubleraient l'ordre seraient chassés de l'assemblée. Huss fit trois parts des articles qu'on lui reprochait. Il contesta les premiers, qu'il n'avait jamais, dit-il, enseignés, expliqua ou éclaircit les seconds, et se déclara prêt à prouver la vérité des autres. Après une discussion fort écourtée, le cardinal de Cambrai, Pierre d'Ailly, le somma, au nom du concile, de confesser publiquement ses erreurs et d'abjurer les doctrines qu'on lui prêtait. Il répondit qu'il était prêt à abandonner les opinions qu'il avait soutenues, si on lui en démontrait la fausseté, mais que sa conscience lui défendait de s'avouer coupable de fautes qu'il n'avait pas commises et d'abjurer des erreurs qui n'avaient janni.ais été dans son esprit (8 juin 1415). Pendant plusieurs semaines, on essaya de le décider à accepter purement et simplement la décision du concile, s'il ne voulait être condamné. Il en appela à la pai-ole de Sigismond ;. tous les efforts se brisèrent devant son inilexible douceur. LeO juillel, il fut ramené devant l'assemblée pour

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y entendre sa condamnation. Déclaré hérétiqne obstiné, il était condamné à la dégradation et au biàcher ; ses livres seraient brûlés, sa mémoire maudite, son Ame vouée à l'enfer. En entendant sa sentence, il se jeta à genoux et pria Dieu de pardonner à ses ennemis. On avait choisi pour le supplice une prairie entre le mur de la ville et le fossé. If y fut conduit sous la garde de l'électeur palatin. Le maréchal de l'Empire, le seigneur de Pappenheim, lui demanda encore une fois s'il voulait abjurer ; sur le refus de Huss, il ordonna au bourreau d'accomplir son œuvre. Le condamné fut attaché au poteau par les mains et par le cou ; il avait lf>s pieds sur un fagot de bois, et on entassa autour de lui du bois et de la paille. Pendant tout le trajet, il n'avait cessé de prier ; quand on mit le feu au biicher, il entonna un cantique. Le vent chassait la fumée vers son visage ; on le vit remuer encore un moment la tète et les lèvres : quelques instants après, il était mort. Ses cendres furent recueillies et jetées dans le tleuve.

Sans se rendre bien compte de son rôle, Huss était le premier martyr de la liberté de conscience révoltée contre l'autorité de l'Église. Le concile avait paru moins rechercher la vérité et la justice qu'écouter ses rancunes et ses préjugés, et prêter trop facilement l'oreille aux accusations de ses ennemis. Huss succombait surtout à la haine que les Allemands avaient vouée aux Tchèques de Bohème. Aussi ses compatriotes, voyant un outrage et un défi dans sa condamnation, tournèrent-ils toute leur indignation contre Sigismond qui avait violé ses promesses et excité lui-même la sévérité des Pères contre l'homme qu'il s'était engagé à protéger. Les Tchèques ne le lui pardonnèrent pas. La révolte des Hussites contre Sigismond sortit de là.

Malgré les avertissements (pii lui arrivaient de tontes

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parts elle conseil de Huss lui-même, son ami Jérôme de Prague avait voulu le rejoindre à Constance, lise repentit de son imprudence, essaya de fuir, mais trop tard ; le concile avait déjà donnr- l'ordre de s'emparer de lui ; il fut arrêté à Hirscliau,dans le Haut-Palatinat, et jeté en prison. Il y resta pins d'un an. Sanguin, impétueux, avide d'aventures, il avait, avec plus d'audace que Huss, moins de feN meté, et, avec une intelligence plus ouverte et une imagination plus vive, des idées moins arrêtées et une force morale moindre. Les prélats essayèrent de l'arracher à la mort en obtenant son abjuration. Affaibli par les privations, énervé par un régime qui lui était plus douloureux qu'à tout autre, tourmenté de scrupules et de doutes, Jérôme rétracta solennellement ses erreurs ( 21 septembre 1415). Il se repentit bientôt de sa faiblesse et n'eut plus dès lors d'autre pensée que de la racheter à force d héroïsme. 11 demanda à être entendu dans une séance générale du concile: « De tous les péchés que j'ai commis depuis ma jeunesse, dit-il, aucun n'est plus lourd à mon âme, aucun ne m'inspire de plus cuisants remords que celui que j'ai commis ici même en approuvant l'injuste sentence rendue contre Wiklif et contre Jean Huss, le saint martyr, mon ami et mon maître. » Puis, exprimant, avec une émotion profonde, l'opinion de ses compatriotes, il reprocha aux prélats de l'avoir condamné non pour des hérésies qu'il n'avait jamais professées, mais pour avoir attaqué les vices du clergé, l'orgueil des évêques, leur faste et leur luxe. Toute l'assemblée était debout, les invectives se croisaient, on menaçait l'orateur ; tranquille, indifférent dédaigneux, « on aurait dit un autre Caton >>. Il fut condamné à mort et brûlé (30 mai 1416). En voyant un paysan jeter quelques broussailles dans le feu : « 0 sainte simpli-

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cité ! » dit-il. L'exécution d'un hérétique n'était pas chose rare à cette époque, et le supplice de Huss et de Jérôme passa d'abord inaperçu à Constance.

Mais on embellit la mort des deux martyrs de prophéties et do légendes : « Ils brûlent l'oie, aurait dit Huss en faisant allusion à son nom, mais dans cent ans paraîtra un cygne et ils ne le brûleront pas. » J'avoue, écrivait le Pogge dans une lettre célèbre, « que je n'ai vu personne qui, dans une plaidorie capitale, se soit rapproché autant de cette éloquence des anciens que nous admirons tant Quand on songe de quelle manière, avec quelle verve, quelle raison, quelle physionomie, il a répondu à ses adversaires et terminé sa plaidorie, on est frappé d'admiration. 11 faut déplorer qu'un esprit aussi élevé et aussi remarquable se soit consacré à la défense de l'hérésie, si les accusations dont on l'accable sont fondées. » — « Huss et Jérôme, écrit aussi ^Enéas Sylvius, plus tard pape, ont supporté fièrement la mort; ils ont marché au supplice comme à un festin où on les aurait invités, et aucune de leurs paroles n'a trahi la moindre défaillance. H n'est pas un seul philosophe qui ait accueilli la morfavec le même courage qu'ils ont accueilli le bûcher. » A aucune époque les martyrs n'ont été rares, mais l'admiration que leur fermeté arrachait même à leurs adversaires était un phénomène bien remarquable. Conduits au bûcher, Huss par sa raison^ Jérôme par son cœur, en conformité avec toute leur vie, leur martyre hantait les imaginations des temps nouveaux. On le reconnut plus tard. En même temps que le héros d'un patriotisme nouveau, le premier des Tchèques et le premier des écrivains de langue bohème, Jean Huss était, pour l'Europe, le précurseur de Martin Luther.

La majorité du concile était restée compacte et avait

marché unie tant qu'il ne s'était agi que d'écarter les obstacles et de se débarrasser de ses adversaires. Elle se divisa dès qu'elle arriva à son œuvre principale : la réforme de l'Eglise. Les cardinaux et les évêques de la nation italienne soutinrent qu'il fallait d'abord donner un nouveau chef à l'Eglise; et ils furent approuvés par ceux de la nation espagnole. La réforme en aurait, disaient -ils, plus d'autorité et une plus solide sanction. La nation allemande et la nation anglaise insistèrent pour qu'on renvoyât l'élection après la réforme. C'était le seul moyen, selon eux, qu'elle fût sincère, complète et durable, puisqu'elle devait porter principalement sur le chef de l'Eglise et sur la cour de Rome, causes de tout le mal. La nation française était l'arbitre de la situation, elle se partagea : Pierre d'Ailly, cardinal, réclamait avec beaucoup de véhémence l'élecli.on immédiate ; Gerson redoutait, au contraire, que le premier soin du pape ne fût de se débarrasser de censeurs et de surveillants fâcheux. Les discussions étaient des plus violentes : à plusieurs reprises, Sigismond menaça de dissoudre le concile ; Frédéric de Hohenzollern, un des princes les plus écoutés, en grande faveur auprès du roi, s'éleva avec tant de colère contre les cardinaux , que ceux-ci, épouvantés, sollicitèrent des sauf-conduits pour quitter la ville. Les adversaires rendaient coup pour coup : « Quelles étaient ces gens, répondait à Frédéric l'archevêque de Cambrai, qui voulaient réformer le clergé et qui oubliaient leurs propres péchés! pharisiens qui voyaient le fétu de paille dans l'œil de leurs frères et ne voyaient pas !a poutre dans leur ceil ».

La question était double. En apparence, il s'agissait de savoir si l'Eglise continuerait à être gouvernée par un chef unique et absolu ou si l'aristocratie des évêques substitue-

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