LUTHER ET LE DIABLE
était alors au fond de la doctrine chrétienne. Elle existait comme une croyance et comme un fait dans les récits des évangiles oîi Jésus chasse les démons, délivre les possédés et donne aussi par sa mort même l'exemple de résister au grand tentateur. L'Éj^lise, au moyen âge, avait accepté, propagé cette doctrine; elle avait su combattre dans les hérésies les grandes menées du diable et poursuivi de toutes manières ses apparitions, même ses malices, dans les possédés et les sorciers, ses martyrs ou ses complices. Dans ce siècle, où la renaissancedes études anciennes, l'essordes lettres en Italie n'empêchaient pas des têtes intelligentes et politiques, des sceptiques, comme les Médicis, de croire aux secrets de l'astrologie, de l'alchimie ; la floraison nouvelle de l'Évangile, la réforme de l'Église, n'empêchaient pas l'Allemagne de croire au commerce du monde invisible et du monde visible, à l'indiscrète irruption du surnaturel dans le naturel. Luther était bien du temps et du pays du docteur Faust qui hantait alors les bords du Rhin, colportait les secrets de la magienoire et tentait ou troublait les bonnes âmes. Il croyait sincèrement que la maladie dont il souffrait souvent, des vertiges et autres malaises, n'était point naturelle. Que de personnes de son temps avaient vu, entendu le diable, combien de pauvres âmes désespérées, misérables, convoiteuses, disait-on,s'enétaientallées en croupe sur lui jusqu'en enfer et n'en étaient pasrevenues! Chacun avait son diable, ses tentations, on l'entendait dans ses pensées, on le sentait dans son cœur, dans sa chair, sinon dans son manoir, dans son cloître, dans son laboratoire, sous son chaume. Luther, lui, avait affaire au diable douteur, railleur, disputeur, au diable théologien; il s'efforçait de le chasser la nuit, même le jour, quand il venait s'asseoir, en lui posant quelques interrogations ironiques, sur sa table. Il lui jetait une fois son en-
crier à la lêle, au moins les murailles de laWarlbourg et le gardien qui les montre encore en témoignent. Le diable revenait toujours et le serrait de si près, le jetait dans un tel désespoir qu'il ignorait même s'il y avait un Dieu. « Les tentations de la chair sont encore peu de chose, mais les tentations qui touchent à l'éternité, Dieu vous en garde! car alors on ne sait pas si Dieu est le diable ou si le diable est Dieu.» Pour savoir lequel est lequel, il faut bien que Luther discute avec celui qui le poursuit et l'inquiète.
G était minuit, Luther le raconte (est-ce convention littéraire ou réalité ? peut-être l'un et l'autre). Satan vient réveiller le docteur. — « Tu sais, depuis quinze ans, tu as célébré tous les jours des messes privées; eh ! savant docteur, si tu n'avais adoré et fait adorer aux autres que du pain et du vin? — Quoi, n'ai-je pas reçu l'onclion, la consécration des mains de l'évèque ? — Oui, mais tu n'avais pas alors la foi, la vraie foi ; et puis, tu as fait usage pour toi seul du sacrement et tu n'en as pas fait part aux autres; tu as gardé pour toi le meilleur, tandis que le ^prêtre est établi pour prêcher, confesser la parole de Dieu. Quoi ! la cène, comme une viande et comme un breuvage, a été instituée de Jésus-Christ, pour être servie par le prêtre à tous ceux qui communient, et, en en faisant un sacrilice propitiatoire devant Dieu, tu la regardes comme une chose qui t'estpropre! Toutle reste des chrétiens ne sait pas même que tu dis la messe, n'apprend rien de toi, ne reçoit rien de toi; et toi seul, dans ton coin, muet et sans rien dire, lu manges seul, tu bois seul, et, ignorant que tues de la parole de Dieu, moine indigne et sans foi, tu n'es en communication avec personne, et, selon votre coutume, tu vends pour de l'argent, comme une sérieuse chose, ce que tu fais. » Luther se défend, mais faiblement; et Satan quia connu,