‹ La réformeChapitre 114 sur 120 · LA THADUCTION DE LA BIBLE · texte numérisé non relu

LA THADUCTION DE LA BIBLE

s'assimilait et ramenait à lui tous les autres. Empereurs, rois, pi'inces, villes impériales, rédigeaient leurs actes publics d'après la chancellerie de Saxe, ce qui ne contribuait pas peu à ramener le dialecte à une langue commune et certaine. Luther lui-même attribue à l'empereur Maximilien et à Frédéric le Sage l'honneur de cette révolution dans la langue.

Ce fut une bonne fortune, pour la Saxe et pour Luther, que celui (|ui s'était donné mission de régénérer la foi et les mœurs de l'Allemagne et dont la parole enfantait toute une révolution, fut un homme de race et de pays saxons. Une bonne fortune! oui, si ce n'avait été une nécessité ou plutôt une conséquence naturelle des choses. Pour celui qui se rappelle en elTet combien, au moyen âge, le droit saxon (sachsenspiegel), à comparer au droit souabo, était plus indépendant, plus gibelin, plus antipapiste, il ne fait pas doute que de toutes les contrées de l'Allemagne, la Saxe ne fut celle d'où pouvait sortir un Luther. S'il parla saxon, c'est qu'un Saxon surtout devait penser comme il pensait, agir comme il agissait; c'est parce qu'il sentait et agissait en tils des vieux Saxons, qu'il avait le bonheur de rencontrer le dialecte le plus étendu et le plus riche, celui qui avait le plus des autres et qui tenait d'eux le plus, par conséquent, le plus parfait et le plus propre à communiquer le plus loin et le mieux sa pensée ; et c'est ainsi qu'il associa sa reforme, comme pour la fixer plus profondément dans les intelligences, h un moment important, décisif de l'existence de la langue allemande : celui où elle passait de h\ poésie à la prose et où elle se généralisait davantage. « Je ne suis point un dialecte particulier, dit lui-même Luther, j't!mploio la langue commune de manière à être entendu dans la Haute et la Basse Allemagne. Je parle d'après la chancel-

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lerie de Saxe, que tous les États suivent en Allemaj^ne, Aussi est-ce le langage le plus commun. » Et c'est ainsi que la langue saxonne, on pourrait presque dire déjà la langue allemande, an service du vieil esprit saxon recrudescent, et devenue l'instrument de la parole émouvante et de l'action victorieuse de Luther, trouva dans cette révolution une domination, une royauté qui n'appartenaient encore à aucune des provinces allemandes, un règne enfin qui ne fut pas seulement celui de la lettre mais de l'esprit, un empire mpral et littéraire, dans le domaine de la Bible et de la langue.

Mais, ce qui fit encore plus peut-être la fortune de l'homme et du dialectec'est que la Bible fut le livre choisi par Luther, pour être traduit, révélé à la nation allemande, dans le moment critique et suprême où elle se trouvait. Car tout concourt merveilleusement dans les grands événements pour les achever. L'homme, il faut le dire, était fait pour le livre et le livre pour la nation. Avec quelle foi ce moine, altéré de la parole divine, s'approchait-il de la source suprême comme pour la boire à longs traits, se l'assimiler et la répandre ensuite, à la grande édification des autres, après s'être édifié lui-même! Il consultait souvent Mélanchton, d'autres encore sur le sens de quelques mots grecs et hébreux, et l'insuffisance de leurs connaissances à tous a pu laisser dans l'œuvre des infidélités de détails même nombreuses. Mais, pour l'entente générale et pour l'expression, le ton, le tour, Luther traduisait seul ; son intelligence, son amour y étaient tout entiers, et, comme il croyait et sentait, c'était une traduction de génie, bien mieux, une création nouvelle, comme nouvelle était la langue et nouvelle la lecture; une seconde révélation ! Simple comme un enfant, il racontait avec simplicité la genèse, les voyages et les mœurs des pa-

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itriarclies ; portant la lutte au fond de son cœur, il faisait parler fièrement les pontifes et répondre avec insolence les rebelles et les impies; il souffrait avec Job, soupirait comme le fiancé de la Sunamite, louait dans l'eflusion lyrique d'un David, et mêlait sur ses péchés ses larmes à celles du roi prophète; avec les voyants, il prophétisait; il était tendre, oncteux avec Jésus, impétueux, pressant ■avec Paul. Il rendait la Bible vivante ; il l'avait vécu.

Livrer la Bible, sortie des presses nouvelles, à une nation à qui l'on avait dit qu'elle était une nouvelle Judée, une terre brûlante destinée à recueillir, à couver la parole de Dieu, refroidie et glacée sous les ailes d'une égoïste marâtre, n'était pas sans péril pour sa rééclosion.L'official de Trêves, de l'école romaine, lors de la diète de Worms, avait dit que la Bible était un texte à toute glose, une étoffe qui se prêtait à tout vêtement, un arsenal où chaque novateur avait pris ses armes; pas une hérésie qui ne fût née de son interprétation. Luther était-il bien sûr de ce qui pouvait maintenant sortir de sa Bible ? lui-même, de la W^artbourg, épiant tous les bruits et saisissant comme un sourd murmure, il disait : << Nous avons eu les prémisses de la victoire et triomphé de la tyrannie papale, mais qui sait ce que prépare Satan toujours m(Mé aux enfants de Dieu? J'ai bien peur que bientôt il n'y ail des troubles qui mènent à leur perte dans toute l'Allemagne, les princes et les magistrats, et qui enveloppent en même temps le clergé tout entier. Je vois le peuple s'agiter de tous côtés, et il a les yeux ouverts. Il ne veut plus, il ne peut plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui ferme les yeux des puissants sur ces menaçants symptômes. C'est lui qui consommera tout par leur aveuglement et leur violence. Il me semble voir l'Allemagne nager dans le sang. » Luther ne

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croyait peut-être pas si bien dire ni que sa prophétie s'accomplirait si tôt.

Il est curieux de voir, à ce renouveau de la Bible, tout se lever à la fois el comme sortir de terre dans un champ bien préparé. Il en eàt qui reconnaissent en Luther un frère pour la doctrine ; Lutlier en enfante d'autres subitement à la foi. De près ou de loin, c'est la même révolution. Elle s'opère en 1522 et en 1523 surtout. Wiltemberg devient comme une grande école : les écoliers, les professeurs y abondent ; l'imprimerie y prend des proportions inouïes. C'est là que l'Allemagne semble penser et sentir ; mais les échos se répètent partout. L'ordre des Augustins à Magdebourg, à Ratisbonne, à Nuremberg, à Strasbourg, embrasse la doctrine du frère devenu si célèbi-e et fournit à Anvers les premiers martyrs; Tun d'eux qui allait mourir est sauvé par une femme. Quelques franciscains, malgré leurs supérieurs, veulent prêcher la même foi ou préfèrent sortir de leur couvent. IJn dominicain, Martin Bucer, à Strasbourg, sort avec éclat de son ordre, dont le fameux Hogstraten est le prieur, et devient l'évangéliste de la ville; le théologien Capiton, longtemps soupçonné, parce qu'il était au service de l'archevêque de Mayence,el le jeune (Ecolampade, àqui ces idées n'élaieiit point non plus nouvelles, deviennent sur les bords du Rhin les apôtres d'une parole qui était presque la leur. Des prêtres isolés chez eux se mêlent à ce concert qui grandit. L'un d'eux en Suisse, à Zurich, Ulrich Zwingle, qui avait prêché également en lol7 contre les indulgences, est un véritable Luther et commence la réforme suisse au milieu des Alpes. Quelques autorités laïques ou- ecclésiastiques essayent de résister. Les clercs ou les moines novateurs, chassés des églises, prêchent sur les places, dans les campagnes, sous les arbres ; el le peuple

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accourt. A Worms, on fabriijue une chaire mobile qu'on transporte d'un lieu à l'autre aux environs de la ville. Là où les clercs manquent, les laïcs prennent la Bible, la lisent à haute voix, la commentent au milieu de la foule attentive. Le peuple commence à théologiser. Une femme, à Ingolstadt, Argula de Stausen, presijue sous les yeux de Jean Eck, offre de soutenir des thèses en faveur de Luther.

Luther, c'est là le signe de son triomphe, s'emparait déjà de l'intelligence même et du cœur de la nation. C'était de la renaissance des lettres que la réforme était sortie ; la réforme à son tour, modifie, façonne les études, inspire à la fois les lettres et les arts. On peut s'en applaudir ou s'en plaindre; le fait n'est pas contestable. Si le monde tourne à la théologie, à la Bible, et s'éloigne de l'antiquité profane, la direction luthérienne en est la cause principale. Luther n'est pas l'ennemi des lettres, il s'en faut ; mais il en fait volontiers les servantes de la Bible, comme autrefois la philosophie était la servante de la théologie. Il maintient avec force la nécessité de l'étude des langues, mais surtout comme un instrument pour mieux comprendre l'Écriture. « Quelle utilité, demande-t-on, c'est lui qui parle, à apprendre le latin, le grec, l'hébreu. Nous pouvons bien lire la Bible en allemand. Sans ces langues, répond-il, nous n'eussions pas reçu l'Évangile... Les langues sont le fourreau oîi se trouve le glaive de l'esprit; elles sont l'écrin où se trouvent les joyaux et, comme parle l'Évangile, les corbeilles où l'on conserve les pains et les poissons qui nourrissent les peuples. » Luther sent et estime merveilleusement le prix des langues anciennes. Mais il a une sorte de faible théologique pour l'hébreu. « Les Grecs, dit-il, comparés aux Hébreux, ont de bien bonnes et agréables paroles, mais ils n'ont point de sentences. » C'est la langue

révélée qu'il élève au-dessus des autres; car « les Hébreux boivent à la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au bourbier ». Il veut répandre l'instruction comme un fleuve qui féconde toutà l'entour.Les écoles nouvelles, les bibliollièques, il aime à les voir se multiplier et fleurir. « Chers Allemands, dit-il, on dépense annuellement tant d'argent pour des arquebuses, des chemins, desdigues. Pourquoi n'en dépenserait-on pas un peu pour donnera la pauvre jeunesse un ou deux maîtres d'école, et même des livres à la portée de tous? La prospérité d'une ville ne consiste pas seulement à assembler de grands trésors, à bâtir de fortes murailles, à élever de belles maisons, à posséder des armes brillantes. Le bien véritable d'une ville, son salut, sa force, c'est de compter beaucoup de citoyens savants, sérieux, honnêtes, et bien élevés. Chers Allemands, ne laissez pas croître la jeunesse, comme la futaie dans la forêt. »

Mais ce n'est pas l'instruction littéraire ipour elle-même que Luther prône, encore moins l'instruction scientifique ; nous sommes loin de là encore. « La science qui a pour objet la matière, dit-il, est incertaine ; car la matière est sans forme, dépourvue de qualités et de propriétés. » Vrai moine, il est encore plein des préjugés de son temps et même des temps antérieurs. « Les médecins qui traitent de nos maladies, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorants qui ne connaissent point toute la puissance du démon. » On lui parle d'un nouvel astronome, peut-être Galilée^ qui veut prouver que la terre tourne autour du soleil. « Ainsi va le monde, dit-il, pour apporter du nouveau, le sot veut changer tout l'art de l'astronome ; mais, comme ledit la Sainte Écriture, Josué commanda au soleil de s'arrêler et non à la terre. » Luther ramène toujours tout à la Bible. « Dieu est à notre porte et il heurte, dit-il ;.

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bienheureux sommes-nous si nous lui ouvrons. La parole divine abonde; ô chers Allemands, achetez, achetez, tandis que le marché se trouve devant voire maison. La parole de Dieu et sa grâce sont comme une ondée qui tombe et s'évapore ^ » Le spiritualisme révélé, le mysticisme de l'Évangile paraissent tout nouveaux ; portés sur les ailes de la foi, mais soutenus par la réalité de l'histoire sacrée et autorisés par les sentences et les exemples du livre divin, recommandés parle prédicateur, du haut de sa chaire, et imprégnés de l'harmonie attendrissante des cantiques redits en commun, ils pénètrent l'àme et la renouvellent ; ils retrempent un instant les mœurs, ils rajeunissent l'Allemagne, la chrétienté ! La réforme d'abord est un vrai regain de l'Évangile dans les âmes. La lettre tombe, et les pratiques. L'espoir déploie ses ailes, l'amour et la charité survivent et enfantent des vertus nouvelles : une honnêteté forte, raisonnée et sincère, quoique un peu pédante et bourgeoise, une sociabilité solide sans être ambitieusement fraternelle, une moralité qui s'élève sans perdre terre, une intelligence qui s'étend dans un même horizon, sous l'inspiration de l'Ancien et du Nouveau Testament, un sentiment du beau qui, avec la réalité des chairs, illumine la grâce, mais dans un paysage familier.

La condamnation de la diète de Worms, la prison de la Warlbourg n'avaient donc rien fait que donner peut-être plus de force à Luther et à sa doctrine. La lutte était partout. La plupart des grands princes de l'Église surveillaient sévèrement la foi dans leur diocèse; mais quelques évoques comme ceux de Bàle, d'Augsbourg et de Bamberg, commençaient à chanceler. Parmi les princes laïcs, les uns

* L. opp. w. X., 535. et le Traité sur l'éducation.

comme Frédéric le Sage laissaient le champ libre aux novateurs; quelques-uns voulaient les étouffer, la plupart étaient assez indifférents.

C'était là cependant, depuis le départ de Charles-Quint pour l'Espagne, l'atfaire qui préoccupait le plus le conseil de régence qui siégeait à Nuremberg au centre de l'Allemagne et, en l'absence de l'empereur, avait en main le gouvernement de l'empire. Il était fort embarrassé ; ses résolutions variaient selon que le roulement de la présidence, qui appartenait successivement aux princes laïcs, donnait aux conseillers, qui représentaient les différents princes et les cercles, un président plus ou moins favorable à la réforme. Les princes ecplésiastiques, aussi menacés que le pape, eussent volontiers poussé le conseil de régence à la persécution; mais les princes laïcs, quoique divisés sur la question de foi, hésitaient entre le désir de limiter le pouvoir de Rome et la crainte d'ébranler les liens de l'obéissance politique en même temps que ceux de l'obédience religieuse.

Un nouveau pape vertueux et rigide (•loî2'2), élève de l'Université de Louvain, si hostile à Luther, mais homme du Nord et convaincu de la nécessité de quelques réformes dans la hiérarchie et la discipline, occupait alors le Saint- Siège. Ayant tenté à Rome de mettre la hache dans les abus, il crut pouvoir obtenir l'exécution de l'édit de Worms et envoya à Nuremberg un légat, Cheregato, pour la demander. Une diète se réunit à cette occasion, à la fin de l'année 15^2!2. Il y eut dans le conseil et dans l'assemblée d'orageux débats. Frédéric le Sage ne permit point qu'on blâmât en s,i présence la protection qu'il accordait au proscrit. Aux accusations que les princes ecclésiastiques élevèrent contre les princes traîtres ou indifférents à la foi dans leurs États,

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