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PROGRÈS DE LA DOCTRINE

les laïcs répondirent par des récriminations contre la cour de Rome, même contre la puissance et la richesse des prélats de l'Église allemande. L'archiduc d'Autriche, Ferdinand, le frère de Gharles-Quint, le margrave de Brandebourg, frère de l'archevèiiue de Mayence, et le duc de Saxe, George, €Ousin et rival de l'électeur catholique, étaient, avec les princes ecclésiastiques, les plus ardents contre Luther. Mais Frédéric trouvait dans de plus petits princes, mais nombreux, et dans les députés des villes, des appuis qui prouvaient sutlisamment les inmnenses progrès de la nouvelle doctrine. A Nuremberg même, uii se tenait la diète, la municipalité avait refusé de fermer la bouche à un prédicateur luthérien, Osiander, et déclaré même qu'elle s'opposerait h son arrestation. Le légat pontifical, au lieu d'obtenir ce ([u'il désirait, ne put empêcher le conseil de régence de préparer et de faire adopter par la diète une décision qui infirmait complètement l'édit de VVorms. La diète rappela, €n effet, au pape les concordats et les griefs de la nation allemande, demanda la convocation d'un concile chargé de réformer et d'apaiser la chrétieiité, et, en attendant cette réunion, elle s'engagea seulement à ne laisser prêcher que « le vrai et pur évangile interprété avec piété et bonne vo- « lonté, selon la doctrine des écrits approuvés et reçus par « l'Église chrétienne ». Sous cette forme indécise et vague, c'était laisser toute liberté à la nouvelle doctrine.j^e légat ne put même obtenir de substituer la dénomination du pontife à celle de l'Église chrétienne. Divisés par leurs intérêts politi(iues dans l'empire, comment les princes laïcs et ecclésiastiques ne le seraient-ils pas davantage, maintenant qu'il s'agissait de religion?

Mais la doctrine de la grâce, quoi que fît Luther, n'allait pas seulement à changer les croyances de l'esprit et les

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cérémonies du culte; dans ses applications, elle s'attaquait aux intérêts matériels, elle ébranlait les bases politiques et sociales d'une société qui reposait sur la confusion la plus complète du pouvoir spirituel et de l'autorité séculière, delà fonction ecclésiastique et de la propriété civile, de l'Église et de l'État. Elle ne se contentait pas d'ouvrir quelques couvents, de marier quelques prêtres, de faire distribuer la communion sous les deux espèces, de remplacer un sacerdoce élevé dans la scolastique par un sacerdoce inspiré de la Bible, et de soustraire les nouveaux croyants à l'autorité de Rome; elle menaçait de dissoudre les éléments mêmes de la constitution séculière de l'empire germanique. Ces couvents, d'où s'échappaient les moines et les religieuses, avaient de grands biens; à qui allaient revenir ces richesses? Les princes, les villes, la petite noblesse n'allaient-ils passe les disputer comme biens de leurs ancêtres, quoique les nouveaux prédicants les réclamassent pour leur entretien, pour celui des lettres et pour l'éducation des enfants. Les évêques de l'Église ancienne étaient en même temps princes séculiers, propriétaires et souverains de grands domaines, seigneurs et maîtres. Si l'on contestai leur autorité spirituelle, comment reconnaître encore leur pouvoir laïc, leur juridiction, et leur laisser ces biens, ces États (|u'ils ne méritaient plus. Voilà la moitié des souverainetés locales de l'Allemagne ébranlées. A qui reviendraient ces domaines? Aux princes laïcs, rivaux des ecclésiastiques pour augmenter leurs États ou pourvoir leurs cadets; au peuple, pour soulager ses misères? Ou bien, ces princes ecclésiastiques, s'ils abandonnaient le pape, pour Luther; si, faisant même plus, mais avec scandale, ils laissaient là lewrsmîtrcsd'évêques, leur pallium pour le baume et la cuirasse; s'ils se mariaient, feraient-ils en même temps passer

leurs biens, leurs domaines sécularisés à leurs enfants? Tant de changements de propriété et d'état ne dérangeraient-ils pas l'équilibre si péniijiement établi dans l'empiré? L'empereur enfin, qui allait prendre à Rome le sceptre et l'épée pour gouverner l'Allemagne et défendre la foi, pouvait-il voir d'un œil calme s'accomplir une révolution qui ébranlait son pouvoir tout comme celui de Rome qui le consacrait ? Telles étaient les graves questions sociales et politiques dont Luther ne s'était point douté d'abord et qui commençaient à agiter l'Allemagne.

Fin d'Erasme

On était, comme on voit, bien loin du temps où le précurseur de la Réforme, Érasme, voulait se contenter de refaire l'instruction de la jeunesse, de corriger les vieilles méthodes de l'enseignement. Voici que la chrétienté se brise en deux, l'orthodoxie est aux prises avec l'hérésie. L'État est troublé comme l'Église ; voici des chevaliers qui s'arment pour s'emparer des biens d'Église, des paysans qui se soulèvent pour redemander leurs biens. Il ne s'agit plus de plaisirs délicats, des joies de l'érudition ou de la malice raffinée. Érasme avait rêvé tout au plus une réforme modérée, paisible, progressive, faite avec l'agrément des princes; en voici une subite, tumultueuse, populaire et qui n'atteint pas que l'Église. Il faut prendre parti. Ceux-ci l'accusent d'être un papiste et ceux-là un hérétique. Pour le compromettre, on agace toutes ses passions; les uns lui disent qu'il est jaloux de Luther elles autres qu'il en a peur; et, de fait, il y a dans son cas un peu de l'un et de l'autre. Pour le décider, les avancés le raenac.înt de leur colère et de la

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perte de sa gloire ; les conservateurs lui promettent des pensions, la pourpre romaine, des indulgences, l'immorlalilé! Il est assailli des lettres des révolutionnaireset des souverains. — « Tu manques de cœur, Érasme, lui crie Luther^ pour combattre le bon combat. » — « Jusques à quand tarderez-vous, Érasme, lui dit le pape Adrien, un de ses anciens condisciples et émules. » Le fait est qu'Érasme n'est pour personne. 11 n'est ni du côté des abus, ni du côté des excès, ni pour l'oppression, ni pour la révolte, ni pour la rigueur, ni pour la violence. II a condamné la vieille théologie ; la nouvelle est-elle meilleure ? Il y a des défauts dans l'Église établie; mais tout est-if parfait dans celle qui vise à la remplacer. Il dédaigne d'être un séide, il n'a pas la pi'éteution de devenir un apôtre, ni le courage d'èlie martyr. Au milieu de labagarre, il serait plutôt, il le dit, capable d'imiter Pierre dans sa faute, que Paul dans sa mort. Où est cette bonne philosophie chrétienne à la lumière de laquelle il aurait voulu voir le monde doucement amélioré, épuré ; l'êve d'une belle intelligence ! il n'avait pas eu pour le réaliser la force et l'ardeur qui, bien qu'avec de l'alliage et au milieu de bouleversements, se rencontrèrent ailleurs; et niaiiiipuant, harcelé de tous côtés, vieux et poursuivi

, par la gutilte et la gravelle, il dépense tout son esprit à se ména.yer entre tous, pour continuer une œuvre à laquelle on ne s'intéresse plus: la restauration des études sacrées et profanfis, son œuvre à lui.

Ne l'acrasons pas, le pauvre vieillard, lui qui avait déjà tant kUlé, combattu, et qui se voyait en butte aux récriminations

• de ceux qui étaient venus avant lui et deceux qui venaient après. Los hommes et même les grands ne représentent jamais (lu'un moment des évolutions rapides et changeantes de l'iiumanité. On accuse Érasme d'égoïsme : Erasmus est

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homo pro se, disail-on. Érasme est Érasme ; et c'est assez pour sa gloire et pour le monde ; un homme entre la Picnaissance et la Réforme ; ni païen comme en Italie, ni apôtre comme en Allemagne ; un anneau de cette chaîne logique des idées qui procèdent les unes des autres, comnje les générations humaines. Faut-il en vouloir à des générations, qui se succèdent, de ne pas penser, sentir, voir, agir de la même manière? Les idées, les sentiments, les volontés s'engendrent, se développent, fleurissent, donnent leui's fruits, comme les êtres animés, et se modifient par leur génération même, dans leur liberté personnelle et leur dépendance générale. Pourquoi reprocher à Érasme de ne point retoui'nerà ce (}u'il a condamné; pour(juoi l'accuser de n'embrasser pas ce qu'il ne peut comprendre.

La faute d'Érasme fut de ne pas se tenir toujours ferme entre les deux partis, et de chercher enfin avec un peu de précipitation, contre une révolution qui ne l'atteignait pas, un refuge sous les ailes de l'autorité établie. Lui, le défenseur de Reuchlin, ancien ennemi de Hogstraten, il écrit au dernier, maintenant ([ue la hardiesse des innovations théologiques a fait tort au premier et relevé le crédit du second. Il n'avait eu longtemps que des injures pour les universités de Louvain et de Cologne, ces nids d'oiseaux voraces. Elles viennent de condamner les thèses de Luther; Érasme fait sa paix avec elles. Un légat romain, Aleandre, vient en Allemagne pour requérir le bras séculier contre Luther. Érasme va le voir. Si le philosophe fait une nouvelle édition de ses lettres ou de ses adages, il en retranche des éloges qu'il trouve maintenant indiscrets en faveur des novateurs; enfin c'est à un nouveau pontifie^ à Adrien, qu'il dédie alors son commentaire sur Arnobe, et il appelle celui-ci le restaurateur de l'Église. On l'annonce déjà: il va écrire contre

Luther, renier ses enfants, se renier lui-même. Rome ne lui prépare-t-elle pas déjà des honneurs, un triomphe, comme au nouveau Camille qui rétablira sa fortune chancelante. Voilà au moins ce que disent les imprudents amis de Luther; l'un d'eux, un enfant perdu de la Réforme, qui croyait avoir à se plaindre d'Érasme, le décide en lui reprochant aigrement toutes ses versatilités et le jette décidément dans les bras de Rome. « Va, dit-il, franchis la limite fatale. Tu as flotté jusqu'ici entre les deux partis, passe au vainqueur. Ils te l'ont dit : toi seul nous soutenais ; sans toi nous ne serons plus rien. C'est en vain que tu résistes ; leurs applaudissements, leurs flatteries, leurs présents peut-êlre t'entraînent. Tu es à eux bon gré mal gré, instrument utile entre leurs mains, mais jamais aimé, jamais pardonné ; car si tu combats parmi nos adversaires, tes livres, les meilleurs, sont avec nous. Quoi que tu fasses tu nous a tous suscités. Dans le camp ennemi, encore avec nous, tu combattras contre toi-même, d'autant plus faible et plus à plaindre que tu auras affaire à la meilleure partie de toi et que ton ambition luttera contre ta vertu ^ ».

Dans la défense d'Érasme, on assiste au combat qu'il se livre à lui-même pour franchir ce pas redoutable. 11 se défend avec soin du reproche de versatilité et de faiblesse. 11 aff'aiblit d'abord la part qu'il a prise autrefois à la guerre contre l'Église. « Iln'a jamais, dit-il, penséou écritsérieusement contre Hogstraten, tout ce que rapportent les universités deLouvain,de Cologne et les frères prêcheurs; contre ses ennemis, contre Aléandre, l'Église et la papauté, il l'avoue, il a donné des encouragements aux lettres, en louant Reuchlin. Hé bien! il est prêt encore à louer Reuchlin. Dans les luttes des humanistes et des dominicains,

1 Er. Epp.,I, p. 653.

au lieu d'exciter les premiers, il les a toujours engagés à la modéralion, comme il l'a bien prouvé en arrêtant deux ans la publication du Triumphus Capnionis. S'il a pu louer autrefois Luther, il n'a jamais approuvé toutes ses opinions; il a condamné les vices des Romains, les abus de la curie, mais non l'Eglise et la papauté. On a pris des propos de table et quelques lettres écrites dans l'intimité ou sous quelque influence pai-ticulicre, pour l'expression réelle de la pensée d'Érasme. A table, il s'en confesse, il a le défaut d'aimer à plaisanter et de ne point savoir retenir sa langue '. Quant à ses lettres, pour en conclure les opinions de l'écrivain, il faudrait les produire toutes, et tenir compte, pour quelques-unes, des embarras d'un homme qui a une correspondance si étendue et qui est bien obligé d'adapter une chaussure à chaque pied. »

« Des brouillons, dit-il assez cruellement quoique avec quelque vérité, ont cherché à l'entraîner dans la faction de Luther, semblables à ces noyés qui s'attrappent où ils peuvent, au risque d'entraîner avec eux ceux qu'ils saisissent; il a dû faire connaître à Hogstraten, aux universités, à Aléandre, au pape, sa véritable façon de penser. Il n'a jamais aimé le grand inquisiteur; mais, dans l'intérêt de ses études, il n'a point voulu avoir querelle avec lui. D'ailleurs, ne lui est-il plus permis de louer les ordres des mendiants, les universités, parce qu'ils renferment ({uelques mauvais moines ou quelques ignorants? Autant vaudrait détester la chrétienté, parce qu'il y a de mauvais chrétien?. Il était, il est vrai, fort mal disposé contre le légat Aléandre qui voulait le confondre dans la persécution contre Luther;

1 L. c , 417. sqq In conviviis aul conlabulatioDibus amicorum niigor quidquid in buccam venit, sœpe liberius quam expedit. Et hoc mihi vilium et maximum, etc. etc.

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mais, il a eu avec lui un entretien de trois heures, dans lequel il s'est lavé de tout reproche d'hérésie, de toute complicité avec Luther ; et ils ont lait la paix. Enfin n'ayant jamais relevé que des abus, des vices regrettables dans la papauté, il peut bien saluer avec joie un pape qui les fera disparaître. »

Après avoir, comme on le voit, non sans quelque peine, expliqué, justifié ses variations, ses contradictions, Érasme profite de l'occasion pour prendre une position nette et décisive. « Comment, dit-il, aurait-il quitté le parti des Luthériens ? Il n'a jamais fait cause commune avec eux ; comment chercherait-il à rentrer dans le giron de l'Eglise? il n'en est jamais sorti. Il y a trois ans, il a déjà dit dans ses Colloques familiers, qu'il n'était point avec Luther ; cependant il a quitté le Brabant, depuis deux ans, pour se soustraire à ceux qui voulaient le forcer à écrire contre lui. »

Mais on lui reproche de douter que TEsprit-Saint parle par la bouche de Luther et puisse s'allier avec tant de violence et d'amei'lume; on l'accuse d'être prêt à écrire contre le moine augustin. Érasme l'avoue, il doute encore de l'inspiration de Luther; et, s'il se trompe, il prie le Christ de favoriser l'entreprise du moine. Après cela, s'il est disposé à discuter sans passion, sur l'Évangile, avec Luther, le mal est-il si grand? Luther et l'Évangile n'y pourraient-ils point gagner? Mais il écrira en faveur du Saint-Siège, auquel il a promis de ne jamais manquer. Où est le mal? Il restera fidèle au Saint-Siège, cela ne veut pas dire qu'il défendra la tyrannie, protégera tous les abus. Il ne manquera pas au Saint-Siège, tant que celui-ci ne manquera point à la gloire du Christ.

(' Dans cette époque de trouble, au milieu de tous les dangers qui ont menacé sa réputation et sa vie, Érasme a

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toujours pris soin de se conduire de l'aron à n'exciter aucun trouble, k refuser son concours à tous ceux (luil n'approuve point, et cependant à ne traliir nulle part la vérité évangélique. D'un côté, il voit l'infaillibilité ponliiicale, qui vaut bien celle de Luther, l'aulorité, chose excellente et qu'il faudrait créer, si le Saint-Siège ne la tenait de Pierre ; de l'autre, il voit un homme dont il doute el, au-dessous de lui, une faction composée d'hommes unis par la même haine contre Rome, mais, sur le reste, entièrement différents, divisés même; car si les uns appuient Luther pour obtenir la ruine de la tyrannie romaine, la réforme du clergé, l'affranchissement des consciences; les autres, hommes de trouble et de rapines, n'ayant rien à perdre, abusent de son nom pour rejeter toute espèce de frein ; en vérité le doute n'est-il pas permis ? S'il cherche maintenant les causes de ce schisme, il rencontre les mêmes raisons de s'abstenir. Erasme est un lettré, un philosophe, aimant à s'enfermer dans sa chambre, dans son poêle pour y étudier à loisir ses auteurs favoris.

Mais maintenant, de quoi s'agit-il? de savoir si le Saintsiège vient du Christ, si la confession est dans l'Évangile, si le libre arbitre ou la grâce conduisent au salut, si les œuvres de l'homme peuvent être bonnes et si la messe est un sacrifice ; toutes choses dont il vaudrait mieux soustraire la connaissance au vulgaire et qui, d'ailleurs, ne sont point articles de foi ! Érasme serait bien embarrassé de se prononcer. Quel qu'opinion qu'il condamnât ou approuvât, il pro.^crirait beaucoup de bon pour adopter bien des choses qu'il ne comprend pas. Tenterait-il de faire justice distributive, il se mettrait les deux parties sur les bras. Pour ces questions scolasliques d'ailleurs, il ne voudrait point arracher la vie à un autre, ni donner la sienne. Prêt à mourir

pour le Christ, il ne veut point être martyr de Luther. 11 restera donc tidèle à lui-môme, dévoué à la cause des lettres, préparant une théologie plus simple, plus vraie, ainsi qu'il fait actuellement dans ses paraphrases ', désirant, il l'avoue, dans l'intérêt de son repos, non de son bonheur, l'amitié des puissants et des bons, et décidé à conserver dans ses travaux le calme de son âme, à l'approche du moment oîi il paraîtra devant le tribunal du Christ. »

Lorsqu'il écrivait ainsi , Érasme hésitait encore. Une lettre, où Luther semblait le prendre en pitié et le mettre au défi, le décida à écrire et à publier son livre sur le libre arbitre qui fut son dernier combat mais dont le récit appartient plutôt à l'histoire de Luther. Il porta à son adversaire de rudes coups, mais « ce roi amphibole, ainsi que Luther l'appela, qui siège tranquille sur le trône de l'amphibologie et trompe le monde par ses paroles ambiguës et ses insidieuses figures, se retira aussi meurtri de la lutte '>. Luther ne se contenta pas de lui rendre coup pour coup, il ameuta tous les siens contre lui. « Je vous prie, vous tous, dit-il, pour qui l'honneur du Christ et de l'Evangile est une chose sérieuse, que vous veuillez être ennemis d'Erasme ; -> et il le dénonça comme un traître, un épicurien et un sceptique. Erasme, dit-il, « comme sa figure le montre, est un homme plein de ruse et de malice qui s'est moqué de Dieu et de la religion. 11 emploie de belles paroles: le cher Christ, la parole de salut, les saints sacrements ; mais il tient la vérité pour une très froide chose. S'il prêche, cela sonne faux comme un vase fêlé. Il a attaqué la papauté et maintenant il lire sa tête du lacet. » Le philosophe de Rotterdam fut sensible à ces injures et plus encore à l'abandon dans

1 L. c. Proveh') bonas lilleras simpliciorem, sinceriorcm, tlteologiam... Paraphrases mcditor, elc. etc., passim Er.

lequel il fut laissé par les catholiques dont il ne reçut que de froids compliments. « Voilà donc, ma récompense, dit-il ; si je n'avais pas commencé, je ne voudrais pas écrire un mot aujourd'hui, » et dans une autre lettre : « Que ne m'at-il été permis de vieillir dans le jardin des muses. Me voici, moi sexagénaire, poussé de force dans l'arène et, au lieu de la lyre, tenant le ceste et le tilet. On me félicite de mes triomphes... Ah! je ne sais pas de quoi je triomphe. La faction croît de jour en jour. Était-il donc dans ma destinée, que, à rage oii je suis, d'ami des muses je devinsse un misérable gladiateur ! »

Après avoir longtemps ménagé Luther,Érasrae s'était contenté d'escarmoucher autour de lui. « On n'avait jamais vu tant de discordes, de dissensions, disait-il, que depuis que tout le monde avait l'Évangile à la main. » Le réformateur le fit décidément sortir de sa neutralité, par une autre lettre doucereuse dans laquelle il lui accordait plus d'intelligence qu'il n'en fallait pour comprendre l'Écriture mais lui refusait assez de cœur pour la défendre. En bon critique, Érasme connaissait et jugeait bien son homme. (< Ce qui me choque en Luther, disait-il, c'est qu'il pousse tout à l'excès ; averti, il va encore plus avant ; c'est un esprit ardent, une humeur impétueuse, un Achille dont on ne saurait calmer la colère. » Jamais Lulher ne mérita plus ce jugement que dans celte querelle, lorsque, poussant sa doctrine à l'excès, il se montra disposé à sacrifier la liberté humaine à la grâce. Érasme, allant di'oit au défaut de la cuirasse, publia alors son traité du libre arbitre ' où il revendiquait contre son adversaire la liberté de la volonté humaine sacrifiée. « Ce que j'estime, » répondit Lnther qui sentit la justesse du coup, « c'est que seul tu as touché le

1 Er, op. De libcro arhitrio. — Luth., op. De servo arbilrio.

4l!2 LE LIBRE ET LE SERF ARBITRE

fond de l'affaire. Toi, tu ne me fatigues pas de querellesétrangères, de papauté, d'indulgences et autres fadaises. Seul, tu as saisi le nœud, lu as frappé à la gorge. Merci, Érasme. » Et il riposte avec plus de hardiesse encore qu'il n'était attaqué, par son livre delà volonté esclave ou dn serf arbitre.

En philosophe, Érasme en appelle à la conscience humaine qui se sent libre d'agir ou de ne pas agir. 11 ne nie pas la grâce, mais il lui conteste et l'irrésistible puissance elles caprices monstrueux de la tyrannie. « Si l'homme cède à la grâce, dit-il, il fait le bien ; si, à sa nature, il fait le mal ; entre les deux il est libre et responsable. La justice peut-elle admettre que nous soyons punis pour des actes que nous ne commettrions pas nous-mêmes. Si l'homme est l'esclave de la faute, pourquoi le punir ? N'est-ce pas une amère ironie que Dieu nous commande de faire le bien, si nous ne pouvons pas l'accomplir, et qu'il châtie cruellement le mal dont il est lui-même l'auteur? » Érasme appuie ses raisonnements d'autorités prises dans les écrits des Pères que son adversaire ne rejetait pas autrefois, et s'efforce de dégager du débat, comme inutile, l'argument tiré de la presscience divine contre la liberté ! Mais Luther, l'homme de la grâce, que menaient d'ailleurs, tantôt sa passion, tantôt les circonstances, n'était pas l'homme du libre arbitre. Il avait toujours été mené et comme poussé en avant. Pour retrouver son assiette et se défendre, il s'enferme plus étroitement encore dans le dogme du péché originel et de la rédemption gratuite; il rejette toute interprétation humaine et plonge dans sa doctrine jusqu'à l'abîme. « Oui, dit-il, Dieu prévoit, propose et accomplit tout dans son éternelle, immuable et infaillible volonté. Voilà la foudre qui écrase le libre arbitre. C'est le degré suprême de la foi de croire-

FIN U'ÉR.VSMb; il3

à la clémence du Dieu qui sauve rarement ses créatures et d'adorersajuslicequiculieiiten réserve un si grand nombre à la damnation, ((uand même il paraîtrait se plaire à nos tourments et mériter plus de haine que d'amour. Il ne peut faire mal sans doute; mais quand il agit dans le méchant, ses œuvres sont mauvaises ; et l'impie ne peut pas ne pas pécher, bien que ce soit Dieu qui agisse en lui. » Puis arrivent, comme à l'ordinaire, les violentes images: « La volonté indomptée, cavale en plein champ! Dieu se monlre-t-il, elle s'assouplit, obéit et va où il veut. Dieu abandonne-t-il le mors, Satan s'élance sur le dos de l'animal et le conduit aussi oi!i il veut. Il n'y a de lutte possible qu'entre les deux cavaliers : Satan et Dieu ; car le psalmiste a dit : « J'ai été fait comme une bête de somme » Érasme riposte en suivant Luther sur le roc où il s'est retranché, sur le terrain delà Bible: — « Mais quoi! si l'Écriture est si lumineuse, pourquoi les Apôires se sont-ils plu à la commenter, et les Pères après les Apôtres et après les Apôtres tant de docteurs et de conciles! Ce sont des hommes ; sans doute, mais le cénacle de Wittemberg n'est-il pas composé d'hommes aussi?» Luther ne bronche pas. Il ne veut rien retrancher de la toute-puissance,' de l'indépendance et de l'irresponsabilité de Dieu: « Est-ce que, dit-il. Dieu ne damne pas des créatures même qui ne le méritent pas, et des âmes avant qu'elles soient nées? Pour lui, du libre arbitre il n'en voudrait pas, ni de tout autre instrument de salut. Sa vie serait-elle sans fin, il ne serait jamais sûr d'avoir satisfait à Dieu. Mais Dieu le sauvera, sans ses œuvres, il l'a promis; il ne mentira pas. » On ne saurait sacrifier plus délibérément la créature au créateur.

A entendre Luther, « la grâce qui vient du rédempteur est ■seule capable de produire de bonnes œuvres, dans une

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