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LE LIBRE ET LE SERF ARBITRE

nature corrompue par le péché; quelle part est laissée à la liberté de l'homme ?— Né du péché, l'homme est voué naturellement à la damnation ; la grâce seule le sauve ; et, comme elleest libre, volontaire, ne devant rien à personne, elle sauve ou elle laisse perdre qui elle veut. L'argile ne dit pas au potier: Pourquoi m'as-tu fait amphore? Pourquoi ra'as-tu fait cuvette? » Mais alors, où est la responsabilité de l'homme ? C'était, sur le terrain de la Bible et de l'Évangile, la question que les philosophes agitent entre le bien et le mal, la toute-puissance, la prescience de Dieu et la liberté de l'homme ; mais posée, dans le christianisme, elle était bien plus vivante et plus dramatique. Érasme, après avoir hésité longtemps entre les luthériens et les orthodoxes, attaquait ce point vulnérable du réformateur. En même temps, quelques partisans de Luther déduisaient de sa doctrine d'autres conséquences mortelles au catholicisme. Appliquant aux pratiques du culte ce qu'il avait dit des œuvres, Luther avait dit, à propos de l'Eucharistie : « Ce n'est pas le sacrement qui justifie, mais la foi en le sacrement. » A quoi bon, dès lors, dans la communion, le miracle permanent, le changement du pain et du vin en le corps et en le sang de Jésus ? Carlostad l'avait fait remarquer le premier. Puis, le réformateur de la Suisse, Zwingle, avait ajouté, dès 1523. « Le pain et le vin, ne sont dans la cène que ce que l'eau est dans le baptême ; c'est en vain que l'on plongerait dans l'eau mille fois un homme qui ne croit pas ; la foi, voilà ce qui est requis. » Maintenant, d'autres comme Bucer, (Ecolampade suivaient; et tous les réformés ries bords du Pihin, devenus plus radicaux que Luther, ne voyaient plus dans les espèces qu'un sigue et dans la communion qu'un acte commémoratif.

La poésie, à la suite, quille la cynique ironie ûq^ farces de Carnacal de Thomas Murner, et la spirituelle folie de Sébastien Brandi pour de plus nobles thèmes et des sentiments plus élevés. Elle niait, elle commence à affirmer; elle ébranlait la foi dans les Ames, elle la relève en se retrempant aussi aux sources chrétiennes. Le célèbre cordonnier poète, maître compagnon de la bonne ville de Nuremberg, Hans Sachs change de mode. En 1523 dans une clianson devenue célèbre, il déplore le crépuscule au milieu duquel la doctrine errait comme \\n astre voilé dans les sombres nuages, quand le chant du rossignol de Wittemuerg s'est levé à l'horizon pour réjouir le monde. Depuis lors, il laisse les vieux contes et les joyeuses chansons de l'atelier, de l'échoppe ou du compagnonnage ; il met en action dans des drames ou des mystères naïfs les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament; il voit dans Abel la véritable Église chrétienne tuée par Gain; il met saint Paul et saint Pierre en présence, à l'avantage du premier; quand sa veine quille les régions bibliques c'est pour chanter les innocentes joies de la nature rajeunie par le printemps et le bonheur du foyer conjugal, parfumant toutes ses œuvres d'une douce senteur d'honnêteté qui réjouit et qui donne une idée de la vie calme et paisible de l'heureuse ville de Nuremberg qui sut passer doucement à la réforme, sans renverser violemment l'ancien culte et conserver sa tranquillité dans un temps et dans un pays remués par tant d'excès et d'orages.

La révolution religieuse ne laissa pas Erasme tranquille dans la petite maison et le petit jardin qu'il s'était choisis près de la demeure de l'imprimerie de Froben, son ami. Il aiguisait encore contre les uns et les autres les bons mots qui étaient sa consolation et tournait les phrases à double entente où il croyait trouver sa .sauvegarde, comme Cicéron

ut) LE LIBRE ET LE SERF ARBITRE

dans les dernières convulsions de la république romaine, quand la révolution vint le relancer à Bâle. La ville voulait, comme tant d'autres, se prononcer, choisir ouvertement entre le catholicisme et la réforme. Elle comptait sur les lumières, sur l'opinion de son hôte célèbre pour se décider en connaissance de cause. 11 voulut, en s'embarquant furtivement sur un quai désert, avec sa maladie, ses livres et ses bagages, échapper à cet honneur et à ce péril. Les Bàlois, pour sauver leur réputation, imposèrentà leur hôte l'obligation de partir en pleine ville de Bàle sous leurs yeux

Érasme traîna ainsi ses dernières études et ses dernières douleurs à Fribourg, en Suisse, revint encore une fois dans la chère patrie de son choix, maintenant réformée, et, toujours inquiet, il voulait aller mourir en Franche-Comté, à Besançon, sur une terre catholique, quand sa dernière maladie le surprit au moins dans les bras de ses amis (1536), écrivant un livre sur la pureté de l'Évangile et témoignant dans ses lettres qu'il « n'avait jamais douté d'une seule parole du Christ. » Ni prêtre, ni laïc, ni catholique, ni protestant, au milieu d'un monde qui lui échappait toujours, Érasme, philosophe, le sourire encore aux lèvres et l'espérance au cœur, murmura en mourant : « Mon Dieu, délivrez-moi; mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Bàle, sa patrie d'adoption, aconservé religieusement sa maison, son anneau, son cachet, son testament écrit de sa main. C'est le souvenir pieux que gardait. de lui une ville qui avait rejeté les reliques des saints. Botterdam, sa patrie de naissance, a gardé son culte, en lui élevant à plusieurs reprises une statue de bois puis une de marbre, puis une de bronze, monument commémoratif du philosophe qui a gardé ce nom.

Humaniste avant tout, Érasme était un lettré, un homme de raison et d'étude qui visait à préparer par la science

FIN DERASME iil

et la sagesse la réforme de l'Église cU'inlelIigence de la foi. Il sourit d'abord aux hardiesses et même aux avances du petit moine, sans cependant convenir qu'il avait lu son badinage scolastique Mais il s'effraie bientôt de la tournure tumultueuse, populaire, que prend la ([uerelle. Qu'un moine jette, en proie aux discussions des hommes, une théologie nouvelle, obscure, hardie, cela lui paraît presque un retour en arrière, un dommage pour les lettres; qu'il traite ainsi de haut, et qu'il brave les grands, lui, qui les a toujours ménagés, il s'en efliVaie. Quelques-uns des novaleurs cherchent à l'enrôler dans cette guerre ouverte. Rome au contraire l'excite à la défense des pouvoirs établis. Ami de la sécurité et de l'indépendance pliilosophique, il écrit avec d'habiles ménagements et une douce ironie aux uns et aux autres et ne rompt avec personne, surtout avec les puissants. Il donne à tous des conseils de modération et de sagesse et se tient ainsi à égale distance des champions de la réforme, dont les flatteries, les caresses cherchent à l'entraîner, et des satellites de l'ancien culte qui voudraient l'intimider ou le gagner par leurs menaces ou leurs promesses. Assez clairvoyant pour distinguer le côté faible de la nouvelle Eglise, comme il avait vu celu de l'ancienne, les écarts de Luther et ceux plusgiands de ses disciples, comme il avait vu les abus et les vices de la cour de Rome, obligé d'ailleurs d'écrire à tout le monde, il varie son thème selon les gens; il s'égaie et égaie les autres en continuant ici ses anciennes plaisanteries contre l'ambition séculière des pontifes et l'ignorance des couvents, et en en faisant ailleurs de nouvelles contre les défroqués, les apostats nomades, les moines échappés et faméli' quesqui demandent du pain etune femme et font 11 du reste.

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