LE CONCIL-E DE CONSTANCE (U
de la Commission de Réforme , mais le pian qu'elle proposait était-il bien le meilleur ? Il lui en opposa un autre. La discussion serait longue ; le Concile durait déjà depuis quatre ans; n'y avait-il pas du danger à laisser plus longtemps les diocèses sans direction ? Chaque pays avait ses coutumes spéciales, ses intérêts particuliers : au lieu de s'exposer à les froisser par des mesures générales, pourquoi ne pas recourir avec chaque nation à des traités distincts qui tiendraient compte des vœux et des besoins de chacune d'elles? C'était un moyen pour le pape de venir à bout des différentes nations du concile en les divisant? Il n'y eut pas, en etfet, de réforme universelle, mais une série de concordats. Dans ces conventions, rien n'était plus facile que d'acheter la complaisance des princes ; et ils laissèrent subsister la plupart des abus. Chose curieuse! de toutes les nations celle qui fut le moins favorisée fut l'Allemagne, et les clauses du Concordat accepté par Sigismond furent très peu avantageuses : le nombre des bénéfices laissés en Allemagne à la disposition du pape, était ramené seulement des deux tiers à la moitié; la taxe des annates était légèrement réduite, les dispenses, les appels en cour de Rome et les excommunications, un peu limités; l'article le plus important, et qui du reste ne fut pas observé, était celui qui réservait aux Allemands un certain nombre de places dans le Sacré Collège.
Le concile n'avait plus rien à faire, il tint sa dernière séance au mois d'avril 14.18, et le pape quitta Constance le 16 mai. L'opinion publique avait depuis longtemps cessé de s'occuper des travaux de l'assemblée catholique ; sa dissolution passa inaperçue. En dépit de la bonne volonté delà plupart de ses membres et de la valeur supérieure d'un assez grand nombre d'entre eux, elle n'avait pas réa-
lise les espérances qui l'avaient saluée au début. Elle avait fait cesser les scandales du schisme, mais compromis de nouveau l'unité chrétienne par le supplice de Huss et de Jérôme. Elle n'avait proclamé en principe son omnipotence, que pour livrer de nouveau en fait l'Église à la toute-puissance pontificale de l'habile Martin V. Elle avait affirmé la nécessité de la Réforme, sans pouvoir la réaliser.
Le concile de Constance fut suivi de toute une série de synodes provinciaux: à Salzbourg (1418), à Passau, à Ralisbonne, à Mayence (1423), à Cologne, à Trêves. Les évoques réunirent leurs prêtres, s'occupèrent de réformer les abus les plus criants. Martin V, dont les biographes ' vantent la droiture et la piété, n'aurait pas demandé mieux que de tenir compte des désirs des fidèles, à condition qu'il n'en coûtât rien à son autorité. Il ne tint pas à lui que le concile qui, d'après les décrets de Constance, devait se réunir en 1423, n'eût pas lieu. 11 réussit du moins à se débarrasser rapidement des assemblées de Pavie et de Sienne ; peu nombreuses, divisées, elles se séparèrent sans avoir rien fait. En revanche, il publia en 1425, un décret de réformation qui, s'il eût été sérieusement appliqué, eût produit une réelle amélioration. Malheureusement, bulles pontificales et résolutions de concile, restaient lettre morte. Le pape, après avoir satisfait sa conscience par quelques déclarations retentissantes, retomba dans les anciens errements ; songeant moins à l'Église qu'à la fortune des Colonna, ses parents, il viola la liberté des élections canoniques, recommença à vendre les dispenses et les bénéfices. Fatiguée du grand effort stérile de Constance, sans direction, entre les papes, qui voyaient dans tout essai de réforme une menace contre leur pouvoir, les évêques, qui, pour la plupart, ne songeaient qu'à sauver les appa-
rences, et les Universités, que les événements politiques réduisaient à l'impuissance, l'Église continua à souffrir des mêmes maux. En Allemagne en particulier, le concordat de Constance, si insuffisant, ne fut pas observé. Il n'avait été conclu que pour cinq ans, et l'Empire allait se trouver de nouveau abandonné sans défense à l'exploitation de la cour romaine. Les querelles des villes et du clergé recommençaient: à Strasbourg, Mayence, Augsbourg, Spire, Liège, Bamberg, Wûrzbourg, les bourgeois étaient en guerre contre les évêques. La tiaine desTaïques contre les prêtres redevenait plus vive et plus générale ; ils prêtaient une oreille complaisante aux novateurs. On signalait çà et là des orateurs suspects d'hérésie, et les rigueurs auxquelles l'autorité épiscopale jugeait nécessaire d'avoir recours, indiquaient assez ses inquiétudes. L'empereur, le promoteur du concile avait-il donc abandonné sa tâche ?
g II. — Rêves d'ambition et impuissance de Sigismond
Sigismond avait quitté Constance quelques jours après Martin V. Son départ ne ressemblait guère à son entrée triomphale. Les magistrats ne voulaient pas lui permettre de s'éloigner avant qu'il eût payé les dettes contractées par ses serviteurs. Il lui fallut laisser en dépôt de riches étoffes, des coussins, des couvertures : il ne les dégagea jamais, si bien qu'un grand nombre de bourgeois de Constance se trouvèrent ruinés. L'échec du concile retombait en grande partie sur lui; on le sentait et on lui en gardait rancune. Faible et inconstant, il avait, comme de
coutume, sacrifié les intérêts supérieurs à des considérations secondaires et oublié, au milieu d'agitations sans but et sans portée, la grande cause qu'il avait prise en mains. Ses qualités mêmes se retournaient contre lui : spirituel, il ne savait pas retenir un mot plaisant qui lui aliénait un ami ; bienveillant et généreux, l'argent lui coulait entre les doigts et il était toujours réduit aux expédients. Son imagination, toujours en éveil, l'induisait en tentation et l'exposait aux plus humiliantes déconvenues. La réunion du concile avait* réveillé chez lui les idées de domination universelle que tant do déceptions n'avaient pas étouffées chez les empereurs. Il s'imagina un instant que tous les rois s'inclineraient devant lui, accepteraient son arbitrage et qu'il pourrait rétablir l'unité de l'empire et particulièrement ses droits sur les provinces séparées. Il en profiterait pour réunir autour de lui les légions chevaleresques de l'Allemagne agrandie et de l'Europe pacifiée et pour les lancer contre les Turcs qu'il refoulerait en Asie.
Il prit son rêve au sérieux. C'était un des traits de son caractère; les leçons de l'expérience ne lui servaient pas. Oublieux de son triste voyage en Italie, il voulut montrer à l'Europe l'empereur qui avait rétabli l'unité dans l'Église; et il partit, à la fin de 1415, pour un grand voyage qui dura près d'un an et demi, mais ne lui laissa aucune illusion* sur la vanité de ses espérances. Il essaya d'abord d'exercer quelques droits régaliens dans les provinces de la rive gauche du Rhône, sans autre résultat que de soulever partout l'inquiétude et les protestations. A Lyon, les.magistrats et les représentants du roi de France ne lui permirent même pas, tant qu'il resta dans la ville, de conférer le duché de Savoie à Amédée, de peur que leur tolérance ne parût une reconnaissance de
la suzeraineté impériale sur les anciens territoires des royaumes d'Arles et de Bourgogne. En France même, à Paris, il se proposait de réconcilier les factions : il fut obligé de s'enfuir eu toute liàte à Saint-Denis pour ne pas être fait prisonnier par les Armagnacs. Après avoir failli être retenu par les bourgeois d'Abbeville, il alla, sans réflexion, se mettre entre les mains d'Henri V, roi d'Angleterre. Celui-ci se montra uniquement préoccupé d'établir clairement qu'il ne relevait de l'Empire à aucun titre et repoussa tout arbitrage. L'empereur resta quatre mois en Angleterre, presque prisonnier, si mal vu de la population de Londres qu'il jugea prudent de se réfugier à Cantorbéry; il n'obtint le droit de repasser sur le continent qu'après avoir signé avec Henri une alliance offensive et défensive contre la France. Il cherchait à emprunter sur ses bijoux quelques milliers de florins : les Flamands les lui avancèrent après de longues et pénibles négociations. Comme le duc de Bourgogne avait étéfavorableà JeanXXlII, il n'osa pas traverser la Flandre ; les habitants de Dordrecht lui prêtèrent quelques grosses barques qui le transportèrent avec sa suite à l'embouchure de la Meuse. De même qu'en 1413, le voyage triomphal aboutissait à une fuite lamentable. De ses États, des nouvelles désastreuses arrivaient: la Hongrie était envahie par les Turcs qui pénétraient jusqu'à la frontière de Styrie et emmenaient 30,000 chrétiens en esclavage (U15-1416). La trêve avec Venise était sur le point d'expirer : pour sauver ses possessions immédiates, Sigismond n'avait d'autre moyen que de jeter à l'eau tous ses projets italiens; il abandonna ses anciens alliés, et livra la Haute-Italie à Philippe-Marie (^ui avait reconstitué le duché de Milan.
De retour en Allemagne, il avait encore eu de grands
projets « pour détruire les troubles et les abus malbeureusement si nombreux et rétablir la paix et la justice ' ». Il présenta à la diète de Constance (Pâques 1417) un plan d'organisation repris plus tard sous Albert II et sous Frédéric lll par (laspard Schiick, qui était déjà auprès de Sigismond et qui l'avait peut-rt^e inspiré : toutes les seigneuries et les villes qui ne dépendaient pas d'un prince assez puissant pour maintenir la paix publique, seraient groupées en quatre cercles; dans chaque cercle, les conflits seraient jugés par un tribunal présidé par un capitaine nommé par le Roi et composé de trois assistants désignés par les Étals. Ceux qui refuseraient de se soumettre à ses arrêts seraient mis au ban de l'Empire et le capitaine requerrait contre eux la force executive du cercle. Au-dessus des capitaines de cercles, un capitaine général interviendrait dans les cas les plus graves et viendrait au secours des capitaines particuliers contre les rebelles qu'ils ne pourraient pas réduire avec leurs seules forces. Sigismond annonçait en même temps d'autres propositions relatives aux monnaies, aux douanes, à la sécurité des routes.
Le projet de Sigismond fut à peine discuté. Il eût fallu un autre souverain pour décider les princes à aliéner ainsi une partie de leur indépendance. Battu de ce côté, il se retourna vers les villes et les invita à former une ligue générale, à la tête de laquelle il se placerait. Elles déclinèrent ses offres. Quelle confiance méritait un roi dont la politique variait sans cesse, et qui, toujours à la poursuite de quelques redevances, vendait la justice au plus offrant ! Sa vénalité, son inconstance, ses brusques accès de violence et de faiblesse, éloignèrent de lui ses derniers alliés.
1 Achbacl), Docum., XVII; XXJI el XXIII.
Louis le Palatin, qui lui avait été longtemps dévoué, forma avec les trois électeurs ecclésiastiques la ligue de Coblenlz^2aoiitl417),dans laquelle entrèrent bientôt le duc de Gueldre et de Juliers ainsi que plusieurs seigneurs voisins. Cette ligue, poursuivant une politique absolument indépendante, enleva à Sigismond toute influence dans l'Allemagne occidentale. La situation du roi était un peu moins mauvaise dans le Nord, où il avait confié à Frédéric de Hohenzollern, avec la marche de Brandebourg qu'il lui avait déjà donnée (1415), l'électorat et la charge de grand chambellan (18 avril 1417). Mais Frédéric avait assez à faire à se défendre contre ses voisins et à s'établir dans ses nouveaux domaines; et d'ailleurs l'entente de Sigismond et de Frédéric ne devait pas être de longue durée. Ce fondateur de la dynastie des Hohenzollern en Brandebourg songeait plus à lui-même qu'à l'empire. Prompt au désespoir comme aux illusions, Sigismond avoua son impuissance : « Je ne puis rien faire pour vous, écrivait-il tristement aux habitants de Cologne qui sollicitaient son intervention contre leur archevêque ; les électeurs se regardent euxmêmes comme le droit. Chercliez à vous protéger vousmêmes le mieux que vous pourrez. »
Même impuissance dans les diètes. Elles étaient fort agitées : les seigneurs se plaignaient des villes qui ne respectaient pas leurs privilèges, les villes, des seigneurs qui violaient leurs territoires, multipliaient les péages et les douanes. Les querelles confinaient partout : l'archevêque de Brème avait maille à partir avec le duc de Brunswick- Lunebourg ; le roi de Danemarck avec la hanse ; les électeurs de Saxe et de Brandebourg avec les ducs de Poméranie et de Mecklembourg; Cologne avec les électeurs du Rhin; le duc d'Autriche avec ses sujets. « C'était le chaos,
dit énergiquement un écrivain contemporain. » Par surcroît, la peste, après avoir ravagé l'Italie, enleva des milliers de victimes dans les régions du Rhin supérieur et du Danube. Les populations surexcitées et superstitieuses étaient vers la même époque territiées par une bizarre invasion. Des bandes de vagabonds arrivaient de l'Orient, par troupes quelquefois de plusieurs milliers de personnes, hommes, femmes et enfants. Ils avaient leurs chefs, leur langue que personne ne comprenait. Vêtus de haillons sordides, ils campaient dans les forets ou dans les champs, vivaient de vols et de rapines. C'étaient les Tsiganes, qui, après avoir traversé la Hongrie, se répandirent en Bohême et en Allemagne, et de là en Italie et dans le reste de l'Europe. Comme leur apparition coïncida avec les guerres hussites, on leur donna le nom de bohémiens.
Sigismond revenait dans ses États assez mélancolique. Sa seconde femme, la belle Barbara de Cilley, qu'il avait épousée de passion, avait trouvé des consolations autour d'elle pendant l'absence de son mari, et le scandale de ses amours de Messaline avait été si retentissant que le roi, bien qu'il n'eût pas le droit d'être très sévère, la condamna à l'exil. Il ne lui tint pas longtemps rigueur cependant, et un an plus tard, elle reparut à la cour. Il n'était pas plus heureux en politique qu'en ménage. Il avait cru conquérir le monde, et ses domaines héréditaires lui échappaient ; il n'avait ni soumis l'Europe, ni pacifié l'Allemagne, ni gardé sa femme. Quand il revint dans ses États héréditaires, il perdit la Bohême.
GUERRE DES HDSSITES (H18-1433) 59
•g m. — Guerre des Hussites (1418-1433)
La nouvelle du supplice de Huss avait provoqué en Bohême une exaspération générale. On s'en était indigné comme d'un défi jeté à la nation tchèque, d'un crime qui atteignait la race slave tout entière. L'empereur Sigismond et les Allemands croyaient n'avoir eu affaire qu'à un homme ; ils se trouvèrent devant une nation. Les questions religieuses et nationales, déjà si étroitement liées, s'élaient confondues plus, que jamais. La rivalité de l'Université de Prague et des Universités allemandes, les vieilles haines des Bohèmes contre l'Allemagne s'étaient exaspérées sous ce nouvel affront. La réforme de l'Église et la résistance au Concile, à l'Empire, devenaient la cause même de la patrie. Les martyrs de Constance étaient vénérés comme des saints; on leur dressait des autels et des statues dans les églises. On ravageait les biens de l'évêque de Leitomiclil, un des accusateurs de Jean Huss. La révolution enfin avait trouvé son symbole religieux et accompli son premier acte politique. Un disciple de Huss, Jacques de Mies, enseignait qu'il fallait donner au peuple, aux lai'ques, la communion sons les deux espèces que les prêtres s'étaient réservée à eux seuls; et il la distribua en effet à ses fidèles heureux et tiers de cette nouveauté. Cette communion commença dès ce jour à devenir un des articles fondamentaux de la foi bohème, et le calice remplaça peu à peu la croix sur les églises. Les premiers, les nobles Tchèques avaient formé, le 15 septembre 1415, une confédération pour s'engager à ne pas entraver sur leurs terres la prédication de
la parole de Dieu. Quatre cent cinquante d'entre eux constituèrent un comité des Trois, un triumvirat; à son instigation, ils adressèrent au concile de Constance contre le supplice de leurs martyrs, une virulente protestation. Repoussant l'accusation d'hérésie, ils promettaient d'obéir à leurs évêques nationaux, tant que leurs décisions seraient fondées sur l'Évangile, et au pape tant que sa volonté serait conforme à la loi divine; mais ils déclaraient qu'ils ne permettraient pas qu'on poursuivît et punît cliez eux un docteur, sans lui avoir démontré son erreur par l'Ecriture.
C'était opposer l'opinion des fidèles laïques à l'autorité cléricale, l'Église nationale à l'Église œcuménique, les Tchèques aux Allemands surtout. Le concile prildesmesures énergiques. Il interdit la communion sous les deux espèces, suspendit le privilège de l'Université de Prague, cita à comparaître devant lui les signataires de la protestation bohémienne et menaça des peines ecclésiastiques le roiV^enceslas et l'archevêque de Prague, s'ils ne lui prêtaient mainforte. Mais l'Université de Prague s'érigea en corps doctrinal, indépendant du concile, déclara la communion sous les deux espèces indispensable au salut, et fixa au 6 juillet la fête de Jean Huss, qui fut célébrée désormais jusqu'au xvii« siècle.
Le schisme parut d'abord s'accomplir pacifiquement, pendant plusieurs années, jusqu'à ce que le concile élût Martin V et prononçât lui-même sa dissolution en 1418. Le nouveau pape, qui ne se pressait pas de faire les réformes recommandées par le concile, voulut agir avec d'autant plus d'énergie contre l'hérésie. 11 somma d'avoir à faire rentrer dans leurs paroisses les prêtres qui en avaient été chassés, l'empereur Sigismond, qui revenait alors justement de sa
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longue tournée faite à travers l'Europe pour y faire admirer, sans y réussir d'ailleurs beaucoup, la majesté impériale. Le vieux souverain de Bohème, Venceslas, craignit que fon jeune frère, intéressé à l'exécution des ordres de la cour de Rome, ne profitât de l'occasion pour se mettre à sa place. Il invita les prêtres expulsés à rentrer à leur poste et les autorités laïques à rendre à ceux-ci leur cure. Ce fut le signal de la résistance qui devait aboutir à la lutte.
I. Guerre défensive^ Jean Zisca. — Lorsque les prêtres catholiques, rentrés en triomphateurs dansPrague avec leurs adhérents et avec les Allemands surtout qui leur restaient fidèles, voulurent procéder en grande cérémonie à la nouvelle consécration de leurs églises et menacèrent d'excommunier ceux qui y venaient chercher la communion sous les deux espèces, les Praguois trouvèrent des chefs : d'abord un moine prémontré, défroqué, Jean de Seelau, orateur hardi ayant toutes les (qualités et les défauts d'un agitateur populaire; puis le seigneur de Hussinetz, Nicolas, et un chevalier Jean Zisca de Trolsnov. Ceux-ci donnèrent une direction à l'émeute. Un jour Venceslas fut entouré dans la rue par une foule énorme que conduisait Nicolas; elle demandait qu'on lui rendît la communion sous les deux espèces. Le roi effrayé ordonna aux habitants de Prague de lui remettre leurs armes. Jean Zisca se mit à la tête de ceux qui étaient armés et se fit conduire dans le château jusqu'au roi : « Nous voici avec nos armes, dit-il au roi ; où sont tes ennemis, que nous les combattions? » Nicolas et Zisca furent bannis de la cour.
Le mouvement, de la ville de Prague, gagna bientôt les campagnes. Les paysans, chez qui dominait l'élément slave, cessèrent de venir aux églises quand on y réinstalla
les curés catholiques. Le service divin fut célébré par des prêtres hussites dans des maisons particulières, dans des granges, puis en plein champ. Sous la direction de leurs prêtres, les Hussites commencèrent à se réunir, principalement sur des hauteurs environnantes qu'ils décorèrent de noms bibliques: le Thabor prèsd'Aussig sur l'Elbe et r//ore6 près de Trebeckovice. 11 venait à ces réunions des milliers de Hussites, même de Prague ; les discours se succédaient, l'enthousiasme grandissait, on communiait avec ferveur, on se traitait de frères et de sœurs. En juillet 1419, le roi ayant fait entrer dans le conseil municipal quelques échevins hostiles au mouvement, ceux-ci firent emprisonner plusieurs Hussites ; mais, le 30, Jean de Seelau organisa une grande procession dans la nouvelle ville (Nové Miesto), où étaient les Tchèques des petites corporations, les plus exaltés, et se dirigea avec Zisca jusqu'à l'hôtel de la vieille ville (Staré Miesto) pour demander aux magistrats l'élargissement des prisonniers. Les magistrats refusèrent. Dans la bagarre qui survint au dehors, un moine qui portait le calice reçut une pierre et fut blessé. Aussitôt, .Jean Zisca entraîna les siens à l'assaut de l'hôtel de ville, envahit Tédifice, escalada les marches qui conduisaient à la salle du conseil, entra, saisit avec les siens le juge, le bourgmestre, et dix conseillers, ouvrit les fenêtres et les lit précipiter sur les lanceset les piques des assaillants qui étaient encore au pied des murailles. Ce fut la dernière humiliation du roi Venceslas, dont le règne avait été si misérable. Cette première défenestration, comme on l'appelle dans l'histoire de Bohême, le tua. Atteint au milieu d'un accès de fureur d'une première attaque d'apoplexie, il fut emporté par une seconde le 16 août 1419.
Cet événement ajoutait une question politique à la ques-
tion religieuse, Le frère et l'héritier de Venceslas en Bohême, Sigismond, était Allemand ; empereur il avait laissé brûler Jean Huss. Il était le partisan de Martin V et des catholiques. Ce fut le commencement de l'anarchie. Les catholiques et les Allemands, composés de quelques seigneurs et des riches familles bourgeoises des villes, étaient prêts à reconnaître sans condition l'héritier légitime. Parmi les dissidents, un certain nombre de partisans de Huss étaient parvenus à se mettre d'accord dans la vieille ville de Prague sur quati'e articles de foi : 1° la libre prédication de la parole de Dieu en langue vulgaire; 2° la communion sous les deux espèces, 3° la suppression des domaines ecclésiastiques ; A" 1^ punition des péchés publics. Ils ne se refusaient pas, sous ces conditions, à reconnaître les droits de Sigismond à la royauté; c'étaient les plus anciens opposants, les vieux Tchèques d'alors, les modérés. Beaucoup d'autres cependant, plus hardis, poussant à l'extrême les conséquences de leurs principes, rejetaient de l'Eglise tous les sacrements sauf le BaptêmeetrEucharistie,reconnaissaientàtousles laïques le droit d'interpréter l'Ecriture, récusaient rautorité pontificale et, soutenant qu'un homme libre ne pouvait reconnaître au-dessus de lui un roi, repoussaient surtout Sigismond. C'étaient les jeunes Tchèques de ce temps, les Thaborites. Encore plus irréconoiablesétaientlesi/oreôi'/fes qui demandaient l'affranchissement de la propriété, l'abolition de tous les privilèges, condamnaient les divertissements les plus innocents et prétendaient établir un régime où le pouvoir appartiendrait à la vertu et au mérite seuls, sans compter les Adamites et les Nicolattes, qui voulaient mettre tout en commun, les biens elles femmes, et prétendaient revenir aux premiers temps de l'humanité.
La mort de Venceslas laissait aux prises tous ces sectaires.
Les plus ardents des Thaborites, à Prague, se jetèrent sur les églises et sur les monastères, brisèrent les images et les ornements, brûlèrent les vêtements somptueux et les livres. L'archevêque et le chapitre prirent la fuite ; les Allemands furent obligés de se réfugier dans le château du Hradschin ou de Vischerad. Mêmes scènes à Pilsen, à Kœniggràtz, à Pisek, etc. Les États de Bohême, les seigneurs, les chevaliers, les gros bourgeois, voulant échapper au désordre, envoyèrent des ambassadeurs à Sigismond pour obtenir de lui le minimum des concessions demandées. C'étaient les quatre articles de ceux qu'on commençait à appeler les Calixtins, du calice qui servait à leur communion. Cela seul, dès le commencement, mettait en désaccord Sigismond avec le concile et avec le pape Martin V. Avec un peu d'habileté et d'énergie, avec quelques concessions et une action prompte, Sigismond pouvait encore gagner la partie. Malheureusement, il était ou indolent ou tout au plaisir, fort endetté, quoiqu'il eût aliéné déjà beaucoup de biens impériaux. D'ailleurs, les Turcs menaçaient alors son royaume de Hongrie où il venait de rentrer, et les Magnats ne lui auraient point pardonné une nouvelle absence. Pour conquérir la Bohême, il ne fallait pas perdre la Hongrie.
En attendant qu'il vînt, Sigismond confia le gouvernement de Bohême à la reine douairière, veuve de Venceslas, Sophie, et à un des plus riches seigneurs du pays, Tchenieck de Wartemberg. Soutenue par les seigneurs déjà effrayés de ce qu'ils avaient déchaîné, la régente voulut arrêter les réunions populaires qui étaient ordinairement à Prague le commencement des émeutes. Zisca et Nicolas se mirent encore à la tête du peuple de la basse ville, tentèrent l'assaut du château royal et brûlèrent une partie de la haute ville. Furieux les catholiques allemands, qui avaient à
Kuttenberg(KLUlna-hora) leur foyer le plus ardent, commencèrent à battre les environs et à faire un mauvais parti aux villes et villages du voisinage peuplés de Slaves et de dissidents. Quand on résistait, ils ne faisaient point de quartier, même à leurs prisonniers. En peu de temps, ils en jetèrent ainsi quatre cents dans des puits de mines. Un cri de fureur retentit dans tonte la population tchèque, et, malgré les dissidences religieuses, la réunit tout entière. 11 ne s'agissait plus de vétilles théologiques. La nationalité tchèque était en danger. Après avoir fait disparaître la, race slave du bassin inférieur de l'Elbe, les Allemands en voudraient-ils faire autant dans le bassin supérieur ? « L'Église, disaient les Praguois dans un remarquable manifeste adressé à la chrétienté, nous a traités comme une marâtre, et comme la plus cruelle des marâtres. Elle a lancé contre nous nos plus furieux ennemis, les Allemands. Quelle cause de guerre ont-ils, si ce n'est la haine éternelle qu'ils nourrissent contre notre race? Us voudraient lui faire subir en Bohême le même sort qu'en Misnie, en Prusse et sur le Rhin. Qui ne s'indignerait de cette haine ? La croix du Christ, le symbole de toute clémence et de toute bonté, ils en ont fait un signe de massacre et de mort. Chers concitoyens, vous tous qui êtes dévoués à la couronne de Bohême, nous vous prions de vous unir à nous ; rappelezvous vos ancêtres, les anciens Tchèques qui ont toujours aimé leur patrie d'un amour passionné ; aux armes, pour protéger notre pays contre l'injustice et l'oppression, avec l'aide de Dieu dont nous soutenons la cause ! » Jusqu'à la tin, en effet, la guerre devait être nationale autant que religieuse. Le plus illustre chef des Hussites déclara en 1123 « qu'il avait pris les armes pour la liberté de la parole de Dieu, mais aussi particulièrement pour la liberté de la