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Tome VIT S

nation bohème el slave ». Quelles que fussent les divisions entre vieux e{ jeunes Tchèques, parmi les Hussites, elles s'effacèrent quand il fallut combattre le roi allemand « qui vou- « laitremplir de;ces damnés Allemands le royaume doré ».

L'empereur Sigismond comprit cette fois que c'était une guerre de religion et de race qui commençait. Il fit en Silésie et en Moravie les préparatifs nécessaires pour pouvoir entrer en Bohême, et pria le pape Martin V de prêcher une croisade contre ses sujets hérétiques. L'empereur et le pape trouvèrent la nation bohème debout. Le burgrave de Prague, Tchenieck de Wartemberg, associé d'abord au gouvernement de la régente Sophie, se déclara lui-même pour l'insurrection dans une adresse oi^i il invita la nation bohème à s'armer, contre l'ennemi commun ; "et celle-ci trouva son chef militaire dans Jean Zisca, justement fait pour commander une guerre religieuse et nationale.

Ce pauvre chevalier avait fait ses premières armes dans une guerre de la Pologne contre l'Ordre teutonique et avait assisté à la bataille de Tannenberg. Il avait été, avec Nicolas de Hussinetz, le principal instigateur de la résistance. Mais Nicolas était surtout un politique. Zisca fut l'homme de guerre et l'organisateur des armées de la Révolution. De taille moyenne, trapu, avec de fortes épaules, une large poitrine, une tête rasée énorme, des lèvres épaisses, le nez aquilin et un œil de moins, il était infatigable ; d'un courage à toute épreuve, il avait le génie de la guerre. Depuis longtemps, à la tôle des plus hardis des Hussites, il avait fait une forteresse inexpugnable, au milieu des mines de Hradislié, du mont Thabor réuni au reste du pays par un isthme étroit et dominant un petit af Huent de la Moldau, la Lutznitsa, qui court au fond d'un ravin très abrupt. C'était là, derrière ces fossés et une triple mu-

■raille, que se réunissaient les soldats qui lui étaient fidèles et qu'il animait de son esprit. 11 avait surtout avec lui des paysans armés de piques terminées en crocs et de fléaux

^garnis de fer. Il les instruisit à manier ces armes d'une façon redoutable, forma avec eux des bataillons disciplinés et habitués, malgré l'épaisseur de leurs lignes, aux évolutions rapides et à la manœuvre. En campagne, il les couvrait par de véritables murailles mouvantes, formées de chariots garnis de planches et rattachés par des chaînes

' de fer les uns aux autres. Quand on campait, c'était une enceinte fortifiée ; pendant la bataille, on lançait d'abord de là les projectiles avant d'affronter l'ennemi ; on s'y réfugiait au besoin. Quand le terrain était favorable ou en pente, on faisait rouler sur l'ennemi ces chariots chargés d'hommes prêts à combattre. Contre l'armée féodale où chaque cavalier s'élançait à l'aventure et où la bataille était une série de duels, Zisca avait trouvé d'instinct l'armée massive et démocratique qui convenait. A toute révolution nouvelle, une armée nouvelle. La chevalerie allemande tombera devant l'armée nationale des Tchèques, bientôt pourvue aussi d'armes à feu et de bombardes, comme la chevalerie française tombe à iSicopolis, à Crécy et à Azincourt, devant les janissaires turcs ou les archers anglais. Zisca était un inventeur aussi dans l'histoire militaire de son pays.

L'empereur Sigismond et les armées féodales allemandes, composées de cavaliers et de piétons sans discipline et sans cohésion, l'éprouvèrent plusieurs années de suite en Bohême. C'est avec une armée de croisés allemands forte de 80,000 hommes que Sigismond, en 1420, prétendit d'abord menacer Prague. Composée de l'ancienne et de la nouvelle ville {starémiesto, novomiesto), Prague était trop

étendue pour être investie ; et, avec les moyens dont disposait alors le génie, l'enlever de force n'était guère plus aisé. Les garnisons royales, maîtresses des châteaux du Hradschin et du Vischerad, tenaient les hauteurs qui commandent la ville au nord-ouest et au sud. Sigismond essaya d'enlever aux Utraquistes la colline de Vitkov, qui domine Prague au nord-est. Le 14 juillet 1420, tandis que les troupes des châteaux détournaient l'attention par des sorties, quelques milliers de cavaliers gravirent au galop la colline de Vitkov. Elle avait été presque abandonnée par les Hussites. Une poignée de Thaborites, parmi lesquels deux femmes et une jeune fille, tint ferme. Zisca accourut avec quelques soldats ; ses troupes étaient encore très inférieures en nombre et elles commençaient à fléchir, quand de nouveaux bataillons lui arrivèrent ; il refoula les chevaliers allemands. Le mont de Vitkov prit depuis lors le nom de montagne de Zisca. Les Hussites vainqueurs bloquèrent le château de Vischerad; avec les seuls catholiques bohémiens qu'il alla rassembler, l'empereur espérait débloquer le château. Il avait capitulé quand il revint. Il essaya d'attaquer au moins l'armée hussite sous les murs de Prague ; mais il fut défait (20 novembre) et évacua la Bohême. Délivrée, la commune de Prague rendit un décret de bannissement contre ceux qui avaient suivi Sigismond et confisqua leurs biens. Ce fut la fin de la prépondérance que les catholiques allemands avaient exercée dans la capitale de la Bohême.

Jean Zisca du calice avec raide de Dieu, comme on l'appelait, se mit alors en devoir d'en faire autant dans le royaume même et il le parcourut avec ses bandes. En quelques mois, toutes les villes, sauf Pilsen et Budweiss capitulèrent ou furent emportées d'assaut. Les Allemands

qui s'y trouvaient se soumirent ou les abandonnèrent. Ils n'y reprirent plus jamais la majorité perdue. Le château de Prague finit par succomber; la noblesse utraquiste abandonna elle-même le roi pour faire cause commune avec le peuple, et l'archevêque de Prague, consentant à transiger avec les Hussites, consacra leurs prêtres et mit à leur disposition une partie des bénéfices ecclésiastiques.

On a lieu de s'étonner que l'empereur Sigismond n'ait pas trouvé, sinon en lui-même, au moins dans le catholicisme et le patriotisme allemand, les ressources nécessaires pour lutter avec plus d'avantage contre les Hussites et les Tchèques qui faisaient subir de si cruelles pertes à l'Église et à l'influence germanique. Mais, d'une part, quoique les Universités et le peuple en Allemagne se •■ fussent déclarés contre la tentative de réforme de Jean Huss, parce qu'elle était tchèque, ils ressentaient toujours assez la dépravation et l'oppression de l'Église pour ne pas vouloir la défendre avec trop d'ardeur ; et, d'autre part, l'Allemagne, dans ses principautés et ses villes, devenues presque autonomes par le relAciiement du pouvoir impérial, n'était guère capable, à son défaut^ de faire des efforts sérieux pour une cause qui lui était cependant chère. L'inhabileté de l'empereur Sigismond fit le reste.

Ce prince avait espéré jusque-là contre-balancer la pui-ssance de l'aristocratie du collège électoral des princes qui attiraient tout à eux, en faisant prendre place dans ce corps au burgrave de Nuremberg, fonctionnaire de l'empire, qu'il avait fait margrave de Brandebourg et bientôt après électeur. Mais ce Frédéric de HohenzoUern, qu'on peutregarder comme le véritable fondateur de cette maison devenue si célèbre, passé de petit burgrave au titre de prince d'empire, préludait à la prodigieuse fortune de ses des-

cendants par son ambition toute personnelle et peu scrupuleuse. Dans les diètes qui n'étaient pas fort dociles à l'autorité impériale, Frédéric de Hohenzollern faisait cause commune avec la ligue des électeurs du Rhin, hostile à l'empereur.

Dans la question hussite, à la différence de Sigismond, Frédéric de Hohenzollern, plus allemand que catholique, plus ambitieux que tout le reste, aurait voulu que l'on ramenât par quelques ménagements le gros des Hussites ; et il n'aurait pas hésité à acheter par des concessions en matière de foi le maintien en Bohême de la prépondérance germanique. La suite de la guerre de Sigismond contre les Hussites se ressentit de cette divergence importante de vues. Lorsque, en 1421, les princes allemands confièrent le commandement d'une seconde croisade en Bohème à Frédéric de Hohenzollern, Sigismond ne se hâta pas de venir lui prêter main-forte. La masse, assez nombreuse, mais désordonnée, des croisés franchit les monts de Bohême, encore couverts de vastes forêts, à peine coupées de routes longues et étroites et interrompues de fondrières, où il eût été facile de les arrêter ; et, à la descente, elle vint assiéger Saatz, une des villes saintes des Thaborites. Quelques soldats et la population suffirent pour la défendre. Les Allemands se dispersèrent pour piller et massacrer jusqu'à ce que Frédéric de Hohenzollern les ramenât, quand parurent les Hussites. Sigismond lui-même n'entra en campagne, à la tête de 80,000 hommes bien armés et équipés, qu'à la fin de l'année.

A son approche, les catholiques allemands de Kuttenberg, la seconde ville du royaume, ouvrirent leurs portes. Les Hussites de la contrée, inférieurs en nombre, se frayèrent un passage, les armes à la main, et allèrent

retrouver Zisca, pendant que l'armée de Sigismond prenait ses quartiei's d'hiver. Après avoir traversé le pays en marchant jour et nuit (« Allumez quelques villages, » répondait Zisca, qui était devenu tout à fait aveugle, à un des siens qui se plaignait de n'y rien voir), le chef des Hussites tomba à Timproviste avec ses chariots sur le centre de Sigismond. Il enleva la ville de Nebowid, coupa l'armée catholique en deux tronçons (6 janvier 14:22), emporta Kuttenberg, battit successivement les deux parties de l'armée catholique à Habern et à Deutschbrod et incendia cette ville qui resta abandonnée sept ans. En quatre jours, les Hussites avaient livré trois batailles, pris {'.eux villes, tué aux catholiques 12,000 hommes, ramené plusieurs milliers de prisonniers, des centaines de voitures et d'énormes bagages. De retour à Prague, ils déclarèrent ennemi de la nation et déchu de son titre de roi de Bohème l'empereur Sigismond qui parut renoncer à poursuivre avec les Allemands sa restauration.

Ainsi fat renversée en Bohême, selon le mot de Pelzel, la domination que les Allemands avaient mis cinq siècles à y élever. Ce ne fut pas sans de grandes douleurs et de grands sacrifices que le pays et la nation tchèques furent ainsi rachetés. La guerre avait pris entre les deux races et les deux cultes, dans les villes et dans les campagnes, le caractère de fureur et de cruauté qui est propre aux discordes intestines et aux luttes religieuses. Tchèques et Allemands, hérétiques et catholiques, avaient rivalisé et rivalisèrent encore de violence. Le plus souvent les villes avaient été saccagées, briàlées, les prisonniers massacrés. Les Thaborites surtout s'étaient déchaînés contre les églises et les couvents. La Bohême y perdit les admirables monuments religieux dans lesquels la

piété des habitants avait entassé les trésors et les merveilles artistiques. La prospérité de beaucoup de villes-populeuses, la culture des campagnes y périrent pour longtemps. 11 ne s'agissait pas seulement d'articles de foi sur lesquels il est déjà bien difficile de s'entendre ; Allemand, Tchèque, chacun voulait être maître chez soi. Après avoir été longtemps subalternisés, les Bohèmes ne voulaient plus au milieu d'eux d'hommes qui parlassent une autre langue, qui n'eussent pas la même origine, qui communiquassent avec les Allemands d'au-delà de la frontière, leurs ennemis et leuis maîtres d'hier. Leur foi différente avait encore creusé l'abîme entre les deux races. L'hérésie était devenue le sceau de la nationalité tchèque, et la nationalité tchèque celui de l'hérésie. Dans les villes en particulier, la domination passa des patriciens allemands et catholiques aux corporations des ouvriers slaves qui exercèrent à leur tour le pouvoir. La germanisation de la Bohême étant moins profonde à cette époque qu'elle ne le redevint, aux xvir et xvuie siècles, après la guerre de Trente ans, quelques années suffirent pour rendre à la Bohême le caractère presque entièrement slave qu'elle avait perdu dans les deux cents dernières années. L'Allemagne, dans son extension ambitieuse, a pu subir des revers plus retentissants, des reculs plus apparents. Elle n'en a pas subi de plus graves et de plus profonds. Jean Zisca, l'un de ses plus cruels et plus heureux ennemis, mourut au milieu de son triomphe, emporté par la peste en J424.

Le patriotisme avait, avec Zisca, assuré la victoire des Hussites, comme celle de l'hérésie de Jean Huss. Zisca mort à son tour, il n'est pas étonnant que l'esprit de secte ait divisé leurs disciples et leurs successeurs et failli compromettre leur œuvre. La révolution bohémienne, comme

..toutes les révolutions, avait ses modérés etses uHras.Même sous Zisca, les Hussites n'avaient pu se mettre d'accord sur un formulaire de foi et sur la forme de gouvernement à donner au pays délivré- Après lui, l'anarchie religieuse et politique fut au comble. Les modérés, sous le nom d'utraquistes, ne demandaient guère que la communion sous les deux espèces, utrague speeie, et ne poursuivaient pas de réformes sociales ; ils avaient leur foyer principal dans la ville de Prague. Us ne prétendaient pas rejeter tout à fait l'autorité romaine, ni le roi Sigismond, et ils ne poursuivaient pas à outrance leurs compatriotes restés catholiques et encore puissants à Budweiss et à Pilsen. Les Thaborites, qui avaient fait la'première fortune de Zisca, et prenaient depuis sa mort le nom d'Orphelins, avaient, au contraire en religion et en politique des idées plus radicales. Ils voulaient être seuls maîtres chez eux, et les Horébites, une de leurs fractions, allant encore plus loin, repoussaient toute idée d'avoir un roi. Il y avait, entre ces modérés et ces exaltés, des dissidences qui ressemblent singulièrement à celles qui divisent, au temps présent, les vieux et les Jeunes Tchèques dans leurs luttes contre la maison d'Autriche. Cette anarchie se serait prolongée longtemps et les factions se se-

* raient dévorées l'une l'autre, si un nouveau chef n'était venu les arracher à leurs divisions et n'avait tourné leur ardeur, au dehors, contre les Allemands, en haine desquels on avait commencé la révolution.

II. Guerre offensive, Proeopele Grand. — Au milieu du désordre général, toute la partie enthousiaste et énergique de la population s'était réfugiée dans l'ai'mée ; et les « communes de combat » avaient conservé l'élan de la révolution et la haine de l'ennemi héréditaire. Un ancien chef des Thaborites, prêtre, du nom de Procope, que Ton surnom-

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maitle grand (on l'appelait aussi le tondu, parce qu'il avait reçu la tonsure), pour le distinguer d'un autre Procope, dit le petit, crut que le meilleur moyen de faire trêve à l'anarchie était de réunir toutes les sectes sous le drapeau national et de passer de la défensive à l'offensive, en poursuivant les Allemands chez eux. C'étaient là pour lui les Madianites et les Amaléeites de l'Ancien Testament. Le royaume de Bohême, épuisé par les guerres précédentes, ne pouvait plus nourrir l'armée. On se ravitaillerait chez les voisins. On leur rendrait ravages pour ravages.

L'Allemagne, livrée aussi au désordre, à l'anarchie, offrait une proie facile. L'empereur Sigismond avait assez à faire dans son royaume de Hongrie, qui perdait, dans les Balkans, ses postes avancés, avec les principautés dont les Turcs ottomans s'emparaient alors sous Amurath II. Il semblait prendre son parti de la sécession de la Bohème. L'AUemagnes'en inquiétait encore moins. Là, depuis que, eu 1422, l'empereur, après la mort du dernier représentant de la branche aînée de la maison ascanienne, avait conféré l'éleclorat de Saxe au duc de Misnie, Frédéric le Batailleur, celui-ci, maître de l'éleclorat de Saxe, du cercle de Vittenberg, du landgraviat de Thuringe, du margraviat de Misnie (Dresde) etde rOslerland (Leipsig), portait à son apogée la fortune de la maison de Wetlin- C'était un capitaine hardi et expérimenté, politique prévoyant et éclairé, qui fonda l'Université de Leipzig. Mais, son voisin, le Hohenzollern, Frédéric de Brandebourg, jaloux de ce rival du sud qui arrêta longtemps la grandeur de sa maison, mécontent de Sigismond, mettait tout en œuvre pour déconsidérer celuici et l'entraver dans son action; et il n'y réussissait que trop. Au congrès de Bingen (1424), les princes dénoncèrent Sigismond comme responsable des progrès des

Hussites et l'accusèrent presque d'être gagné à leurs erreurs.

Ce fut au milieu de ces circonstances que le nouveau chef des Hussites, Procope Holy, le Grand, ayant réuni les plus hardis de ses adhérents, mit, pour la première fois, le pied sur le territoire allemand et, en 1426, vint assiéger Aussig dans la Saxe. Il n'y avait que les Saxons et les Thuringiens de Frédéric le Batailleur pour garder la frontière ; chacun se contentait de se défendre chez soi. Ceux-ci voulurent débloquer la ville. Procope les battit complètement, prit la ville et l'incendia. Cet événement eut un grand retentissement dans toute l'Allemagne, et faillit y déterminer un mouvement favorable à l'unité nationale et à la puissance impériale.

La décomposition politique de l'empire était surtout sensible en Allemagne, quand les circonstances lui imposaient une action militaire énergique. On avait alors comme la preuve des vices de son organisation. Le service féodal y était tombé en désuétude par l'effet du temps et l'usage de la poudre de guerre. Les impôts impériaux y avaient passé, avec les droits régaliens, entre les mains des princes. Les chartes d'investiture même, à cette époque, reconnaissaient aux seigneurs le droit de lever, à leur gré, des impôts et des aides. Il n'y avait pas d'argent et partant point de troupes régulières. Ce n'étaient point des armées que ces masses, même nombreuses, composées des contingents les plus divers, sans cohésion, sans discipline, sans habitude des armes, sans paye, qui se débandaient au premier péril. La diète allemande, qui se réunit à Francfort, en 1428, sous le coup de la première victoire bohémienne sur le sol allemand, tenta de donner à l'Allemagne ce qui lui manquait. Si l'unité de gouvernement était impossible, pourquoi

n'établirait-on pas l'unité de dépenses pour la guerre? La diète ordonna la levée d'un soldat dans toute l'Allemagne par vingt hommes valides. L'armée composée ainsi formerait quatre corps; chacun serait placé sous les ordres d'un général que nommeraient les officiers; des ordonnances rigoureuses étaient promulguées pour assurer la discipline; les quatre corps d'armées recevraient des voitures, des canons. Pour lever et entretenir l'armée, un impôt du centième, commun, payé par tous, était mis sur tous les revenus. Le remède allait-il sortir du mal ? Les outrages de l'étranger n'aboutiraient-ils pas à une réforme constitutionnelle, depuis si longtemps attendue?

. Rétablir une armée, un impôt commun, en Allemagne, c'était préparer la restauration de l'Empire. En France, vers le même temps, Charles VII, par l'établissement d'une taille perpétuelle et d'une armée permanente, allait relever son pays, après la guerre contre les Anglais. Il n'en fut pas ainsi en Allemagne. Les princes et les villes y montrèrent peu d'empressement à appliquer les mesures décrétées. La noblesse, qui disposait de la majorité dans les diètes, inspirait peu de confianceaux villes qui supportaient le poids le plus lourd de l'iraput et ne se souciaient pas de faire des sacrifices solides aux avantages problématiques d'une réforme de l'Empire. A grand'peine, Sigismond parvint-il à rassembler encore, pour marcher au-devant des Hussites, une cohue de 80,000 hommes. Ils s'attardaient au siège de Mies quand les Bohèmes apparurent. Saisis de frayeur, il se débandèrent et s'enfuirent. L'armée hussile ne montait pas à 20,000 hommes. « L'armée allemande, écrit un chroniqueur de Brandebourg, est infidèle et secrètement favorable à l'hérésie ou honteusement dégénérée. » Le patriotisme lui manquait. Les vaincus se rejetèrent la

GUERRE DES HDSSITES (1-418-1433) 77

faute les uns sur les autres; et l'Allemagne se laissa piller sans résistance par quelques patriotes et fanatiques bohémiens.

C'est le moment où les incursions d^s Hussites hors de la Bohême preniientleur plus grand développement (1429-1-434). On les voya.it partout à la fois : en Autriche oîi le duc fuyait devant eux, en Silésie et en Lusace où la majorité de la population était allemande, en Saxe, en Brandebourg, en Bavière et en Hongrie. Les Bohémiens ne faisaient pas de conquêtes; ils ne s'établirent que dans la Haute-Silésie où les Slaves dominaient; mais ils exerçaient partout d'horribles ravages. L'Allemagne n'avait pas tant souffert depuis les Incursions des Hongrois : « Telle était la terreur des chrétiens, dit un chroniqueur allemand, que, longtemps avant l'arrivée des hérétiques, ils abandonnaient des villes fortifiées et même des châteaux forts. Grâce à ce désarroi universel, les complices du diable réduisirent k de telles angoisses le peuple fidèle, qu'il mettait le feu à ses maisons avant de prendre la fuite. »De grandes villes, comme Erfurth et Nuremberg, payèrent tribut aux Hussites. Des centaines de villages furent brûlés et détruits; des milliers de paysans périrent de misère. Le souvenir de ces années d'épouvante persista jusqu'à la guerre de Trente ans: « Mieux vaut cela, » disaitplus tard un proverbe, qu'une incursion des Hussites.

Vainement la cour de Rome appela-t-elle la religion au secours de l'Allemagne. Le cardinal Julien Cesarini, un des plus populaires et un des plus courageux prélats de l'Eglise, vint à Nuremberg, prêcher une croisade. H vit se rassembler, sans grande confiance, -40,000 cavaliers, 90,000 fantassins, avec des chariots, des canons, des bagages. H passa les monts de Bohême, h"- août 1431, donna un assaut inutile à Tachau et se dirigea sur Tauss, cherchant en vain h empêcher ses

soldats de massacrer les habitants désarmés qu'ils rencontraient. Le 14 août, on signale les hérétiques. Procope le Grand en conduisait 55,000. Ils étaient encore à un mille de distance quand les Allemands épouvantés jettent leurs armes et roulent en cohuejusqu'à la frontière.LesHussites ramassent unénorme butin. Cesariniavec lemargrave de Brandebourg ne peut rallier les plus braves des croisés, « La fuite des Allemands n'aurait pas été plus rapide, dit le chroniqueur, quands ils auraient eu derrière leurs braies 200,000 ennemis. » Le cardinal se sauva à grand'peine el perdit son manteau, son crucifix el la bulle pontificale, accompagné à travers les monts de Bohême par les fuyards dont la terreur était augmentée par l'explosion des tonneaux de poudre auxquels les Hussites mettaient le feu en les poursuivant. « Nous avons péché contre le Seigneur, dit le légat. Il a lancé contre nous sa malédiction, et le peuple chrélien est frappé d'anathème. » Il rapportait de la croisade la conviction que les Hussites ne seraient jamais vaincus par les armes et que l'Eglise ne trouverait en Allemagne aucun appui sérieux.

L'Allemagne, en effet, depuis la mort de Charles IV, n'avait plus en réalite de gouvernement. Pendant ce nouvel intérim de plus de cinquante années, le mal, qui la rongeait depuis plusieurs siècles, avait atteint toutes ses forces vitales. Elle ne formait plus qu'une agglomération incohérente d'Etats, divisés par les régimes, les habitudes, les intérêts les plus différents. Princes et bourgeois, laïques et ecclésiastiques, tous, séparés par leurs ambitions et leurs traditions, ne s'entendaient que sur un point, la haine et le ■mépris de l'autorité centrale. Sans l'aveu du roi, sans même qu'il en fût averti, on partageait les provinces, on modifiait les lois de succession, on signait des ligues offensives et défen-

sives, on concluail avec les pays étrangers des alliances, et il n'était pas rare qu'elles entraînassent des sujets de l'Empire dans des guerres contre l'Empire ou contre son chef. L'absence de tout pouvoir régulateur encourageait toutes les cupidités; lesappélitssedonnaientlibre carrière. Aussi quels innombrables conflits des princes temporels entre eux, des laïques et des ecclésiastiques, des seigneurs et de leurs vassaux, des villes et des nobles, des bourgeois et des évêques ! Dans les dernièi'es années de Sigismond, du nord au sud et de l'ouest à l'est, il n'y a pas un coin do territoire où il n'y ait guerre de voisins. Tandis que Philippe de Bourgogne s'établit solidement, en dépit des protestations du roi, dans le Brabant et dans la Hollande et soutient en Lorraine le comte de Vaudemont contre René d'Anjou qu'avait désigné l'investituture impériale, trois candidats se disputent l'archevêché (le Trêves. Mayence est en révolution; l'ambition de l'archevêque de Cologne, Dietrich, qui veut annexer à ses domaines révêché de Paderborn, soulève de longues et sanglantes protestations, et le landgrave de Hesse et Louis le Palatin interviennent dans toutes les querelles pour en retirer quelque profit. Frédéric de Brandebourg a grand'peine à faire respecter son autorité par ses sujets et par ses voisins. Les comtes de Holstein et le duc de Schleswig, appuyés par la Hanse, sont engagés dans une guerre contre le roi de Danemarck, Erich ; elle ne se termine qu'en 1435. Les Wittelsbach n'oublient un moment leurs dissenssions intestines que pour combattre Frédéric de Hohenzollern. La maison d'Autriche se divise entre Albert V qui espère obtenir la Bohême de Sigismond et Frédéric qui prête l'oreille aux sollicitations des hérétiques. Les routes sont infestées de brigands, les péages multipliés ruinent le commerce, et les bourgeois, pillés parles seigneurs, n'osent plus s'aven-

turer hors des murs de leurs cités. La plupart des diètes, trop ))eu nombreuses, se séparent après quelques vaines délibérations; leurs décisions ne sont pas exécutées. Les officiers royaux donnent l'exemple de la rébellion aux lois: un archi-chambellan attaque et pille les marchands qui se rendent à la foire de Francfort. Obligé de mendier l'hospitalité des villes impériales et de mettre sa couronne en gages pour subvenir aux dépenses de sa cour, le roi erre au hasard, avec un si piètre cortège qu'il faillit être enlevé par un chevalier souabe. Avec l'âge, ses défauts sont devenus plus choquants ; la goutte paralyse son activité et ses galanteries tournent à la débauche. Au moment oi!i se débattent les plus graves questions, pendant qu'il négocie en Italie avec Eugène IV pour obtenir de lui la consécration impériale et le décider à reconnaître le concile convoqué à Bâlc, il perd son temps dans des intrigues équivoques. Une immense inquiétude envahit les esprits. La colère du Seigneur nous a atteints, dit le chroniqueur ; nous allons comme des brebis sans berger.

Comment de cet abîme de désordres et de misères ne serait-il pas monté vers le ciel une clameur de révolution? Le monde féodal faisait banqueroute: laïques ou ecclésiastiques, tous les chefs manquaient ouvertement à leur mission ; pourquoi les supporter plus longtemps. L'esprit de révolte, qui s'était manifesté au siècle précédent par des explosions sanglantes, avait été contenu, mais il fermentait toujours chez les peuples, parce que leurs souffrances n'avaient pas été soulagées ni leurs légitimes désirs satisfaits. A la moindre étincelle, l'incendie pouvait éclater de nouveau et embraser le monde. Déjà les manifestes des Hussites passaient la frontière de Bohème et les appels à l'insurrection n'étaient pas toujours sans écho. L'Allemagne

tressaillait de frissons, avant-coareurs d'une crise terrible. Deux sentiments surtout éclataient, en réalité d'ailleurs très voisins, la haine des prêtres et la haine des autorités féodales. Les chroniques des villes sont pleines de mouvements révolutionnaires où la révolte contre l'Eglise se complique d'aspirations démocratiques. A Mayence, les corporations se soulèvent contre le patriciat, et les bourgeois, contre le clergé ; Aix-la-Chapelle est ensanglantée par des émeutes ; Wurzbourg, Ratisbonne, Bamberg sont en guerre 'contre leur évêque ; Magdebourg s'allie contre son évèque à plusieurs villes de l'Allemagne du Nord, bat ses soldats €t le force à se réfugier à Stettin ; à Spire, à Strasbourg, à Passau, à Constance, les bourgeois sont aux prises avec les ouvriers, ou les municipalités avec les pouvoirs ecclésiastiques. De nombreux pamphlets prêchent la confiscation des biens du clergé et la suppression des couvents. « Là où l'on apprenait quelque méfait, écrit Windecke, là où il y avait une guerre, si l'on demandait : qui a fait cela, c'était révêque, le prieur, le doyen, la prêtraille. Les laïques étaient si excédés des ecclésiastiques, qu'il n'y eût eu rien d'étonnant, si Dieu lui-même n'y eût pourvu, à ce que les Hussites et les hérétiques ne fussent devenus plus puissants et plus forts. » Les prêtres, dit un pamphlet de 1436, que l'on donna comme une proclamation de Sigismond, « sont devenus les hobereaux de Dieu ; c'est servir le Seigneu? que de les dépouiller ».

Tous ceux que leur situation met à même de connaître l'opinion publique, signalent la gravité de la situation ; l'ambassadeur du roi des Romains dénonce le péril à Martin V: « Des symptômes de la tempête prochaine, lui dit-il, se montrent déjà partout. » — « A cause de la corruption et de la dissolution du clergé allemand, écrira le président

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