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LIVRE XVI

RETOUR DE l'AMRICHE A L'EMPIRE

A la mortdeSigismond (3 décembre 1437), la situation de rAllemat,me et de la chrétienté était si troublée et si menaçante que les plus robustes ambitions devaient hésiter à accepter la couronne impériale.

Le concile de Bâle, trop longtemps ajourné, et vivement froissé de la défiance que lui avait témoignée dès le premier jour le pape Eugène IV, était en lutte ouverte avec le Saint-Siège. La direction y appartenait à un parti démocratique dont l'ambition révolutionnaire n'allait à rien moins qu'à transformer complètement l'organisation catholique. Ses projets mettaient en question, sinon l'existence, du moins la puissance de la Curie, en lui enlevant toutes les ressources dont elle disposait. Jalouse des succès que remportait la diplomatie pontificale dans les négociations avec rÉglisegrecque,lamajorité de l'assemblée avaitlancé contre Eugène IV un décret par lequel elle le traduisait devant son tribunal (3 juillet 1437). Le pape répondait par une bulle (18 septembre), dans laquelle il dénonçait au monde chrétien l'esprit d'usurpation et de chicane des Pères. Bientôt après,

il prononçait la dissolution du concile et en convoquait un autre à Ferrare. Entre les deux adversaires une réconciliation devenait tous les jours moins vraisemblable ; et la chrétienté, encore frémissante des angoisses du grand schisme, se tournait avec désespoir du côté de l'Empire auquel l'opinion générale attribuait toujours le devoir de maintenir la paix dans l'Église. Lourde tâche ! il avait la responsabilité sans le pouvoir. De quel côté même était la vérité? Les peuples hésitaient, incertains et troublés, partagés entre le vif désir d'une réforme et la crainte d'une révolution. Le réveil des instincts d'indépendance nationale n'avait pas supprimé le dévouement séculaire à l'unité catholique. Il fallait se hàler cependant et trouver un terrain d'entente. Déjà ses premiers démêlés avec le concile avaient eu pour Eugène IV les plus funestes effets ; l'émeute l'avait chassé de Rome, et il vivait à Florence, presque misérablement, sans ressources et sans cour. En même temps les Turcs ottomans, maîtres de presque toutes les provinces de l'empire byzanlin, affermissaient leur domination dans la péninsule de Balkans; l'une après l'autre, les dernières forteresses des Grecs ouvraient leurs portes ; les petites monarchies slaves s'effondraient^ affaiblies par leurs querelles séculaires. Où s'arrêterait l'invasion? Les Hongrois, désormais en première ligne, étalent peu nombreux, rongés par l'anarchie, et, comme l'avenir le prouva, à la merci d'un accident. Il suffisait d'une défaite pour que la domination turque s'étendît sans obstacle sur presque tout le moyen Danube et que les flots de l'invasion battissent les frontières mêmes de l'Allemagne. Ce n'était plus seulement comme souverain du monde et protecteur de l'Église que l'empereur avait la tache de combattre l'islamisme. L'ennemi était aux portes de la Germanie. Les rebelles hussltes avaient

bravé impunément les décrets impériaux comme les excommunications ponlificales; les bandes indisciplinées, qui représentaient désormais l'armée de l'Empire, avaient fui partout, sans même attendre le choc de l'ennemi, et les hordes taborites avaient ravagé le pays du Danube à la Baltique sans rencontrer de sérieuse résistance. Les qualités militaires de la race germanique n'avaient sans doute pas disparu, mais elles étaient paralysées par l'absence de gouvernement et l'anarchie universelle. Au milieu de la confusion générale, le sentiment de l'unité de race s'effaçait, et le patriotisme restait indifférent aux progrès des étrangers qui attaquaient de tous les côtés le territoire national.

Non seulement l'Italie s'était complètement affranchie de la domination impériale. Mais le même travail de séparation s'accomplissailsur toutes les fronlières. Al'est, depuis la bataille du Tannenberg, l'ordre teutonique ne se maintenait qu'à grand'peine contre les Slaves, et la Pologne allait remettre la main sur ces contrées de l'Oder et de la Vistule conquises au prix de tant d'efforts et de sang. Au nord, tandis que la Hanse s'affaiblissait par ses divisions, les Etats Scandinaves s'unissaient et se préparaient à prendre l'offensive et à arracher à l'Empire les provinces qui bordaient la Baltique et la mer du Nord. La Suisse, la Lorraine, la Savoie, la Provence, restaient des fiefs de l'Empire: mais l'action des empereurs y était chaque jour minée davantage par les progrès d'une nouvelle et redoutable maison féodale, celle de Bourgogne, qui s'était accrue du Luxembourg, du Limbourg, du Hainaut, du Brabant, de la Hollande et exerçait une grande intluence sur. la Suisse et même la Savoie. Enfin, sortie de la guerre des Anglais, la royauté française cherchait à lier partie avec les princes voisins, et les successeurs de Charles VIL proposant déjà à la

ÉTAT DE L'EMPIRE lUl

monarchie ce qui devait être plus lard le programme de Richelieu et de Louis XIV, réclamaient le Rhin comme la frontière naturelle de la France.

Le péril était grand. De quelles forces disposait l'empire pour tenir têle aux ennemis qui l'assaillaient de tousculés? une politique, une constitution, un gouvernement, lui manquaient. Le ti-avail de dissolution qui se continuait depuis des siècles, avait peu à peu usé les pouvoirs traditionnels: ils n'étaient plus que des ruines, à l'ombre desquelles avortaient tous les essais d'organisation nouvelle. Les théoriciens politiques parlaient toujours des droits absolus du souverain; et le peuple, dans sa misère matérielle et morale, rappelait à grand cris le maître dont la main redoutée écarterait les abus et soumettrait les rebelles; mais ces déclamations pompeuses ne trompaient plus personne. Depuis longtemps les successeurs des Ottons et des Hohenstaufen n'étaient plus que « les chefs de la république impériale». Charles IV, Sigismoiid avaient habité hors de l'Empire. Ils étaient étrangers à l'Allemagne; dépouillés de toute la réalité du pouvoir, sans cour de justice royale organisée, ils perdaient peu à peu jus([u'à l'espérance et au désir d'une revanche. Après l'autorité, l'ambition même leur manquait. Et, pendant qu'ils se résignaient peu à peu à leur déchéance, sans autre consolation que leurs brillants souvenirs, personne autour d'eux ne se présentait pour recueillir leur succession. Les princes les plus puissants, tout désignés pour se substituer au pouvoir central qu'avaient énervé leurs usurpations, parlaient volontiers de la réforme de l'empire, mais ils n'avaient ni l'énergie ni le dévouement et l'intelligence nécessaires pour y travailler.

Il n'y avait pas encore en Allemagne un organisme véritable des groupes territoriaux. Les principautés étaient

incomplètes; point d'administration, point de police. Elles étaient cependant des membres de l'Empire, mais un agrégat de membres ennemis. Les villes même, représentant à celte époque la principale force de l'Allemagne, où se préparaient sourdement les éléments de l'organisation future, étaient découragées et affaiblies. Depuis le désasti'e de la ligue de Souabe, elles avaient renoncé à toute ambition générale. Menacées par les princes, agitées par des troubles intérieurs, méfiantes, elles bornaient leur ambition à maintenir leurs libertés communales. Abandonnées par l'empereur, elles l'abandonnaient. La petite noblesse eût fourni à des chefs prévoyants des auxiliaires dévoués et-excellents; livrée h elle-même et sans ressources, depuis que les armées permanentes et mercenaires se substituaient aux armées féodales, elle défendait à grand'peine son indépendance contre les princes voisins et se consolait de sa décadence dans des entreprises sans grandeur et sans dignité. Aussi un amer dégoîit des vastes projets s'était emparé des âmes. Les ambitions n'étaient pas moins âpres, mais elles étaient modestes ; les électeurs combattaient pendant des siècles pour étendre leur territoire de quelques kilomètres carrés, ou pour acquérir quelque droit de douane ou quelques privilèges, au mépris de la justice et de la loi. (c L'Allemagne, dira un peu plus tard un légat du pape, n'est plus qu'une immense caverne de voleurs ».

L'intérêt immédiat étoutfe toutes les inspirations générales, l'idée de l'unité germanique disparaît. Le nord et le sud de l'Empire forment comme deux pays distincts dont la politique est presque toujours différente et souvent opposée. Les mœurs deviennent plus grossières et plus violentes ; les princes finissent par n'avoir guère que des haines, plus encore que des convoitises. Les Hohenzollern et les

Wiltelsbach, les deux plus puissantes maisons de l'Allemagne, après les Habsbourg, s'épuisent dans des luttes qui ne sont guère moins funestes à leur propre grandeur qu'à la paix publique. Les partis s'émiettent, la désorganisation s'étend de proche en proche. Le pouvoir des électeurs dans leurs domaines n'est guère moins illusoire que celui de l'empereur dans l'Empire; il leur faudra de longues années de luttes avant qu'ils aient réduit leur noblesse à l'obéissance et donné quelque unité à leurs États. Le tableau n'étaitpas nouveau ; mais chaque règne aggravait le mal, et, à chaque élection, l'ardeur des compétiteurs diminuait à se charger d'un aussi retloutable fardeau. On le vit bien en 1437.

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