L'EMPEREUR ALBERT II
Francfort. Après avoir déclaré qu'ils voulaient rester neutres, entre Bûle et Rome et les deux papes rivaux, ils désignèrent Albert d'Autriche pour roi ; et le HohenzoUern se résigna.
Mari d'Elisabeth, tille de Sigismond, le nouveau roi était un puissant souverain. A ses possessions patrimoniales d'Autriche, il devait réunir les royaumes de Hongrie et de Bohème, dont sa femme était héritière. Le rêve de Rodolphe !«'■, le fondateur de la puissance des Habsbourg, et celui de Rodolphe lV^ un des princes les plus remarquables de la maison d'Autriche, allait se trouver réalisé : les pays de l'Elbe supérieur et ceux du Danube moyen, que rapprochent tant d'intérêts, auraient désormais un même maître.
A un moment où l'empereur avait à vaincre tant de mauvaises volontés ou d'inerties hostiles en Allemagne, il n'était certes pas indifférent qu'il eût à sa disposition les ressources de vastes et riches royaumes. Dans la crise redoutable que traversait l'Église, quel meilleur choix eut été possible que celui du gendre de Sigismond, dont la piété s'était manifestée avec éclat pendant la guerre des Hussites, et dont les États immédiats étaient les premiers exposés aux ravages des Turcs. H fut élu sans opposition sérieuse et sans avoir rien fait pour attirer sur lui le suffrage des électeurs (18 mars 1438). Depuis lors et jusqu'à l'extinction delà famille des Habsbourg, la couronne impériale n'est plus sortie de leur maison. Elle ne tentait plus guère les ambitions, et les 13,000 florins, qui, au dire de Sigismond, constituaient tous les revenus du souverain de l'Allemagne, ne compensaient guère les lourds devoirs qu'il acceptait *.
1 Voir sur rélection d'Albert: Altmann, Z)ie Wahl Albrechls II :um romischen Konig (Berlin, 1886).
On prétend qu'Alberl faillit refuser la couronne et ne céda qu'aux instances des princes allemands et des Pères du concile de Bàle. En réalité, la situation n'était guère moins difficile qu'à l'époque oîi son aïeul, le fondateur de la dynastie, avait sauvé l'Allemagne d'un des plus graves dangers qu'elle ait courus au moyen âge et brisé, sur le champ de bataille de Marchfeld, l'empire d'Ottokar. Par bien des qualités, le nouvel élu méritait d'être le second fondateur de la fortune de sa maison. Soustrait, pendant la tutelle de ses oncles de Styrie et du Tyrol aux mauvais exemples de ces petites cours, grâce à l'honnêteté d'un fidèle précepteur, il était devenu le plus vaillant des chevaliers de l'Allemagne, le plus loyal et le plus remarquable de ses princes. Pendant les dernières années du règne de Sigismond, il avait empêché beaucoup de mal ; et on lui attribuait, le plus souvent avec raison, l'initiative de toutes les mesures heureuses qui avaient été essayées. Dès le premier jour, il comprit la multitude de ses devoirs et les envisagea sans terreur. Conjurer le schisme, rétablir la paix en Allemagne, rendre à l'empire son prestige disparu et justitier ses prétentions par ses services ; l'œuvre était immense, et il y eût sans doute succombé. Du moins il était disposé à l'entreprendre. Il convoqua d'abord une diète à Nuremberg ; mais, pour faire quelque chose, il fallait qu'il eût les mains libres et établir son autorité dans ses royaumes immédiats. C'est pourquoi il laissa d'abord la présidence de la diète h son chancelier Schlick.
Il avait été reconnu, non sans difficulté, par les Hongrois; mais, en Bohême, bien que les droits de sa femme fussent incontestables, la majorité des Hussites, fort irritée de la façon dont Sigismond avait intei-prété les compactais, refusait de reconnaître l'autorité du docile exécuteur des excom-
municalions pontificales. Plus que le catholique, les Tchèques haïssaient d'ailleurs, dans Albert, l'allemand ; la minorité seule de la diète lui prêta serment (juin 1438); la majorité offrit la couronne à Casimir, un enfant de il ans, le frère du roi de Pologne Vladislas. L'alliance bohêmo-polonaise était une des tendances de la révolution tchèque, la meilleure garantie contre tout retour offensif de l'Allemagne. Albert comprit le danger dont une semblable confédération menaçait l'Empire, et il réussit à réveiller un peu le patriotisme germanique. Quelques princes allemands l'accompagnèrent dans l'expédition qu'il conduisit contre ses sujets rebelles. En face des forces supérieures qu'il commandait, ses adversaires se replièrent. Il n'osa pas cependant mettre le siège devant Tabor, leur principale forteresse, et engagea desnégociations avec le parti polonais. Avantqu'elles eussent abouti, de graves nouvelles de Hongrie précipitèrent son départ, et la plus grande partie de la Bohême demeura aux mains de ses ennemis.
Depuis plusieurs années, Amurat II s'avançait vers le Nord. 11 avait mis le siège devant Semendria; et le despote de Serbie, Georges Brankovilch, s'était réfugié auprès d'Albert etiraplorait son secours. Le roi accourut. Semendria était une des dernières places qui couvraient la frontière méridionale de la Hongrie. Les Magyars accueillirent Albert avec plus de méfiance que d'enthousiasme. Il leur demanda de l'argent et des soldats; ils répondirent en lui présentant leurs griefs, lui demandèrent d'écarter des fonctions publi- (jues lous les étrangers et en particulier les Allemands. Albert les invitait à solliciter l'appui des princes de l'Empire et des aulres souverains chrétiens; ils refusèrent avec hauteur : contre les Turcs, leur courage suffirait; ils n'avaient besoin que d'un chef. Une armée se réunit, fort lente-
ment ((in de juillet), si peu nombreuse qu'Albert avec 20,000 hommes n'osa pas franchir le Danube, en présence de 40,000 musulmans, et assista sans coup férir à la chute de Semendria. Les Turcs se répandirent en Serbie et l'occupèrent presque entièrement. Pendant ce temps, l'armée magyare, trop longtemps campée dans les marais de la Theiss inférieure, était presque détruite par le typhus. Il fallait recourir à l'Allemagne. Albert II fit demander des secours dans l'Empire. La situation n'était pas beaucoup plus favorable. Le chancelier, Schlick, avait réussi à faire voter par la diète le principe de la division de l'Allemagne en cercles dont chacun obéirait à un chef chargé de veiller au maintien de la paix publique ; mais cette division en cercles, fort célèbre, n'a jamais été bien importante en réalité; les directeurs de cercles n'ont jamais pris leurs devoirs très au sérieux ni établi solidement leur autorité. D'ailleurs, pour le moment, la diète se contenta d'une décision fort sage, mais toute platonique. La question, si souvent agitée auparavant, et depuis reprise bien des fois, n'aboutit à une solution délinitive que plus d'un demi-siècle après, à la diète d'Augsbourg de loOO. En attendant, l'anarchie continua au grand dommage de l'Allemagne. 11 fut difficile encore d'obtenir de la diète des secours armés pour Albert, plus difficile encore d'en obtenir une résolution pour la solution des affaires chrétiennes.
Au moment de l'élection d'Albert, les princes réunis à Francfort s'étaient déclarés neutres dans la querelle du pape et du concile. L'année suivante (26 mai U39j,une nouvelle diète tenue à Mayence confirma cette résolution; et donna force de loi à toute une série de décrets du concile de Bâle, dont l'application stricte eût mis l'Allemagne à l'abri des exactions dont elle se plaignait le plus vivement. On
mena fort g;ran(\ bruit autour de cette déclaration : c'était, a-t-on dit depuis, la grande charte de TEglise allemande, et on la compare à la Pragmatique Sanction de Bourges qui avait fondé la liberté de l'Église gallicane. En réalité nulle part au contraire n'éclate avec plus d'évidence la différence qui séparait l'Allemagne de la France. La Pragmatique sanction française, émanée de l'autorité royale, reçut aussitôt force de loi; à Mayence au contraire on se borna à enregistrer les décrets d'une assemblée étrangère, et la résolution ne comprit aucune des dispositions exécutoires et comminatoires sans lesquelles il ne saurait y avoir de loi '. Ceteflfort d'affranchissement n'était donc en fait qu'un aveu d'impuissance. La déclaration de Mayence, comme la plupart des votes des diètes, n'entra jamais en vigueur. Les princes qui l'avaient votée, se hâtèrent euxmêmes de l'oublier ; dans la plupart des diocèses, les partisans de Bâle et d'Eugène IV se disputèrent la domination; et l'Empire, que l'on avait prétendu mettre à l'abri des divisions religieuses, fut, de tous les pays de l'Europe, celui où la rivalité du concile et du pape eut le plus profond et le plus violent retentissement 2.
Tout d'un coup, au milieu du désarroi général, éclata une lugubre nouvelle. Albert venait de mourir, des suites de la peste qui désolait la Hongrie (27 oct. 1439). Laconsternation fut extrême : « Jamais, dit un contemporain, mort de roi ne répanditautant de douleur parmi les nobles et les bourgeois, les riches et les pauvres. » Les talents d'Albert étaient incontestables : homme d'action plus que de parole, suivant l'expression d'yEneas Sylvius, il avait réussi très vite
1 Pastor, Hist. des papes, trad. franc., I, p. 342. «Id., p. 343.
à obtenir l'estime de ceux même qui étaient prévenus contre lui. « Il était bon, quoique Allemand, écrit un chroniqueur tchèque, hardi et pitoyable. Il avait de vastes desseins, la volonté claire, l'intelligence droite et ouverte. » Ce sont cependant les espérances qu'il avait données, plus que ce qu'il accomplit, qui firent de lui le second fondateur de la maison impériale d'Autriche, en assurant l'Empire à son fils. Mais la tâche de celui-ci devait être encore plus difficile; car, en même temps que la mort d'Albert, l'Allemagne apprenait, que les Pères du concile de Baie, fatigués de l'opposition d'Eugène IV, avaient élu pour pape, Amédéede Savoie sous le nom de Félix V, de sorte qu'un nouveau schisme s'ajoutait à la vacance de l'Empire.