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CHAPITRE XXXVII L'Empereur Frédéric III

La vacance de l'Empire fut bientôt comblée. Le vieil électeur, Frédéric de Brandebourg, mit en avant la candidature de Louis de Hesse dont on vantait le courage et l'esprit ; mais Frédéric de Saxe, son voisin, se prononça pour son beau-frère, Frédéric de Styrie, et la majorité des électeurs demeura lidèle à la maison d'Autriche.

Le nouvel élu était un assez pauvre seigneur. Descendant de la branche cadette des Habsbourg, il partageait avec son frère, Albert VI le Prodigue, les provinces de Styrie, deCarinthie,de Carnioleetde Frioul, qui constituaient l'apanage de la ligne styrienneet qu'il ne posséda complètement qu'à la mort d'Albert VI, en 1463. Mais le caractère faible et indécis de Frédéric III avait sans doute plaidé sa cause auprès des électeurs.

Le contraste était grand entre l'activité d'Albert II et la patience résignée etpresque indifférente de son successeur. La fortune lui avait été longtemps hostile ; il subissait ses caprices sans amertume. 11 pensait qu'il ne convient pas de

i Clielm., Hisl. de Frédéric III et de MaximUien, en allemand, 2 vol.

se fâcher contre les choses, que la destinée a de brusques retours, et que tout arrive à qui sait attendre. Les épreuves ne l'abattaient pas et il acceptait avec une paisible quiétude même les humiliations. Les contemporains méprisaient son inertie et se raillaient de son calme; et, jusqu'à ces dernières années, l'histoire ne lui ménageait pas ses sarcasmes. Aujourd'hui, depuis qu'on a mieux étudié son règne, une réaction, un peu excessive peut-être, s'est produite en sa faveur. 11 ne faut pas lui prêter de longs calculs et des combinaisons profondes. Il n'était pas sans valeur. Ses qualités médiocres étaient peut-être celles qui convenaient le mieux à son époque et à sa tache. Assez instruit, dévot sinon pieux, de mœurs irréprochables, plus avare qu'économe, plus convoiteux qu'ambitieux, plus pédant que savant, plus apathique que réiléchi, grand mangeur et bon père de famille, il avait horreur du mouvement et de Taclion. Il délestait la chasse, ne se plaisait qu'à regarder pousser ses fruits ou à réunir des pierres précieuses. Il croyait que toutes nos agitations n'intluent guère sur les événements et remettait volontiers au hasard le soin d'agir pour lui. Grand amateur de magie, il ne manquait cependant pas d'esprit de suite. Il avait foi dans les destinées glorieuses de sa maison, et, se tenant toujours à portée de saisir une bonne occasion, il restait inébranlable dans ses espérances; chassé de ses Etats, errant, misérable, il n'eut pas une heure de découragement ou de doute. Il finit par lasser l'adversité. Les fautes de ses adversaires et le hasard furent sans doute les principaux ouvriers des succès inattendus qui couronnèrent son règne, au moins au profit de sa maison. Mais, pour l'Empire, pour l'Allemagne, il ne fit rien et les tentatives de réforme religieuse et de réforme politique qui échouèrent sous son long règne, amassèrent

tous les éléments de la révolution qui éclata après lui. L'imagination de Frédéric III caressait volontiers les grands souvenirs de l'Empire germanique ; mais, en dépit de quelques panégyristes trop zélés, il se souciait peu de l'Allemagne. Comme presque tous les princes de son temps, il songeait à sa maison. Il inscrivait sur ses châteaux, ses livres, son tombeau, ses diamants, sa ^^aisselle, les cinq lettres fatidiques AEIOU (Austria) est imperiura orbis universi) ou Ailes Erdreieh ist Œsterereichsunterthan, que l'on rencontre alors pour la première fuis; et la vieille monarchie germanique croulait de toutes parts, sans qu'il s'en inquiétât. La formation de la puissance autrichienne est le plus grand fait de l'histoire politique de son règne et de l'Allemagne au xv' siècle. Grâce à €elte nouvelle puissance, les frontières de l'Allemagne seront maintenues; leslMarches orientales ne seront pas conquises à jamais par les Slaves; l'invasion turque sera arrêtée, à l'ouest les provinces voisines de la France seront conservées à la nationalité germanique. Il n'en est pas moins certain que les Habsbourg n'avaient qu'à une très faible dose le sentiment patriotique allemand et qu'ils étaient toujours prêts à sacrifier les intérêts de l'Empire à ceux de leur famille. Leur monarchie a, dès l'origine, un caractère international; l'Allemagne est pour eux un instrument, non une fin. De là une irrémédiable scission entre les chefs et la nation qu'ils défendent, mais sans l'aimer, presque sans le vouloir. Ainsi « tout semble s'unir pour empêcher le développement en Allemagne d'un organisme politi(iue et national, semblable à celui qui se constituait à cette époque en France, en Angleterre, en Espagne, et pour entretenir l'anarchie en Allemagne, malgré la domination d'une dynastie dans

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les combinaisons ambitieuses de laquelle l'Allemagne n'est qu'un simple facteur '. »

Le règne de Frédéric III montre avec une singulière clarté ce que seront les rapports des Habsbourg et de leurs sujets allemands. En partageant à ses héritiers la succession des trônes de Hongrie et de Bohême et en mariant son fils à Marie de Bourgogne, il a, après tout, mieux mérité de l'Empire qu'en faisant voler dans les diètes les plus belles résolutions qui n'auraient jamais été exécutées.

Mais toutes les questions qui passionnaient les esprits, la réforme religieuse, l'affranchissement de Rome, la réorganisation politique de l'Allemagne lui sont profondément indifférentes. L'Allemagne s'en irrite. A plusieurs reprises, les électeurs, indignés de son inertie ou feignant de l'être, parlent de le déposer, s'agitent pour lui susciter un concurrent. Cela ne le détourne pas une heure de ses préoccupations ordinaires ; il sait que le Saint-Empire, au sens d'autrefois, est bien fini : il s'y résigne. 11 a déjà assez à faire à sauvegarder les intérêts de sa maison.

La conservation de la Bohême et de la Hongrie, qui devaient légitimement revenir au fils d'Albert 11, Ladislas le Posthume, est sa première préoccupation. Les Magyars, menacés par les Turcs, ne se soucient pas d'avoir pour chef un enfant, et, en Bohême, le parti national, qui avait toujours refusé de reconnaître Albert, était moins disposé encore à accepter pour roi son fils. Les Hussites, dont la division était la seule espérance des Autrichiens, trouvent un chef aussi habile qu'énergique dans George de Podiébrad. II enlève Prague par surprise {\U8),

• Bezold, Gesch. dcr deutschen Re formation dans la collcctioa Oncken, p. 57.

L'EMPEREUR FRÉDÉRIC m (1440-1493) 115

établit son autorité sur le pays tout entier et est élu par la diète tchèque gouverneur général (U52j. Frédéric III conserve le titre et la couronne de roi de Bohème, mais avec une autorité nominale, à Ladislas.

Les Hongrois, plus indépendants, n'avaient pas voulu recevoir, des mains de Frédéric, le jeune Ladislas. Le cardinal Julien Cesarini, qui désirait réunir toutes les forces des Magyars contre les Turcs, fit accepter pour roi Vladislas de Pologne dans la plus grande partie du royaume. Mais ce roi était loin, fort occupé. Heureusement, l'habileté et l'héroïsme d'un grand capitaine, Jean Hunyady, avait à plusieurs l'eprises non seulement repoussé victorieusement llnvasion ottomane, mais ébranlé dans toute la péninsule le pouvoir encore mal affermi du sultan. Amurat II olFrit la paix aux Magyars. L'occasion semblait propice pour chasser d'Europe les barbares. Une flotte chrétienne gardait l'HelIespont et fermait le passage du sultan qui était en Asie ; l'empereur grec, .lean, promettait des secours. Vladislas persuadé par le légat, Cesarini, traversa le Danube avec une armée de 20,000 combattants, et descendit le fleuve jusque vers la côte de la mer Noire, pour tourner les passes du Balkan. A Varna, les croisés se heurtèrent brusquement à une armée turque : Amurat, auquel la tlotte chrétienne avait vainement tenté de barrer le passage S accourait avec ses meilleures troupes.

Un moment cependant, Hunyady jeta le désordre dans les rangs des Turcs, mais l'imprudence du roi rendit la défaite inévitable. Vladislas fut renversé de cheval et sa

1 On accuse les Génois de leur avoir prêté leurs vaisseaux; rien n'est moins démontré que leur culpabilité. V. Céipolla, Storia délie signorie Italiane dal liOO al 1530, Milan 1888, p. 516, et Ziukeisen Gesch. des osmanischen Reichesin Europa, t. II, p. 685 et sq.

tête portée, au sultan ; Julien Cesarini tué, et son cadavre jeté dans le Danube. Hunyady ramena à grand'peine les débris de l'expédition à travers les plaines désolées de la Bulgarie orientale. Le désastre de Varna (10 novembre 1414) débarrassait Frédéric lll d'un redoutable concurrent. Les Hongrois se décidèrent, pour mériter les bonnes grâces du roi des Romains, à reconnaître le jeune Ladislas; mais, là, se bornèrent leurs concessions; ils réclamèrent au milieu d'eux le petit roi sous la régence d'Hunyady et, de fait, le nouveau souverain n'exerça guère à Peslli des droits plus réels et plus étendus qu'à Prague.

Frédéric ne réussit pas non plus à rétablir l'unité des possessions autrichiennes proprement dites et à faire reconnaître son autorité dans les provinces qui dépendaient de la branche léopoldine. Ses efforts pour soumettre à son pouvoir la Haute et la Basse-Autriche et le Tyrol, mal préparés et faiblement soutenus, n'aboutirent qu'à irriter contre lui son frère Albert et son cousin Sigismond; et son ambition hâtive lui prépara de cruels soucis sur la frontière occidentale de l'Empire.

Là, croyant pouvoir profiter des démêlés de la ville aristocratique de Zurich avec les vieux cantons qui lui disputaient l'héritage des comtes de Toggenbourg, il prétendait remettre la main sur ces territoires de la Haute-Allemagne qui avaient été le berceau de la fortune de sa famille ; mais il eut l'idée au moins imprudente de s'adresser au roi de France, Charles VII, qui venait de signer une longue trêve avec l'Angleterre, et de lui demander 5,000 mercenaires. Le dauphin Louis en amena 15,000, marcha sur le Sundgau, et y rallia une partie des nobles Allemands. A quelque distance au sud-est de Bâle, à Saint-Jacques, sur les bords de la Birse, il se heurta à une avant-garde suisse

forte de 12 à 1,500 hommes. Les troupes des cantons qui voulaient défendre leur pays furent écrasées; mais le dauphin Louis qui n'avait jamais sérieusement pensé à une guerre contre les Suisses, signa la paix avec eux, et tournant brusquement au nord, envahit l'Alsace. Un autre corps, dirigé par Charles VII lui-même, menaçait Metz. Le sentiment national en France avait été très vivement excité par la longue lutte qu'elle avait soutenue contre l'Angleterre. Victorieuse de son ennemie, étroitement groupée autour de ses rois, elle commençait à tourner ses regards vers sa frontière orientale, et les légistes, fort imbus des souvenirs de l'antiquité, lui proposaient la conquête de cette rive gauche du Rhin depuis si longtemps injustement séparée de la Gaule. L'empereur avait provoqué l'invasion : il ne chercha pas à l'arrêter. Les seigneurs allemands étaient heureux du péril que couraient les villes du Rhin et satisfaits de leur humiliation. Les électeurs de Saxe, de Cologne et de Trêves firent alliance avec Charles VII : un peu d'habileté et le Rhin était conquis. L'expédition fut mal conduite ; Charles VII n'avait guère voulu que se débarrasser des écorcheurs qui ruinaient son royaume. Horriblement foulés par les soudards, les paysans et les bourgeois coururent aux armes, et les Français quittèrent la partie {\Uo) '.

Les Suisses reprirent l'offensive. Zurich abandonna l'alliance auti'ichienne; la querelle, toujours pendante entre les villes de Souabe et d'Alsace et les seigneurs, se ralluma. L'incendie se propagea de Mayence à Constance et de Mulhouse à Nuremberg : l'Allemagne méridionale fut hor-

» V. Bernoulli, die Schlacht bei Sl-Jakob (Bàle, 1871); Dœdliker, Gesch. der Sehweiz, l. II; Jaassen, Frankreichs RUeingelùsle.

riblement ravagée; en moins d'une année, plus de deux cents villages furent incendiés; la confédération suisse s'accrut, en dernièi'^e analyse, de la ville de Scliaffouse; ce fui tout le résultat, pour l'Empire, de fa politique de Frédéric III.

g jer — Tenlative de réforme religieuse

Une question pour l'empereur semblait devoir primer toutes les autres, c'était la question religieuse. La déclaralion de neutralité n'avait pas empêché les princes allemands de se prononcer, les uns pour Eugène IV, d'autres, plus nombreux, pour le concile. Ceux qui se réservaient n'attendaient qu'une occasion pour sortir de leur indécision, tout prêts à opter pour le parti qui leur offrirait les conditions les plus avantageuses. Il faut bien reconnaître que cet empereur qui, au lendemain de son élection, attendit deux ans avant de se faire couronner, et qui de MU h 1471 resta "27 ans sans paraître en Allemagne, n'était pasaussi préoccupé que le peuple allemand de cette grande crise européenne. Le scandale du nouveau schisme multipliait, en Allemagne surtout, les réclamations en faveur d'une réforme. Le plus remarquable pamphlétaire de l'Allemagne h cette époque, Grégoire Heimbourg, agitait contre la papauté les glorieux souvenirs de l'indépendance germanique vis-à-vis la cour de Uome; mais le prudent Frédéric IH n'était pas homme à séparer si aisément la cause de l'empire de celle de la papauté. A dire vrai, il était embarrassé. Le concile de Baie avait discrédite sa cause par ses imprudences. On prétendait, non sans quelque apparence de raison, qu'il

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