TENTATIVE DE RÉFORME RELIGIEUSE
goire Heirabourg, un rude docteur en droit, patriote ardent et zélé, porta la parole, maltraita la cour de Rome, exposa aigrement les griefs de la nation allemande. Sa franchise presque brutale produisit quelque impression. Eugène entrevit, au-dessous de l'Allemagne officielle, une autre Allemagne, dans laquelle des siècles d'exploitation avaient laissé bien des germes de haine et des ferments de révolte. /Enéas Sylvius saisit le moment favorable; il recommanda la prudence. Pourquoi brusquer les choses? Mieux valait calmer les princes par des promesses, traiter séparément avec chacun d'eux. Il devint du coup secrétaire et agent du pape. Le pape envoya pour légat à la diète de Francfort (sept. 1446) deux des plus illustres cardinaux do l'époque, Carvajal et Nicolas de Cues ; mais le véritable directeur de la négociation fui Sylvius.
Pendant que, dans les séances officielles de la diète, on reprenait une fois de plus rénumération habituelle des griefs de la nation allemande contre la cour romaine, Sylvius réintégra les deux archevêques dans leur siège, acheta les conseillers de l'électeur de Mayence, puis gagna aux intérêts d'Eugène IV et du roi des Romains désormais étroitement liés, les principaux membres de la diète, en leur promettant que le pape ratifierait l'acte d'acceptation de Mayence, si on lui faisait quelques concessions pour ce sacrifice. Frédéric ÎII, les électeurs de Mayence et de Brandebourg, le duc Guillaume de Saxe, les archevêques de Magdebourg, de Salzbourg et de Brème, le grand maître de l'Ordre Teutoni(iue, pris séparément, consentirent à un Concordat qui, à part quelques restrictions, rétablissait les réserves, les annates, les expectatives; et ils abandonnèrent le concile de Bâle et Félix V. Avant de mourir, Eugène IV pouvait croire au rétablissement de l'unité catholique (com-
mencement de 1447) *. Les concessions par lesquelles il avait acheté la promesse d'obédience des princes allemands étaient des plus minces. Il les annula encore par une bulle publiée quelques jours avant sa mort et dans laquelle il réservait tous les droits de la papauté.
Le nouveau pape, Nicolas V (1447-14oo), d'humeur pacifique, eût volontiers laissé de côté les négociations et les affaires pour se consacrer tout entier au culte des lettres et des arts; il compléta le triomphe de la papauté en s'abandonnant au courant. A la suite de pourparlers que Jean de Carvajal couvrit de son nom et que dirigea Sylvius, Frédéric III signa à Vienne le concordat du 17 février 1448, qui remplaçait l'acte d'acceptation de Mayence ; toutes les réclamations de l'Allemagne y étaient abandonnées, les annales maintenues et l'alternative des mois impairs confirmée au pape pour la nomination aux canonicats et aux bénéfices. Pour éviter les protestations des diètes, on eut recours comme d'habitude aux négociations particulières, et les scrupules des plus récalcitrants furent facilement vaincus par quelques faveurs individuelles. L'opposilion persista çà et là encore quelque temps; les villes de Mayence et de Strasbourg se résignèrent les dernières: celle-ci n'accepta le concordat qu'en 1476 ; mais que signifiaient désormais quelques protestations isolées? Le concile se relira à Lausanne; il se sépara l'année suivante et l'antipape Félix V fit sa soumission à son tour. Lamentable avortement d'une entreprise qui au début avait inspiré de si vives espérances! La tentative de réforme de l'Église par les assemblées avait misérablement échoué.
1 Voigt, Enea Sil*io <ie Piccolomini, t. I ; Berlin, 1856; Rueckert, Die Kurfûrslliche Neulralilsel wserend des Baslcr Concils. Leipzig,
FRÉDÉRIC m A ROME (1452) 123
De ce grand effort, il ne restait ((u'un immense découragement. « Les gens, écrit un théologien contemporain, n'ont plus pour les conciles le respect et l'amour que certains supposent encore. » Les réformes étaient ajournées. Toujours aveugle, la papauté, abusant de son triomphe, dédaignait les voix isolées qui s'élevaient de temps en temps contre les maux dont souflrait la chrétienté. Sécurité dangereuse! Dans l'Allemagne en particulier, l'échec de toute réforme sérieuse ne frayerait-il pas la voie à une révolution?
§ II. — Frédéric III à Rome. — Les Turcs àConstanlinopIe. — Jeaa Capistran
Frédéric III accusa encore davantage l'humiliation de l'Empire, ce que ses adversaires appelaient, non sans quelque fondement, sa trahison, en partant pour Rome où le pape lui avait promis la couronne et ménagé un mariage avec une princesse portugaise. La couronne impériale n'avait pas encore perdu tout son prestige; ce roi sans puissance espérait trouver dans le sacre pontifical un regain d'autorité et une glorieuse compensation à ses déboires. Ses conseillers redoutaient fort son absence ; en Allemagne, l'opinion était malveillante ; en Autriche, les mécontents s'agitaient et une révolte était imminente; l'Italie était pleine de troubles. Toutes les représentations qu'on tit à Frédéric fui'ent inutiles.
Triste équipée cependant! Arrivé en Italie, le l'"'" janvier 1152, en fort maigre équipage, sans escorte d'électeurs ou de princes puissants, avec deux mille hommes, qu'il divisa en petites bandes, le roi fut forcé de recevoir l'ambassade
de François Sforza qui venait de s'emparer du duclié de Milan, sans donner audience aux délégués des autres États. Il passait son temps à choisir des présents pour sa fiancée, Éléonore de Portugal, qu'il allait surtout quérir. Après avoir reconnu solennellement les droits souverains du pontife, il entra dans Home.
<■ Autrefois l'éclat de l'autorité impériale éclipsait tout, écrit .Enéas Sylvius ; aujourd'hui celle du pape est plus grande qu'elle. » Arrivé devant l'église de Saint-Pierre, « le roi mit pied à terre; quelques cardinaux le conduisirent auprès du Saint-Père, assis au haut des degrés, entouré de son clergé et de ses serviteurs. Frédéric lui baisa le pied et lui offrit de l'or; après quoi, le pape se leva, lui tendit la main que le roi baisa aussi, et, à la troisième fois, le pape l'embrassa et lui donna le baiser dé paix sur une joue; alors, le roi s'agenouilla devant lui, le pape fit une longue oraison sur lui et lui imposa les mains ^». Le dimanche (19 mars), il fut sacré empereur. Mais qui prenait au sérieux cette cérémonie? pas même Frédéric. « Toutes les fois qu'il hasardait quelque conseil, on le rappelait durement à la réalité. Rien en lui ne révélait la Majesté impériale, écrit un contemporain, ni la générosité du cœur ni la sagesse de la parole ; mais sa grande avarice se révélait d'elle-même, car il était avide de présents et les acceptait volontiers. Enfin, il retourna dans son pays, laissant derrière lui une triste opinion de ses talents. »
L'ancien Empire romain germanique était bien fini. Si les souverains de l'Allemagne devaient jamais reconquérir
1 Enenkel, Verzeichnisz- was sich bey Kayser Fridrieken Rayse nach Rom z-ugelragen, cité par Pastor, Hisl. des Papes, t. II.