‹ La réformeChapitre 31 sur 120 · FRÉDÉRIC III A ROME · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC III A ROME

leur puissance, ce n'était pas à Rome qu'ils trouveraient leur point d'appui. L'exemple de Frédéric III ne fut du moins pas perdu pourses successeurs, et, depuis lors, aucun n'alla demander au pape la consécration de ses droits. Même humiliation pour Frédéric III rentré en Allemagne. Les Hongrois et les Bohèmes exigeaient qu'on leur rendît entin leur jeune souverain, que son tuteur retenait dans une demi-servitude. Les Autrichiens même entraient en insurrection ouverte sous le comte de Cilly. Enfin la nouvelle retentissante de la prise de Constantinople par Mahomet II révélait h toute l'Europe ce qu'était l'empereur, autrefois le chef de la chrétienté. La lâcheté et les divisions des Grecs, le fanatisme d'une population avilie qui n'avait plus guère d'autre patriotisme que la haine de l'Église romaine, avaient détourné d'eux depuis longtemps toutes les sympathies, et leur malheur trop mérité n'inspirait guère de pitié. Mais leur désastre était en même temps celui de la chrétienté toute entière. Avec Constantinople disparaissait le dernier vestige de cette puissance romaine à laquelle les nations modernes tenaient encore par tant de liens étroits. Et à quel moment ! Lorsque la Renaissance réveillait les souvenirs de Tanliquité et faisait des hommesduxv^siècledes contemporains d'Auguste. Jusqu'alors les conquêtes des Turcs avaient encore quelque chose de précaire et d'instable. Avec la chute de Constantinople (juelque chose d'irréparable s'était accompli ; il ne s'agissait plus désormais de refouler les musulmans, mais de les contenir. Qui les arrêterait? Les Hongrois? les Bohémiens? Incertains, divisés, affaiblis par de nombreux échecs, que feront-ils contre ces hordes innombrables, admirablement disciplinées, armées et soulevées par l'élan de succès prodigieux? Frédéric III rendit à la liberté et aux réclamations des Hongrois et des Bohé-

126 L'EMPEREUR FRÉDÉRIC III (lMO-1493)

miens le jeune Ladislasel reconnut dans ses deux royaumes la régence de Jean Hunyady et de George Podiébrad, pour satisfaire leurs sentiments patriotiques et les tourner à la défense de la chrétienté. Mais il y avait autre chose à faire,

Nicolas V avait, dès le 30 septembre 1453, lancé un appel éloquent à l'Europe. Il montrait l'étendard du croissant flottant sur les murs de la ville qui avait été si longtemps le boulevard de la chrétienté, et suppliait les princes d'oublier leurs querelles et de s'unir pour la défense de la foi. Mais que valaient des proclamations? « Que l'on considère seulement le spectacle qu'offre la chrétienté, <lisaitmélancoliquement Sylvius. Quelle voix serait assez puissante pour réunir sous un même drapeau tantd'Étals divisés et hostiles ?Quel mortel rapprochera les Anglais et les Français, les Aragonais et les Génois, les Hongrois, les Bohémiens et les Allemands ? » Déjà des défections se produisaient : Venise négociait avec Mahomet Tl ; l'ardeur du roi de Naples s'épuisait en paroles sonores ; Charles VII de France ne répondit même pas à la bulle de Nicolas V.

Frédéric convoqua à Ratisbonne une diète solennelle ; il y invita non seulement tous les princes allemands, mais tous les souverains de l'Europe. Au jour fixé (avril 1454) l'assemblée bruyamment annoncée était fort peu nombreuse. Un seul prince étranger répondit à la voix de Frédéric, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, dont la politique prévoyante recherchait les occasions de paraître en Allemagne. La plupart des seigneurs allemands restèrent chez eux. Frédéric lui-même se fit excuser. On se borna à décréter une paix publique, qui ne fut pas mieux observée que les précédentes, et à décider la convocation d'une nouvelle diète à Francfort pour le mois d'octobre. Celle-ci fut un peu plus nombreuse (octobre 1454), mais aussi vaine. La plu-

JEAN CAPISTRAN (1456) lil

pari des princes élaient bien décidés ;i ne rien faire, et allirmaienlque lepa{)eet renipereurnecherchaienl qu'un moyen de leur extorquer de l'argent. Les discours enflammés de Jean de Capistran et les périodes cicéroniennes de Sylvius ne triomphèrent pas de ce parti pris d'inaction. Par pudeur, l'assemblée décida qu'on lèverait, l'année suivante, une armée de 30,000 fantassins et de 10,000 cavaliers, mais à condition qu'une flotte italienne soutiendrait l'expédition allemande. « Ces diètes allemandes ne sont jamais stériles, avait déjà dit Sylvius quelques dix ans plus tôt, chacune d'elles est grosse d'une nouvelle assemblée. »A\Vienerischneustadt, la diète refusa de prendre aucun engagement, pour porter la guerre au dehors, avant d'avoir réformé les abus dont souffrait l'Allemagne; l'empereur fut fort maltraité, les discussions tournaient à l'aigre.

Cependant, des missionnaires, parcourant le pays, avaient prêché la croisade, distribué les indulgences, pour l'éveil- 1er les passions qui avaient jadis entraîné des millions de serfs à la délivrance du Saint-Sépulcre! Quelques milliers de croisés, ouvriers, paysans, mendiants, parmi eux quelques étudiants et quelques moines, se réunirent autour du plus éloquent de ces prédicateurs, Jean de Capistran. Mahomet avait mis le siège devant Belgrade avec une armée que l'on évaluait à 150,000 hommes (1456), avec 2 à 300 canons, parmi lesquels ces mortiers et ces bombardes énormes devant lesquels s'étaient écroulées les murailles de Constantinople; une flottille sur le Danube devait empêcher tout secours de pénétrer dans la place. La chute de Belgrade semblait imminente; rhéroïsme d'Hunyady et le dévouement de Capistran détournèrent le désastre qui menaçait la chrétienté. La flottille du sultan fut dispersée après un combat acharné, et les .Allemands et les Hongrois péné-

trèrent dans la ville. Le siège continua, acharné. Lo 21 juillet, vers le soir (1456), Mahomet II ordonna l'assaut : après deux jours de combat, déjà le croissant flottait sur les murs démantelés et Hunyady pliait sous le nombre, quand Capistran, la croix à la main, entraîna encore une fois ses soldats et, dans un suprême effort, rejeta les Ottomans hors de l'enceinte, arriva jusqu'à leur camp et enleva ou encloua une partie de leur artillerie. Mahomet II, blessé lui-même dans la bataille, leva le siège la nuit suivante * et ne revint pas de quelque temps, quoique les deux héros de Belgrade eussent été emportés tous les deux à quelquesjours de distance par la peste qui s'était déclarée dans leur armée.

Le danger extérieur passé, on revint en Allemagne aux projets de réforme.

III. — Les griefs de la nation allemande contre Rome ; Pragmatique de Francfort

Certes la plupart des griefs de la nation allemande contre Rome, tels que les électeurs en avaient dressé déjà la liste, étaient fondés. Calixte III avoua lui-même que des abus s'étaient produits. L'Allemagne, qu'aucun pouvoir ne protégeait contre l'exploitation étrangère, était une proie facile, et les papes ne résistaient pas toujours à la tentation de s'enrichir à ses dépens. Les nominations aux bénéfices étaient quelquefois scandaleuses, les mœurs du clergé, suspectes, son instruction, plus que médiocre. Le tableau que

' V. Voigt, dans Vllistorische Zeilschrift de Sybel, p. 75.

LA PRAGMATIQUE SANCTION DE FRANCFORT fU56) 129

les princes traçaient de la situation était cependant un peu poussé au noir. Après tout, la richesse de l'Allemagne n'avait pas été prolbndémenl atteinte par une tyrannie peut-être moins réellement oppressive que pénible et humiliante. Selon iEnéas Sylvius, « l'industrie était florissante ; les villes, peu populeuses à la vérité, étaient le centre d'un commerce prospère ; le bien-être matériel et même le luxe se développaient; la vie intellectuelle était très active ». En moins de trente ans, sept nouvelles Universités avaient été fondées et des étudiants nombreux se pressaient autour de maîtres dont quelques-uns étaient des humanistes distingués ; l'imprimerie, inventée sur le sol allemand, se répandait rapidement.

Quoi qu'il en soit, un membre même de l'Eglise^ l'archevêque de Mayence, Thierry, comte d'Ehrbach, et son chancelier le docteur Martin Mayr, un de ces agents d'aflaires, diplomates et politiques, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire du xv« siècle, dénoncèrent d'une façon plus violente que jamais les griefs de la nation germanique contre Rome, au mois de juin 1455, dans- le syuode provincial d'Aschatïenbourg. Les électeurs de Cologne, de Brandeboui'g, de Saxe et l'électeur palatin, auxquels se joignirent les délégués des principaux évêchés et des plus riches chapitres, les appuyèrent vivement et, à la réunion de Francfort, après une discussion passionnée, ils s'engagèrent à ne point reconnaître le nouveau pape, avant d'avoir obtenu la revision du concordat de Vienne, et rédigèrent un nouveau projet de Pragmatique, résolus à soutenir énergiquemenl tous ceux dont la Curie essaierait de punir le courage (août 1456). L'empereur n'avait pas été beaucoup plus ménagé que le pape. On lui reprochait son indolence, son absence continuelle ; s'il ne paraissait pas à la diète convoquée à

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