PODIÉBRARD, ROI DE BOHÊME
péries, supérieur aux plus rudes fatigues, d'une audace presque folle, il exerçait sur son armée un prestige qui tenait de la superstition. Il connaissait tous ses soldats par leur nom et chacun d'eux était prêt sur un signe de lui à se faire tuer avec joie. Mais ce n'était pas seulement un liardi chef davenlures, c'était un véritable homme de guerre, et un politique de premier ordre. Il avait les qualités maîtresses du souverain, le don de connaître les hommes et de les élever au poste où les désignent leurs talents, la hauteur et la clarté de l'intelligence, la hardiesse dans l'exécution, la fermeté dans le péril. Dans un pays depuis si longtemps rongé par l'anarchie, ce maître, improvisé par le choix de ses paii's, lit plier toutes les résistances et dompta tous les orgueils. La nation avait trouvé son plus grand souverain. Entre Podiébrad et Mathias Gorvin, Frédéric III faisait piètre figure ; et, au lendemain des espérances qu'avait éveillées en lui la mort de Ladislas le Posthume, cette double élection, atteignait, avec lempereur, l'Allemagne entière. Depuis le commencement du siècle, la race germanique perdait du terrain. Après le bassin de l'Oder, l'Elbe supérieur et le Danube moyen lui échappaient ; l'œuvre des missionnaires, des colons et des soldats allemands était, sinon perdue, du moins gravement compromise. Un siècle ne s'était pas écoulé depuis l'époque où Prague était avec Charles IV la capitale du Saint-Empire romain germanique; et maintenant la Bohême avait pour roi un prince qui ne savait pas l'allemand et qui avait dû le choix de ses compatriotes à son attachement éprouvé pour la langue tchèque. A Pesth, la haine de l'étranger était moins bruyante, non pas moins réelle. Et, pour l'avenir, déjà la Silésie, dont la pi-ise de possession par les colons germaniques constituait un des plus' grands succès de l'histoire allemande, était sérieuse-
menl entamée; Breslaii sans doute refusait avec une invincible obstination de se soumettre au roi iiussite, mais combien de temps encore prolongerait-elle sa résistance ?
C'est à ce moment même oi^i l'empereur comptait pour si peu que .-Enéas Sylvius arrivait au Saint-Siège sous le nom de Pie II (14oS-li6i). Né sur les contins du moyen âge et de la Renaissance, ayant les grandes ambitions d'autrefois et les espérances d'aujourtl'hui, Pie II n'ignorait pas les abus dont souffrait l'Eglise. Il croyait même que la papauté seule avait à la fois l'autorité et la volonté de les corriger ; aussi voulait-il d'abord lui rendre cette haute direction morale sur le monde qu'elle avait exercée à l'époque du moyen âge. Fier de la prodigieuse carrière qu'il avait parcourue et des succès merveilleux qu'il avait récoltés, il croyait pouvoir faire revivre les temps des Grégoire VII et des Innocent III; et, malgré les changements qui s'étaient accomplis depuis le xiu^ siècle, il ne s'effrayait pas à la pensée des luttes qu'il prévoyaitetqui excitaient son ardeur. Espritpratiqueetcependant capablede singulières illusions ! il justifiait à ses propres yeux son ambition par la pensée des grands services que lui devrait la chrétienté. Sous son action médiatrice, les querelles s'apaiseraient, la paix renaîtrait, et l'Europe, enfin unie, ne connaîtrait plus d'autres ennemis que les contempteurs de la Croix. Urbain II avait prêché la croisade; lui, il la conduirait. Qui donc refuserait de partir, quand le successeur des Apôtres marcherait le premier au combat"?
La croisade n'était pas pour le pape un prétexte, mais le but réel et dernier de sa vie. Son culte pour l'antiquité et sa foi lui rendaient insupportable la pensée que les barbares souillaient la cité sainte oi!i, pendant les siècles d'ignorance, s'étaient conservés avec la loi du Christ les trésors de la
M.VniIAS CORVIN, ROI DE HONGRIE (U58) 135
civilisalion grecque et romaine. La délivrance de Constantinople étaitpourluicomraelajuslilicationet iasanctificalion de son pouvoir. Pie II ne désespérait pas de réussir à vaincre les résistances des princes allemands en resserrant l'alliance intime avec, l'empereur dont il avait été le conseiller. Il est vrai, Frédéric III avait ressenti quelque pointe de jalousie à voir /Enéas Sylvius, son ancien secrétaire, ceindre la triple couronne ; s'il le rencontrait désormais, faudrait-il lui baiser les pieds? Il avait d'autres sujets de mécontentements contre le pape. Quelques Magnats de Hongrie l'avaient élu roi; mais le pape détenait toujours la couronne de saint Etienne, Mathias était encore fort jeune; une intervention de Pie II en faveur du parti autrichien eût été fort bien venue. Mais Pie II eût considéré comme une impiété d'affaiblir la Hongrie en suscitant des troubles. Il avait donc accueilli avec une réserve marquée les avances de Frédéric à ce sujet. En Bohème, de même, il mettait un extrême empressement à reconnaître Podiébrad malgré les réclamations de l'empereur. Mais, après tout, Pie II avait une réelle affection pour son ancien maître, et tenait à ne pas séparer sa cause de la sienne pour donner plus de caractère à son entreprise.
Miné par la maladie et convaincu que la mort ne lui ménageait pas un très long délai. Pie II se mita l'œuvre avec une activité fébrile qui a quelque chose d'héroïque et de touchant; mais il n'eut guère d'imitateurs. Il avait convoqué pour l'été de 1159 un Congrès européen à Mantoue : c'était dans son esprit la contre-partie et comme la revanche des assemblées de' Constance et de Bàle. La papauté allait tenir ses grandes assises où, sous sa médiation, seraient résolues les ([ueslions irritantes et les contlils, apaisés.
La réunion fut très brillante : presque tous les princes et
13o L'EMPEREUR FRÉDÉRIC III (1440-1 493)
les républiques de l'Italie et quelques-uns de l'Europe envoyèrent leurs ambassadeurs. Les jours de gloire de la papauté allaient revenir; mais l'empereur ne parut point. Le fin politique et le brillant humaniste, devant qui s'inclinaient les plus sceptiques, parla beaucoup, souvent avec une incontestable éloquence ; on élabora sous ses yeux de magnifiques plans de campagne. Malheureusement, dès qu'on passa à la discussion des voies et moyens, les réserves commencèrent. Les ambassadeurs allemands surtout refusaient de s'engager; leurs pouvoirs étaient insuffisants. Le pape affectait une grande confiance dans le zèle de la pieuse nation germanique; mais les envoyés des électeurs ne s'entendaient pas avec ceux de l'empereur; les princes se querellaient; les villes elles seigneurs étaient en hostilité ouyerte. Enfin, de guerre lasse et pour se soustraire aux sollicitations pontificales, quelques-uns des délégués promirent de fournir les contingents qu'ils s'étaient engagés à mettre en ligne dès 1454, mais à la condition quêteurs engagements fussent ratifiés par une diète en Allemagne, L'autorité pontificale surtout parut gagner à Mantoue : Pie II y fit rendre une bulle qui formulait nettement la suprématie pontificale et tendait à étouffer dans son germe toute velléité d'opposition, en interdisant sous les peines les plus sévères d'en appeler des sentences du pape à un concile. Les hommages du Congrès de Mantoue qui s'adressaient au moins autant à l'humaniste qu'au pontife exaltèrent cependant Pie II outre mesure.
De sa propre autorité, le pape convoqua les diètes où devaient être arrêtées les dernières mesures relatives à la croisade. C'était aller bien loin ; l'autorité pontificale se substituait au pouvoir impérial. Pie II osa un nouveau pas dans cette voie. A la mort du vieil électeur de