L'INSTITUTION DES CERCLES
Ce qui paralysait tout, c'est que l'empereur était en même temps prince autrichien ; prince et empereur, éveillant d'autant plus le soupçon, l'opposition, qu'il était prince plus puissant, et se taisait empereur plus ambitieux. Malgré ses idées féodales et chevaleresques, Maximilien n'oubliait jamais qu'il était le successeur de Rodolphe de Habsbourg; et les États qui n'étaient point dupes de ses rêves du moyen âge surveillaient d'autant plus ce fondateur d'une maison royale toute moderne. Dans celte situation, comment l'empereur et les États seraient-ils parvenus à s'entendre ? On saisit tous les embai-ras de l'empereur et du chef de la maison d'Autriche dans sa conduite avec les princes allemands. Maximilien avait à la fois dépouillé, dans leur guerre de succession, la maison palatine et la maison de Bavière; aussi soutenait-il contre elles, le duc de Wurtemberg, alors le jeune Ulrich, prince fougueux, en lutte à la fois avec ses chevaliers, avec la ligue Souabe, avec ses voisins. Au nord il assurait (1511) à la maison deClèves par un mariage la succession de Berg et de Juliers, qui aui'ait dû revenir à celle deSaxe, afin de n'avoir pointcelle-ci trop voisine de ses possessions du cercle de Bourgogne.C'était s'attaquer à forte pai'tie que d'indisposer le chef de cette maison, Frédéric le Sage, alors le prince le plus considéré de l'Allemagne, le plus puissant par lui-même, par son frère l'archevêque de Magdebourg et d'autres alliances encore. Pour le tenir en échec, Maximilien favorisait ses voisins contre lui ; il lui enlève la tutelle de laHesse qui lui revenait, en déclarant majeur îi quatorze ans le jeune landgrave, Philippe ; il pousse deux fils de son plus redoutable voisin, le vieux margrave de Brandebourg, Joachim, l'un à lagrand'maîtrise de l'ordre de Prusse, l'autre au grand archevêché de Mayence et fait ainsi des HohenzoUern au nord la maison
prépondérante. Mais lui-môme, il compromettait bientôt cette alliance pour s'assurer encore par de nouvelles précautions le retour de la Bohème et de la Hongrie à sa famille. 11 ne pouvait en effet espérer plaire au nouveau grandmaître de l'ordre en donnant au lils de Vladislas, roi de Bohême et de Hongrie, sa petite-fiUe Marie, en retour de sa fille Anne à l'un de ses petits-fils, prince d'Espagne, surtout en confirmant, en faveur du frère de Vladislas, Sigismond de Pologne, le traité de Thorn qui reconnaissait la Prusse comme vassale de ce roi et sanctionnait la perte d'une ville et d'une marche, comme Dantzick, non seulement pour l'ordre Teutonique, mais pour l'empire. Ainsi se contrariait elle-même cette politique de famille, qui, conçue à Vienne et allant prendre ses moyens en Espagne, touchait aux Bouches du Bhône et aux sources de la Vistule.
§ V. — Impuissance et anarchie.
Au milieu de ces inconstances, de ces rivalités continuelles, si aucune institution centrale, nationale, ne pouvait s'affllermir, que devenait la paix pwhWque, perpétuelle, décrétée au commencement du règne de Maximilien? Elle fut plus compromise que jamais. L'empereur demandait beaucoup, les États accordaient peu. « Hs ne veulent faire» dit un pamphlet contemporain, aucun sacrifice à l'empire, à la sécurité du pays, à l'établissement de la justice. >> On s'arrachait mutuellement quelques concessions et on y renonçait en détail; on avançait ou reculait; les ancien-
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nés instilulions tombaient, les nouvelles ne s'édiliaient point. Ce n'était plus le vieil empire féodal ; ce n'était pas encore une monarchie fédéralive, et cet état de transition qui mettait en question tous les droits et rendait douteux tous les devoirs, favorisait chez les grands l'esprit d'usurpation, chez les petits l'esprit de révolte, chez tous l'habitude de la violence, et contribuait à entretenir, par la lutte de tous contre tous, l'anarchie en Allemagne quand elle tendait à disparaître dans l'intérieur des autres États de l'Europe. Le vœu exprimé dans chaque diète: « Que chaque membre de l'empire jouît de la paix et de l'intégrité de ses droits;» était le vœu le plus général et le moins accompli.
Il se passait en petit dans chaque État, dans chaque province, dans chaque coin de l'Allemagne, ce qui avait lieu en grand dans l'empire. f,es princes qui voulaient constituer, dans leurs domaines aussi, une sorte d'unité politique, administrative, pour en faire de vrais petits États, créer des tribunaux, une force militaire à eux, rencontraient dans leurs seigneurs, leurs villes, leurs paysans quehiuefois, la même résistance ({u'ils opposaient à l'empereur ; leurs petites diètes provinciales, quand il yen avait, présentaient les mêmes luttes, les mêmes résultats que les grandes diètes impériales. Faute de s'entendre pour fixer leurs droits et leurs devoirs, les souverains et les sujets s'en tenaient le plus souvent à l'usurpation et à la résistance, quand n'intervenaient pas de petits recez ou de petits traités, qui étaient comme autant de trêves dans la lutte. Ici cependant, commençait à se constituer, à se tixer davantage une sorte de droit ou de coutume traditionnelle qui faisait le régime particulier du pays, tantôt plus despotique, tantôt plus libre, avec plus ou moins de part faite
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aux chevaliers OU aux villes par le souverain, selon les circonstances un certain mouvement de concentration, d unité de pouvoir, que l'empereur ne pouvait réaliser en Allemagne, à l'exemple des autres souverains d'Europe, quand l'empereur qu'ils contrecarraient au-dessus d'eux, ne parvenait à les faire échouer au-dessous, en favorisant la petite noblesse ou les villes qui, jetées au milieu de leurs territoires particuliers, ne relevaient souvent que de lui.
La classe le plus remuante, la plus indisciplinée était celle de la petite noblesse, des seigneurs châtelains, ou chevaliers toujours si nombreux en Allemagne. Qu'ils relevassent d'un empereur ou d'un prince, ils ne se soumettaient pas plus à la haute Chambre impériale qu'à la petite cour de justice constituée parleurs seigneurs. Armés de pied en cap, montés sur leurs destriers, ils refusaient de payer tout impôt, d'obéir à toute autorité. Continuant à chevaucher sur la grande roule ou le long de la lisière du bois, ils attendaient leur ennemi, guettaient le convoi de marchandises; après victoire, enfouissaient dans les donjons ou dans les caves de leur château situé sur la crête de la montagne leurs prisonniers ou leur bulin. Pour mieux résister aux princes dont les arrêts voulaient les atteindre, aux villes qui prétendaient les punir, ils se liguaient entre eux aussi comme « compagnons du bonheur et de la victoire » pour la conservation de leurs privilèges. Nobles brigands de grande route, quelques-uns gagnaient ainsi une certaine notoriété, devenaient une puissance dans l'empire. « Bonne chance, » s'écriait le fameux Goetz de Berlichingen à la main de fer, rendu illustre par la poésie de Goethe, en voyant une troupe de loups envahir une étable. Il faillit une fois avec ses compagnons pénétrer dans
la bonne ville de Nuremberg, où il se serait conduit comme le loup dans une étable. Dans sa guerre contre l'électeur archevêque de Mayence, il disait lui-même : « En une seule nuit j'ai incendié trois bourgades. » Frantz de Sickingen, un autre de ces chevaliers, en guerre avec la ville de \Vorms, empêcha pendant deux ans la foire de cette ville. La chambre impériale les mettait vainement au ban de l'empire. On les redoutait, les princes les ménageait; personne ne voulait se charger d'exécuter contre eux ce jugement. L'empereur lui-même, IMaximilien, traitait presque avec eux comme avec une puissance.
Les grosses et riches villes allemandes étaient les plus attaquées, les plus enviées partout ; ce n'étaient point seulement les chevaliers, mais les princes, laïcs ou ecclésiastiques qui en auraient fait volontiers leur proie. Mais elles se défendaient par leur bonne constitution, par leur économie, par l'industrie, la simplicité et les saines mœurs mômes de leurs citoyens. Sans prétentions politiques, sans éclat comme en Italie, les villes, en Allemagne, simples communes et non républiques, jouissaient souvent d'autant de liberté et de plus de tranquillité' que les républiques d'au-delà des Alpes. Elles ne prodiguaient point leur argent dans de fastueux monuments, à l'exception peut-être des églises et des maisons de ville ; mais elles avaient toujours des provisions de guerre et de bouche, pour un an. Leurs plus riches citoyens, au rapport de Machiavel, sans luxe h leur table ou dans leur maison, se contentaient en toute saison d'un repas frugal et en hiver d'un poêle bien chauffé; leurs plaisirs aux jours de fête consistaient à aller s'exercer à la pique, à l'arc, aux bombardes mêmes, qui bordaient leurs remparts. Quelques-uns de ces bourgeois, comme lesFugi'er par exemple à Augsbourg, enrichis par le commerce d'Italie,
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étaient les banquiers de l'empereur et du pape ; tout à l'heure ils feront presque une élection impériale. 11 y avait encore bien, entre les différentes classes des citadins, quelques rivalités intérieures ; en voyant venir au-devant de lui les bourgeois d'une ville impériale divisée en trois ordres :« Voilà, disait Maximilien, trois espèces de paysans sur un fumier. » Les citoyens des villes allemandes se querellaient moins cependant entre eux que les différentes espèces de nobles dans l'empire, et ils défendaient très bien leur fumier. Les (juerelles intérieures du siècle précédent entre les patriciens, les marchands, les artisans, s'étaient bien apaisés, sans qu'ils eussent été obligés de recourir si fréquemment aux combats, aux proscriptions, ou à l'intervention d'un maître voisin. Sans constitutions bien savantes, ils avaient quelques simples et modestes institutions municipales, des bourgmestres, des maires, des juges, des conseils, où tous étaient plus ou moins représentés et qui leur suffisaient. La trahison de leurs magistrats était rare et, quand elle arrivait, elle était sévèrement punie Aussi les villes, loin de craindre les petits chevaliers, qu'elles faisaient pendre quand elles les attrapaient, bravaient les rois, comme Lubeck qui allait dans Elseneur brûler les flottes du roi de Danemark, .Jean H. C'est par ses modestes traditions et grâce à ses saines vertus que l'Allemagne se distinguait au milieu des grandes monarchies des nations européennes et qu'elle dût de garder si longtemps des villes libres qui n'ont récemment succombé que sous les usurpations du nouvel empire allemand contemporain.
C'était sur les paysans des campagnes moins bien défendus que retombait tout le poids des exigences soit impériales, soit princières, soit châtelaines et surtout du désordre et des misères de l'empire. Rien d'étonnant
qu'il y eût alors une sourde effervescence dans cette classe, la plus malheureuse et la plus opprimée de l'Allemagne. L'expérience des paysans suisses qui s'étaient rendus libres, aussi bien que les villes, était un sujet de tentation. A l'autre bout de l'Allemagne, au nord, les paysans frisons moins heureux étaient tombés peu à peu sous les atta([ues incessantes des seigneurs ou évèques voisins. Ceux du Dithmarsche cependant résistaient encore; cédés par Frédéric III au roi de Danemark, ils n'avaient point encore consenti à se laisser vendre, tondre comme un troupeau; et, en ioio encore, sous la conduite d'un simple paysan, Wolf Isabrand, et. d'une héroïne inspirée, Telfe, ils mettaient en fuite la chevalerie et l'infanterie du roi de Danemark aux cris de : « gare aux soldats, voilà le paysan ; mort à l'homme, merci aux chevaux ; » et, libres, ils restaient comme une ruine des anciens temps au milieu des forteresses toutes neuves de la servitude frisonne. Ce désir de l'aff'ranchissemtMit et cet enthousiasme mystique ne manquaient pas aux paysans du reste de l'Allemagne. Au commencement du siècle, on avait été obligé de poursuivre et d'exterminer par le fer et le feu la terrible association du Sabot (Dundschuhe) dont la conspiration contre la noblesse comprenait toute l'Alsace. Le feu mal éteint se rallumait en Souabe au cri de Notre-Dame, et au nom du pauvre Kuntz, mots de ralliement populaires et mystiques dans cette fermentation enthousiaste de la liberté et de la misère.
Les dernières années du règne de Maximilien ne reproduisent que trop tidèlementet d'une manière plus flagrante le caractère des premières, c'est-à-dire l'impuissance de l'empire et le désarroi de l'Allemagne. On voit encore Maximilien une fois en Italie, après la victoire de la France