Tome VII
en Lombardie à Marignaii. Jaloux de cette gloire, Maximilien arrive sous les murs de la ville de Milan occupée par les Français ; il menace de la ras3r comme autrefois l'avait fait Barberousse. Milan est couvert par le célèbre connétable de Bourbon; et l'empereur, de crainte de rester en gage entre les mains des Suisses qu'il avait amenés et qu'il ne pouvait payer, s'esquive et repasse les Alpes à grand'peine. « L'entreprise a si mal réussi, dit un écrivain du temps, que l'expédition de Rome et le couronnement sont devenus maintenant imposssibles. »
Sous le coup des nouveaux progrès faits alors par les Turcs en Orient, le pape Léon X,Ies rois de France et d'J'ïspagne convient l'empereur à un Congrès, à Cambrai, en 'I517.Maximilien se montre le plus ardent. « Une croisade, dit-il, est plus que jamais un devoir imprescriptible qui s'impose àtous les chrétiens. » A son instigation, le pape Léon X, au concile de Latran, proclame une croisade générale. Déjà vieux, près de sa fin, n'ayant pas perdu encore ou ses illusions ou l'espoir de tromper, Maximilien réunit une diète en 1518 et y convie un légat du pape; comme à la première qu'il ouvrît, il demande une armée, un impôt pour celte sainte et utile entreprise. « La plus grande espérance de la chrétienté, disait-il dans sa lettre de convocation, repose sur la nation allemande ; montrez l'obéissance que vous nous devez et ne donnez sujet ni au Saint-Empire ni à la chrétienté de vous accuser d'avoir fait obstacle à la grande chose qui se prépare. » Tout le monde était sincère en demandant une croisade. Les succès du sultan Selim, qui, après la Syrie, avait conquis l'Egypte, et menaçait Tunis et Alger en Afrique, produisaient en Europe une recrudescence de crainte. Toutes les frontières Je l'Allemagne étaient ébranlées par les incursions des janissaires et des spahis ;
les flottes ottomanes menaçaient les côtes de l'Italie et y débarquaient des pirates à Otrante et aux embouchures de risonso.
Léon X était d'accord avec l'empereur. Ils demandaient un homme par cinquante feux et la dîme de tous les biens. Le Saint-Empire et le Saint-Siège se rapprochaient dans une œuvre commune ; le légat Caièlano était venu tout exprès solliciter la générosité et réveiller l'enthousiasme. « La religion et l'humanité, dit-il, se jettent en suppliantes aux pieds de l'Allemagne ; tous les yeux sont fixés sur l'aigle de Maximilien. Le salut du monde ne peut venir que de l'empereur. » Toute cette éloquence fut perdue à la diète. Aussitôt qu'il fut question d'impôt, les membres de la diète et les conseillers de l'empereur recommencèrent leurs querelles à propos de la Chambre impériale et du conseil de régence et leurs plaintes contre les désordres de l'empire; ils ne s'entendirent que pour renouveler les griefs de l'empire et de l'Allemagne contre le Saint-Siège. Pour en finir, les membres de la diète demandèrent à en référer, les députés des villes à leurs concitoyens, les princes eux-mêmes à leurs sujets. On leur rappela les pertes de l'Allemagne sur ses frontières, sa misère au dedans; ils en appelèrent à la miséricorde du Dieu tout-puissant.
Ce dernier échec de la puissance impériale, à la diète d'Augsbourg, excita différents sentiments qui se font jour dans les écrits ou pamphlets du temps nés à propos de cette diète même. Beaucoup, mettant à couvert l'institution impériale et la personne de Maximilien, accusent la diète, « singulière assemblée d'hommes d'armes et d'hommes de robe où l'on se conduit comme dans un camp, où quelques-uns seulement, à l'air austère et grave, parés du titre de docteur, tiennent le langage de la raison mais ne peuvent
se faire écouter des autres qui ne son[ jamais à jeun. « Platôt que d'attaquer l'empereur ils s'en prennent aux princes. ■> « Analhème aux princes, dit un d'eux, ils ne veulent faire aucun sacrifice à l'empire, à la sécurité du pays, au maintien de lajustice. Le désordre renaîtra, la révolte redressera la tête, ils seront engloutis par le torrent. Leurs domaines seront démembrés et en premier lieu ceux du clergé. Allez, princes ! votre ruine et votre perle sont inévitables. » « Ce qui manque, dit le pamphlétaire Hutten, à « l'Allemagne, c'est l'unité ; son mal secret c'est un désir « eflTréné d'indépendance. Personne ne veut plus obéir; « l'empereur, impuissant à rétablir la paix, est méprisé, et « l'empire ruiné par l'égoïsme dépérit. Chacun de ses « membres est fort cependant; Bavarois, Saxon, Francoce nien, noble, chevalier, vilain, tous sont braves; mais ils « semblent n'avoir de courage que pour se déchirer entre « eux, d'union que pour piller et ruiner le pauvre et le petit « dont la patience enfin se lasse. » Mais ce qui est alors comme une annonce de la révolution prochaine, les écrivains contemporains tournent toute la verve de leur colère et l'amertume de leurs plaisanteries contre l'allié de l'empereur ou plutôt le séducteur dont ils disent Maximilien dupe, contre le pape LéonX. « C'est lui, selon cet écrit, quia « trompé l'empereur, pendant tout son règne, en l'entraî- « nant dans des entreprises dangereuses; c'est lui qui l'a « réduit à l'impuissance. Pourquoi le légat vient-il donc « encore parler de dîme aux Allemands? L'Allemagne estce elle mieux gouvernée, plus puissante, depuis qu'elle « envoie ses ânes qui plient sous le poids porter son or au- « delà des Alpes. On veut combattre rintidôle; qu'on ne « s'y trompe point ce n'est pas à Constantinople, en Asie, « c'est à Rome qu'il faut l'aller chercher. Mais on tremble
« SOUS la menace des foudres pontificales; que ne crainl-on « la colère du Christ et non celle du Florentin? »
L'Allemagne avait vu avec douleur échouer, par la faute des États et de l'empereur, toutes les tentatives de réformes politiques faites sous Maximilien pour remédier à l'anarchie politique qui la divisait et la condamnait à l'impuissance; mais elle se rappelait avec plus de dépit encore l'échec des tentatives de réformes ecclésiastiques faites par les conciles et par l'empire sous son prédécesseur Frédéric III ; c'était ce ressentiment peut-être qui était le plus menaçant pour l'avenir. Ce n'est pas sans raison que peu de temps avant de mourir Maximilien I" répétait: « il n'y a plus de joie pour moi sur la terre ; pauvre Allemagne » !
On trouve, chose remarquable, au milieu des plaintes dont sont remplis les histoires et les écrits du temps, peu de récriminations contre l'empereur Maximilien lui-même. L'Allemagne a conservé pour lui jusqu'à la tin l'indulgence avec laquelle elle l'avait accueilli. Il avait une grande qualilé que tous les Allemands admiraient, sans la partager. Il était bon et sincère Allemand. « Allemand je suis, disait-il, allemand je pense, allemand j'agis, allemand je reste. » C'était un patriote, avec une pointe d'ironie cependant comme lorsqu'il recevait les moines érémitains qui venaient lui parler de croisades : « Je croyais, leur dit-il, que vous veniez assister à mes funérailles. » Avec cela, il touche atout sans rien faire; il court partout sans arriver à rien; il passe sa vie à dresser des troupes, à perfectionner son artillerie, et n'a jamais une armée; il veut tout régler en Allemagne et ne réalise que l'anarchie ; il épouse toutes les causes et toutes les héritières et ne produit rien de grand. Vie pleine pour l'empire et l'empereur d'une amère dérision dont il
semble avoir le secret. Il travaille lui-même à sa biographie politique sous le nom de roi sage (Weisskœnig). Mais une des productions poétiques qu'on lui attribue est aussi un pèlerinage armé allégorique (Theuerdank), entrepris avec un caractère résolu et une ferme confiance en Dieu au milieu des épreuves et des difficultés de toute sorte pour conquérir sa fiancée, Marie de Bourgogne, dans le royaume de l'honneur. Parmi les aventures qu'il rencontre sur son chemin, il en est une qui rappelle assez bien le caractère de son règne. Arrivé près d'une meule h polir, il y pose la pointe de son soulier à la poulaine ; le moulin tourne ; peu s'en faut que le pied, la jambe, l'empereur tout entier ne soit entraîné, broyé dans la formidable machine. Maximilien fut heureux de n'être point victime de son désir légitime mais périlleux de mettre d'accord dans une constitution les éléments discordants de l'empire et de s'immiscer dans les dangereuses complications des affaires de l'Europe.
Mais le prince autrichien, le chef de la famille, sort plus prospère et plus puissant que jamais de l'épreuve impériale. 11 pouvait se rappeler le temps où, chassé de l'Autriche par les Hongrois, il était prisonnier des Flamands à Bruges. Maintenant, il avait non seulement reconquis, soumis ses États patrimoniaux; mais il les avait rattachés plus étroitement à l'Allemagne. Impuissant empereur, il pesait cependant comme prince de tout le poids de son patrimoine dans l'empire; il menaçait encore bien plus l'Europe entière par l'un de ses petits-fils Charles, déjà roi de Castille, et par l'autre, Ferdinand, marié avec l'héritière de la Hongrie et de la Bohème. La tentative de monarchie universelle faite par la maison d'Autriche, après sa mort, vient de là.
Maximilien est en effet le vrai fondateur de la maison d'Autriche avec l'importance et la proportion qu'elle prend
alors dans l'Europe moderne. Le petit nom de Habsbourg ne convient plus à ces souverains qui, tout à l'heure, vont menacer l'indépendance de l'Europe. Si Maximilien est le premier empereur allemand des temps modernes, il est le dernier empereur du moyen làge ; car il est placé sur la limite de ces deux mondes. C'est pourquoi de son temps on ne savait trop que penser de son règne; sa vie était comme une énigme. « Pendant toute sa vie, nous dit Fleurange « dans son naïf langage, il avait fait mener un coftYe après « lui; et pensait-on qu'il fût plein d'argent ou de lettres « ou de quelque cliose d'important. Et, à la mort dudit « empereur, fut trouvé, chose fort étrange, que ce n'était Ik « que la sépulture oi!i il voulait être ensépulturé. » Ce personnage original tient encore un peu de la légende, on ne pouvait de son temps saisir son dernier mot; il songeait toujours à la mort, avec une participation fébrile à toutes les aftaires de son temps ; et, raillé si fort par la destinée, il semblait avoir conscience que de son vivant il menait en croupe, comme un héros de ballade, le moyen âge allemand et le Saint-Empire germanique qui devaient descendre avec lui dans le tombeau. On croirait volontiers que le célèbre dessin d'Albert Durer représentant le chevalier, la mort et la figure ironique du démon, a été fait en pensant à lui.