LES IMPRIMERIES
1462, était venue comme à point, en multipliant les livres d'une façon inespérée, répondre au besoin d'instruction dont témoignait la création de ces universités. Au moment oîi l'on désignait encore sous le nom de « frères allemands » ceux qui colportaient leur art à l'étranger, on ne s'étonnera pas que l'Allemagne comptât en l'année 1500 plus de mille imprimeries. La riche ville de Cologne, « la Rome allemande » avec ses belles églises, ses dix-neuf paroisses, ses cent chapelles, ses vingt-trois couvents et ses deux mille étudiants, en avait vingt et une; Nuremberg, « la perle de l'Allemagne », l'entrepôt de son commerce, « son caravansérail des arts et métiers », en avait vingt-cinq dont celle des Koburger réunissait vingt presses et cent ouvriers. Il suffit de rappeler dans la « reine du Haut-Rhin », à Bâle, les maîtres Jean Amerbach et surtout Jean Froben qui s'y est fait plus qu'un renom d'imprimeur. Il y avait des imprimeries privées jusque dans les châteaux, dans les couvents, dans les maisons riches qui tenaient à posséder cet objet d'utilité et de luxe à la mode. Aussi la ville de Francfort-sur-le-Mein ouvrait-elle, au commencement du xvr siècle, sa foire aux livres, pour fournir aux bibliothèques qui se multipliaient de toutes parts et même à l'exportation qui était très considérable : « Nous autres Allemands, » disait le savant Wimpheling, dans son Traité de l'art de l'imprimerie en 1503, « nous dominons le marché intellectuel de l'Europe cultivée, » et, il prétendait que les produits de ses compatriotes n'avaient noblement en vue que « l'honneur de Dieu, le salut des âmes et l'instruction des peuples. »
Il faut avouer cependant, en constatant cette activité des universités allemandes et cette production hâtive d'éditions et de livres, que l'inlelligence robuste et attardée de la
vieille Germanie, semblable à ces bûcherons et mineurs inhabiles et mal armés, qui pratiquaient à l'aventure des éclaircies dans les sombres futaies de la forêt hercynienne ou fouillaient son sol pour y trouver des métaux précieux, s'avançait comme à tâtons et avait peine à se débrouiller dans le fourré souvent inextricable et les ténèbres à peine éclaircies des sciences anciennes et nouvelles qu'on offrait à ses débuts.
Les universités allemandes, filles de l'Église, comme celle de Paris, établissements ecclésiastiques avant tout, s'ouvraient, en effet, à un moment critique et intéressant dans l'histoire de la culture de l'esprit humain. La grande science du moyen âge, la théologie, la science alors par excellence et le premier des arts, comme source de toute vérité, après avoir subordonné la philosophie et traité les autres sciences de servantes, périssait d'épuisement, comme toute chose qui a fait son temps. Elle avait jeté un vif éclat et produit les plus célèbres docteurs comme les Scott, les Bonaventure, les Thomas d'Aquin ; elle avait intéressé, agité,^ ravi, éclairé des générations successives (celles-ci le croyaient du moins); et maintenant, elle finissait dans des disputes de mots, dans des subtilités, des distinctions suscitées par les doctrines alors passionnantes, aujourd'hui fort refroidies, des nominalistes eiàes réalistes; et elle n'oftrait plus aux esprits dégoûtés que des maîtres dégénérés, inintelligents de ce qu'on leur avait enseigné, et des résumés et manuels de doctrines rebutants par leur sécheressemême., La théologie avait disparu, avec la philosophie, dans ce qu'on appelait la scolastique; elle avait été la lumière; elle n'était plus que les ténèbres. Et, juste à point, l'étude de l'antiquité grecque et latine, longtemps négligée, quelquefois même condamnée, mais tout à coup ravivée par les
Hellènes fugitifs de Constanlinople, ramenait au grand jour de la popularité les philosophes, les historiens, les poètes de Rome et d'Athènes et, en souriant à la jeunesse d'une fraîche nouveauté , la ravissait dans des régions plus vivantes de la pensée et de l'art.
Quelques-uns des enfants les plus intelligents de la Germanie, en effet, poussés par l'esprit d'aventure et de curiosité, avaient franchi les Alpes, à la suite des lansquenets et des reîtres et avaient rapporté de l'Italie, où la tradition anti(iue n'avait jamais été complètement interrompue, avec la connaissance des langues et des chefs-d'œuvre de l'antiquité, de nouvelles méthodes de pure raison, dans la recherche de la vérité, et des idées plus humaines, parce qu'elles s'inspiraient davantage de la vie de la nature et du sentiment du réel. Sans vouloir ranimer, dans le crépuscule du soir du moyen âge ou du matin de la Renaissance, les ombres savantes de ce temps, bien oubliées aujourd'hui, qui se plaisaient dans la nuit ou recherchaient le jour, comment ne pas mentionner ces Frères Hiéronymites ou de la vie commune, institut fondé dans les Pays- Bas, qui, les premiers, en Allemagne, associèrent l'étude de la littérature ancienne à celle de la scolaslique, créèrent des écoles nouvelles à Deventer, à Zwoll, et demandèrent place pour leur enseignement nouveau et pour leurs disciples à côté des abréviateurs du dernier des Nominalistes Okkam dont le nom même ne disait plus rien? Parmi ces disciples devenus bientôt de jeunes maîtres, un Agricola de Groningue était bientôt regardé par ses contemporains allemands comme un Virgile, et, ce qui était peut-être plus sérieux, apprécié en Italie comme un latiniste habile. De la Frise, le mouvement passait en Westphalie. Là un Alexandre Hegius, la lumière de l'école de Deventer, vanté
par Érasme, donnait pour base à renseignement de la jeunesse celte étude des classiques anciens aujourd'hui si attaquée chez nous; un Rodolphe Lange [Langius], à l'école de Munster, enseignait le premier l'art de faire des vers latins et créait la pédagogie, qu'on a récemment remise en vogue après en avoir fait sans le savoir; enfin un Louis Drigenberg, apôtre ambulant des nouvelles études, allait jusqu'en Alsace, à Schelestadt, fonder des écoles classiques. Tous les trois, bons Weslphaliens ! « 11 n'y a qu'eux, » disait Érasme de ces robustes ancêtres des érudits allemands d'aujourd'hui, « il n'y a qu'eux pour la patience au travail, pour la fidélité, la sagesse et la simplicité. ;> On les trouvait partout, comme, en Italie, les Florentins, qui ne réunissaient pas à un degré égal toutes ces qualités. Ouvriers de la première heure, pères de la Renaissance allemande, à côté des enseignements du latin d'Eglise et de la scolastique du moyen âge, tous traitaient de sujets plus humains {humaniora), d'où leur vint à eux et à leurs élèves l'appellation très significative alors d'humanistes et aux connaissances qu'ils répandaient le beau nom, aujourd'hui démodé, d'humanités, qui a servi longtemps à désigner ce qui constituait l'éducation vraiment libérale, la plus propre à former l'homme, en proposant à ses actions un idéal de raison et de justice humaine, en l'initiant aux grandes et aux nobles pensées de l'esprit ou aux imaginations charmantes de la nature et de la vie réelle.
Parmi les objets plus humains d'études que favorisa la Renaissance en Allemagne, il faut citer d'abord le droit romain qui avait fleuri depuis longtemps en Italie grâce à l'université de Bologne. Cette étude est introduite en 1490 dans l'université de Fribourg par Ulrich Sasius, en 1-494 à Bâle, à Vienne en 1495, à Heidelberg en 1498, etc.; les
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juristes, les romanistes qui se multiplient, pénètrent bientôt dans les cours des princes, remplissent leurs conseils et détrônent le vieuK droit germanique des Miroirs de Saxe et de Souabe ou d'autres recueils traditionnels de coutumes; et leur intluence pousse à révolution politifiue et sociale qui concentre alors le pouvoir entre les mains des princes laïcs, surtout sur leurs territoires. Sans doute cet enseignement pouvait avoir pour résultat de restaurer ou de fortifier l'autorité impériale en Allemagne et son affranchissement de la papauté et de l'Église; mais comme les plus récents empereurs n'avaient pas su réellement la faire passer en pratique dans des institutions d'empire, les princes, favorisés par le courant des choses, l'avaient fait tourner tout à fait à leur profit, aux dépens de l'indépendance des comtes, de la petite noblesse terrienne, des paysans et quelquefois même des villes, malgré leurs réclamations. D'après les maximes des nouveaux docteurs, dit AVimpheling, le prince est tout, le peuple n'est rien; le peuple doit se borner à obéir, à payer les impôts et à faire corvée; non seulement il est tenu à l'obéissance envers le prince, mais encore envers ses agents qui l'exploitent ■et le tiennent en tutelle. C'est ce qui explique les violentes titlaques que l'on trouve contre eux dans des pamphlets où leur avidité, leur tyrannie sont comparées au brigandage des chevaliers sur les grandes routes.
La Renaissance en Allemagne tint cependant de bonne heure du tempérament national quelque chose de particulier et d'original qui la distingue de celle de l'Italie et qui devait la faire aboutir à la Réforme.
Du livre si ample et si divers de l'antiquité grecque et romaine, à ses différentes époques, les Italiens avaient feuilleté de préférence les pages païennes. Us s'étaient étroi-