‹ La réformeChapitre 67 sur 120 · TOME VII · texte numérisé non relu

TOME VII

22y LA RENAISSANCE AVANT LA RÉFORME

tement attachés aux philosophes, aux historiens qui les entraînaient dans le domaine de la raison pure ou de la vie pratique ; ils s'étaient rais plus souvent encore, sous le même climat, à l'école des plus séduisants poètes et ils inclinaient assez volontiers avec eux à l'incrédulité et à répicurisme, sans se donner la peine d'ailleurs de les réduire en théorie. Plus instruits, plus policés, artistes de nature, ils avaient surtout cherché dans les anciens de parfaits modèles littéraires ou d'agréables passe-temps. Sans doute Nicolas Machiavel recherchait dans les anciens, pour ses compatriotes, les principes d'une régénération politique et militaire; le tribun et prophète Jérôme Savonarole avait prétendu trouver dans l'Ancien-Testament le secret d'une réforme morale et, après avoir fait un jour un autodafé des livres et des images des païens, il avait fini sur le bûcher; mais les Italiens de la Renaissance goûtaient en général les joies de l'esprit et de la vie, dans un accord tacite, rarement troublé, avec une Église éclairée et bienveillante, et sous des princes qui, protecteurs et complices de leurs goûts et de leurs plaisirs, dérobaient la main du tyran sous le manteau de Mécène.

Es'prits plus neufs, plus lourds et plus méditatifs, sous leur ciel épais et brumeux, les Allemands de la Renaissance tournaient volontiers davantage la page chrétienne et même judaïque de l'antiquité ramenée au jour. « Les païens, » disait l'un d'eux, « ou ne connaissaient point le but de la vie ou l'entrevoyaient si obscurément, comme à travers un nuage, qu'ils en discouraient plus qu'ils n'en étaient convaincus. » Aussi, à côté de ceux qui prenaient l'antiquité par le côté païen, qui lisaient ou éditaient les profanes, il n'en manquait pas pour s'attacher au contraire aux écrivains chrétiens, grecs ou latins, des premiers siècles ou

môme aux rares auteurs anciens qui avaient traité des sciences de la nature. Les uns, à leurs risques et périls, commentaient les textes, les doctrines des Pères de l'Église et revenaient même k la Bible; ils comparaient les fortes croyances, les mœurs pures des premiers chrétiens avec les enseignements, les pratiques du jour et avec les défaillances de l'Église de ce temps; ils scrutaient les origines profondes, obscures, de la religion et semblaient, soit vouloir éprouver la foi imposée par l'autorité aux sources mêmes de la révélation, soit rechercher une méthode supérieure pour éclairer d'une nouvelle lumière la vie morale. Les autres, tâtonnant encore d'une main mal assurée dans les ténèbres et trébuchant quelquefois, interrogeaient curieusement les mystères de la nature et tâchaient de pénétrer et d'atteindre les causes, la raison cachée, l'essence de l'être et de ses phénomènes. Sous les yeux d'une Église moins éclairée et plus croyante, jusque-là maîtresse sans rivale des choses de la foi et de l'éducation morale, la Renaissance en Allemagne se ferait-elle aussi aisément sa place que celle de l'Italie, dans les cadres de la société politique et ecclésiastique de ce temps? On pouvait se le demander en voyant l'essor hardi que prenaient déjà en tous sens quelques-uns des lettrés ou savants allemands de la tin du xv et du commencement du xvp siècle.

Gentilhomme de bonne naissance, entré dans l'Église, comme les puinés de la noblesse, pour y prendre un haut rang, un Jean Camerarius, de la maison de Dalberg, curateur de l'université d'Heidelberg et fondateur dans cette ville de la célèbre bibliollièque palatine, évèque de la vieille et impériale ville de Worms, présidait une Société littéraire dite rhénane, pour l'étude des littératures sacrées et profanes. Sa maison était jusqu'à sa mort, en 1503, dans

la contrée, le rendez-vous des humanistes et des savants qui, détachés du formalisme de la scolasti(iue duxiv siècle, étaient animés du même esprit novateur ou voués au même culte. S'il faut s'en rapporter à une savante histoire littéraire de ce temps, ceux-ci ne dédaignaient même pas, « la nuit venue, fatigués par leurs travaux, de jouer, danser, rire avec des femmes et de souper et boire largement selon l'habitude invétérée des Allemands, même érudits ». On a beau être humaniste, savant et même évêque, on aime à varier ses plaisirs. Le dominicain si connu de son temps sous le nom de Trithemius, Jean de Tritheim, sur la Moselle, est resté plus célèbre. Il faisait de son couvent de Spanheim dont il était abbé, une véritable académie savante pourvue d'une bibliothèque de mille volumes qu'il ouvrait à tout le monde. Les moines de son couvent étaient devrais humanistes. On ne dit pas que Jean de Tritheim y ménageât pour eux les passe-temps que l'évêque de Worms permettait aux membres de la Société rhénane. Lui-même, théologien, philosophe, historien, mathématicien, astronome et physicien, une sorte de Pic de la Mirandole germain, il faisait surtout de la lecture de la Bible le fondement des études religieuses, sans éviter pour cela cependant, quand il s'aventurait dans le domaine des sciences, le renom d'un enchanteur, d'un conjurateur d'esprits, d'un évocateur des morts et d'un partisan de la magie noire. Plus raisonnable et plus pratique dans ses tentatives pour pénétrer les mystères jusque-là insondables de la nature, était Jean MuUer, bien plus connu alors de l'Europe entière sous le nom de Regiomontamus. Dans la ville de Nuremberg, il réformait l'enseignement des mathématiques et de l'astronomie, redressait l'horloge de la ville, améliorait l'astrolabe, fondait un observatoire, écrivait des traités sur les miroirs ardents et la

HUMANISTES ET SGOLASTIQUES 229

pesanteur, créait un atelier pour la fabrication des instruments de mathématiques, un cabinet de chimie, une imprimerie, une cartographie. Après avoir donné l'impulsion à l'étude des sciences, nommé évêque de Halisbonne, il était appelé à réformer le calendrier par le pape Sixte IV, ù Home oi!i il mourut.

Mais il y avait des précurseurs plus voisins de la révolulion future. A Fribourg-en-Brisgau, maître Whimpheling, qu'on appelait « l'éducateur de l'Allemagne », ne se contentait pas de proscrire le latin scolastique comme un jargon barbare ; il tirait de graves leçons pour son temps de l'explication de saint Jérôme. Soupçonnant aussi que l'élude des lettres pouvait ne pas être inutile à la politique, il recherchait patriotiquement, dans un plan d'histoire générale de l'Allemagne, les causes de la décadence alors véritable de l'empire germanique, vantait les belles qualités de l'empereur Maximilien I", le plus Allemand des empereurs, grand-père de Charles-Quint, et gourmandait l'esprit de désunion et de révolte ainsi que les mauvaises mœurs des princes de son temps. Entin, esprit plus curieux encore, mais plus chimérique, celui qui allait se faire bientôt dans les universités et les écoles un nom plus retentissant, l'infatigable Reuchlin, à Bàle, à Heidelberg, à Tubingen, étendait à tout sa dévorante activité. Après avoir édité un dictionnaire latin et rapporté d'Italie la connaissance du grec, il apprenait lui-même l'hébreu, la lajigue, disait-il, « dans laquelle Dieu a parlé aux hommes, » pour remonter à la source de toute chose. Traducteur de quelques morceaux d'Homère, des discours de Démosthène, il faisait représenter, dans la maison de l'évêque de Worms, une comédie dans laquelle, à la manière du romain Térence, il mettait en scène un astrologue charlatan avec un avocat intrigant

et, en même temps, il trouvait dans l'étade des Pères un nouvel art de prêcher dont il écrivait un traité ; toujours plus hardi, auteur d'une grammaire et d'un dictionnaire hébraïque, sur la foi de la science kabbalislique et de la combinaison des lettres, remontant de symbole en symbole, du monde visible au monde invisible, du verbe qu'on balbutie au Verbe ineffable,, dans son de cerbo mirifieo, pour connaître le grand Être, il s'égarait dans les mystères de la science occulte oii avait sombré la foi de Pic de la Mirandole et il arrivait à une sorte de théosophie supernaturelle. Tous, tant qu'ils fussent, novateurs dans les lettres sacrées et profanes, explorateurs aventureux des secrets de la nature, humanistes, hellénistes, latinistes, poètes, térenciens, mathématiciens, kabbalistes, alchimistes, sacrés ou profanes, sérieux ou légers, ils prétendaient renouveler les méthodes surannées ou vieillies de l'éducation de la jeunesse, en remontrer aux maîtres et concourir à la réformation de la discipline et des mœurs en même temps que des méthodes. Persuadés qu'ils travaillaient à régénérer leur patrie par les lettres, pensant avec les anciens, raisonnant avec eux, écrivant leurs langues, ayant honte de la barbarie germaine, presque d'eux-mêmes, ils n'appelaient plus l'Allemagne leur patrie, le Deutsehland, que la Germanïe; ils n'étaient plus des Teutons, mais des Germains. Après leurs pensées et leur langage, ils travestissaient leur nom en latin ou mieux encore en grec. Reuchlin, par exemple, tenait du grec le nom de Capnion, comme plus tard, le disciple de Luther, Schwarzerd, s'appellera Melanehton et comme, avant lui, Didier ou Desiderius, le philosophe de Piotterdam, a pris le nom d'Érasme. C'est la recette qui les sauve de la barbarie et qui, comme dans le roman ancien, fait un homme de l'àne d'Apulée.

Cet esprit de rénovation s'accentuait encore quand, échappant à ces innocentes fantaisies, il passait des universités et des écoles dans l'Église, dans le monde, et se dérobait aux mystères de la langue latine et savante pour passer dans la langue nationale et vulgaire. Voici que, dans la chaire, en opposition aux prédicateurs qui empruntaient leurs sermons à des manuels tout faits et commodes sur les sept plaies du Christ ou les sept douleurs de la vierge Marie, sur les dix commandements, ou encore, à ces récits rien moins même que légendaires où l'imagination bizarre du moyen âge avait dans une intention pieuse travesti la simplicité évangélique, les disciples des novateurs, laissant là les vieux modèles, puisent dans leurs souvenirs et dans leurs études des arguments plus pénétrants et des formes plus nouvelles, s'adressent à la raison plus qu'aux raisonnements et aux sentiments plus qu'aux pratiques. Prédicateur attitré pendant trente ans à Strasbourg, dont il était, disaiton, « la trompette retentissante », le fameux Geiler de Kaisersberg, pour ne citer que lui, répète avec tendresse (jue « la joie propre de l'homme, c'est l'homme » ; il s'inspire de saint Chrysostome, de saint Bernard, n*; craint point de mêler le profane au sacré et, élevant la Bible audessus de tous les docteurs, il rappelle les fidèles des oraisons apprises et des génuflexions machinales à « la foi intelligente qui fait tout », et il mérite l'honneur d'être enterré sous la chaire d'où il s'était fait si longtemps entendre.

Hardiesse plus grande encore, dans la littérature populaire ! Un secrétaire du conseil des syndics de la même ville, Sébastien Brandt, à la fois juriste et poète, saisissant le côté politique, populaire et social du conflit, et sachant en exprimer les misères avec une ironique mélancolie, ras-

semble ce monde agité et ahuri sous le vent des doctrines les plus contraires, dans son poème satirique de la Nef des fous (Narrenschiff). Dans la mesure au compas qu'il prend de l'étendue de l'empire de la Folie, il fait entrer Rome qui «sous ses rois et ses empereurs dominait ce monde et qui le perd sous les successeurs de Pierre »; enénumérant toutes les variétés des folies humaines, il regrette d'y comprendre les évêques sous leurs mitres à côté des princes sous leurs armets, et les moines avec leur haire et leur capuchon à côté des âniers, et il craint bien, « si Dieu n'y veille, que sa nef, exposée en pleine mer à tous les vents ne sombre bientôt et que tout ne soit perdu, âmes, corps et biens; ce ne sera pas grand dommage ! Déjà le soleil et la lune diminuent: la nuit étend son ombre. » C'est une satire si vive, si originale et encore aujourd'hui si instructive pour la connaissance des mœurs du temps, que Geiler de Kaisersberg, qui n'épargnait pas les grands, ne craignait pas d'y prendre souvent le texte de ses sermons, parce qu'il y voyait, disait-il, « du vin généreux servi dans « une coupe artistement travaillée ».

Enfin, il n'y avait pas jusqu'aux divertissements populaires où le retentissement de la querelle ne se fît entendre. Le peuple n'avait plus goût aux mystères qui représentaient pendant les grandes fêtes, au parvis des églises, sur la place du marché ou ailleurs, les épisodes dramatiques de la Passion, la lutte de l'Antichrist et de l'empereur, le jugement dernier. 11 courait plutôt et stationnait des heures entières aux grossières farces et soties composées et représentées par des auteurs et des troupes ambulantes qui, se transportant de ville en ville, tentaient quelquefois d'accaparer, de laïciser aussi les mystères et donnaient, au ciel, assez souvent le jugement dernier à

HUMAMSTES ET SCOLASTIQUES 23iJ

présider au diable chargé de sévir contre les moines ou, sur terre, d'induire la prétendue papesse Jeanne à jouer son rôle à scandale. Le plus goûlé de ces auteurs et chefs de troupes, à cette époque, est le poète armoriai et débiteur de bons mots Jean Rosenplût de Nuremberg. Dans ses farces de Carnaval (Fastnachtspielen), sur ses tréteaux, le paysan vaniteux, le juif avare, le soldat bravache, l'étudiant libertin et le marchand trompeur, y provoquent moins le gros rire ou les huées que le moine Berchlhold bâtonné pour ses incartades ou le gros archevêque plus souvent assis à table qu'à genoux à l'église, ou enfourchant son destrier pour aller à la chasse au lieu de courir sus aux Sarrasins.

Quelques-unes des cinquante-quatre compositions dramatiques ou dialogues de ce fécond prince de la sotie allemande, ne sont pas encore aujourd'hui sans sel. Le dialogue du pape, du cardinal et des écêques, donne une idée, qui n'est pas du tout sans vérité, de l'état de ce qu'on appelait alors encore le saint empire romain germanique. i:n bon ei honnèie chevalier, chose rare, adresse au pape, comme à qui de droit, lesplaintes du bas peuple qui, dans l'anarchie alors endémique de l'Allemagne, n'a ni paix ni trêve, et est pressuré et houspillé par tous les grands; il accuse en particulier les seigneurs évêques qui, au lieu de morigéner les princes séculiers, comme ils le devraient, font bande avec eux pour le malheur du pauvre monde. Un évêque, qui paraît sous sa mitre d'acier avec sa crosse surmontée d'un fer de lance, admonesté et menacé d'être déposé par le pape, s'excuse de porter armure et de guerroyer; c'est pour se défendre et garder ses honneurs contre les séculiers qui l'attaquent et veulent le dépouiller. Un cardinal alors avise un sire roi pour lui

rappeler de faire maintenir à chacun son droit par les comtes et magistrats qui en sont cliargés. Le rot défère ceux-ci à l'empereur; ils attestent Dieu qu'ils aiment la justice, mais qu'ils sont chassés de leurs tribunaux par les princes et les ducs. L'empereur s'en prend aux ducs et princes qui ne l'ont pas averti. Mais bien obligés sont-ils, ducs ou princes, de ménager et de s'attacher les chevaliers et les hommes d'armes qui seuls les soutiennent ! Que l'empereur laisse donc Dieu gouverner; les paysans et les villes deviendraient trop riches, si on les laissait en paix. Vainement \q. porte-glaive de l'empereur intervient auprès de celui-ci et lui rappelle qu'on ne s'enrichit que par la paix et qu'en parcourant l'empire il n'y a vu qu'anarchie et misère. Un vrai chevalier, détrousseur de grands chemins, s'écrie qu'il faut à chacun sa part; sa part à lui c'est la guerre. Le paysan, dit-il, veut faire comme le bourgeois et le bourgeois comme le gentilhomme; si les chevaliers n'avaient le droit de guerre, les autres lui monteraient dessus ; les chevaliers vivent de la selle et de l'éperon. Lors, le/oM, personnage indispensable de ces représentations, s'adressant aux bourgeois, aux paysans, aux étudiants, son public habituel : « La noblesse, dit-il, ne sait que chasser et rober, frapper d'estoc et de taille, jouer, boire et courtiser les femmes ; croyez-moi,

N'acquittez oncques dîme ou taille, Ne lui payez ni sou ni maille. »

Le mauvais diecalier veut laisser mourir de faim, éventrer ou jeter à l'eau ce fâcheux. La moralité de la pièce, il faut la chercher dans une autre, intitulée : Le Grand- Turc. C'était là alors, il y a quatre siècles, il est vrai, entre

HUMANISTES ET SCOLASTIoUES 235

la prise de Constantinople et Soliman le Grand, la terreur de l'Europe et surtout des masses. Le tabarin allemand, Rosenpliil, fait venir à Nuremberg, la ville allemande par excellence, le grand turc qui veut sermonner les bourgeois pour les plaintes que les marchands et les paysans lui ont adressées contre les nobles, voleurs de grande route, et les évêques siraoniaques : — « Écoutez, leur prêche le grand turc, ce ne sont pas là vos seuls ennemis; vous avez des faux monnayeurs, des juifs usuriers, des juges prévaricateurs, des princes tyranniquesetdes prêtres séducteurs. » L'empereur, le pape, les évêques réclament. Mais les bourgeois de Nuremberg donnent raison au grand turc ; ils le reconduisent avec honneur et lui demandent sa protection quand il reviendra comme empereur en Allemagne.

La satire la plus hardie et la plus sanglante, en langue vulgaire, contre l'Église, part d'un membre de l'Église même, d'un moine franciscain, curame la Réforme devait venir d'un moine augustin. Thomas Murner, né à Strasbourg en U74, était docteur en théologie et en droit; couronné poète par l'empereur Maximilien,il avait promené partout, à Paris, à Prague, à Vienne, à Cracovie, à Bologne, à Venise, à Berne, à Bàle, à Trêves, sa vie vagabonde, ses mœurs mauvaises, son humeur sarcastique, son savoir douteux ; professeur, prêcheur, éditeur, viveur, il ne s'était tenu nulle part et s'était fait chasser un peu de partout, pour ses mauvais propos et ses actions viles, quand il jeta le fruit avancé et amer d'une expérience personnelle acquise dans les universités, l'Église et le monde, avec une verve effrontée, violente, cynique, dans sa Conjuration des fous (Narrenverchwœrungj et sa Confrérie des vauriens (Schelmenzunft). « Les clercs eux-mêmes, selon lui, bafouent ce qu'ils enseigent comme une doctrine divine; les enfants de

la noblesse ne se ruent dans l'Église que parce que les bénéfices y sont gras et pour y devenir la honte du culte. Il leur suffit, pour y entrer, de savoir étriller les ânes, nettoyer l'écurie et marmonner le latin sans le comprendre; et alors, munis d'une abbaye ou d'un évêché, ils tondent le troupeau jusqu'à la peau, ils vendent les messes, les indulgences, les pardons et élèvent les dîmes, le tout, pour faire chanter mâtine, hurler le service divin par leurs meutes et lancer ensuite leurs chevaux à travers la moisson jaunissante du pauvre paysan. » Et Murner continuera ainsi, jusqu'à ce qu'il trouve une nouvelle veine et un autre gagnepain, et morde et déchire celui qui, un peu plus tard, voulut réformer tout ce qu'il attaquait.

On comprend que ces nouveautés, faites pour attirer la curiosité de la jeunesse avide même du scandale et tournée toujours du côté du Levant, dussent dérouter les habitudes prises, effrayer la timidité ou pousser à bout la patience des vieux maîtres des universités et de l'Église. Quels étaient ces écrivains, ces poètes païens, au nom desquels on prétendait réformer la langue pour ainsi dire consacrée par l'Église? Quelle était cette science nouvelle qui se dressait à côté de la scolastique, opposait ses enseignements à ceux de l'école, de la tradition, pour lui dérober ses élèves, son crédit; et pourquoi entretenir le commun peuple des choses de l'empire et de l'Église qu'il devait ignorer ? Les recteurs, doyens des universités, choisis parmi les maîtres des sentences, parmi les vieux lecteurs, souvontmêmedans les autoritésecclésiastiques, les moines, autrefois gardiens de la science, copistes assidus des manuscrits et maintenant trop souvent livrés à l'ignorance et à la paresse, ne croyaient-ils pas la foi elle-mêmealtaquée dans leurs méthodes, dans leurs démonstrations toutes

faites, appuyées par les autorités les plus respectables, et l'empire et l'Église même compromis dans ceux qui les soutenaient. Us condamnaient donc les auteurs païens qui séduisaient la jeunesse, comme des agents de pestilence ; redoutant le paganisme lui-même à travers les poètes qui l'avaient chanté, ils s'opposaient à l'introduction des livres dangereux qui le recommandaient ; ils s'efforçaient de barrer le passage à ceux qui en propageaient l'admiration et le culte. Les Pères mêmes de l'Église ou les grands docteurs du moyen âge, qu'on prétendait mettre en regard des derniers scolastiques et dont on opposait les doctrines et les enseignements d'autrefois à ceux alors en usage, trouvaient-ils davantage grâce devant eux? Non pas. Cette théologie nouvelle ou renouvelée leur semblait irréligion, comme les écrivains profanes leur semblaient paganisme ; et combien plus ces soties irrévérencieuses et ces satires éhontées qui traînaient dans la boue tout ce qui était respectable et sacré !

A quelles extrémités pouvait aboutir, dans un pays encore neuf, chez une race au caractère entier et disputeur, cette lutte toujours âpre dans les écoles, entre le nouveau et l'ancien, entre l'en avant et l'en arrière, entre le progrès et la routine ? On pouvait l'entrevoir déjà dans les scènes qui se passaient au fond des universités. Dans celle d'ingoldstadt, animé d'un esprit tout conservateur, un Georges Zingel, élu trente-trois fois doyen de la Faculté de théologie, portait contre tous les poètes latins un arrêt de proscription qui ne respectait, parmi les anciens, que Prudence et, parrailes modernes, un je ne sais quel Baptiste de Mantoue, général des Carmes, qu'il préférait à Virgile. Deux jeunes poètes, adeptes des nouvelles études, un Conrad Celtes, qui avait parcouru en épicurien de lettres toutes les universités

allemandes, et un Hermann de Busch, qui chantait la sainte Cologne dans la langue d'Ovide, avec force souvenirs mythologiques, grands buveurs d'ailleurs, essayent d'introduire l'explication des orateurs et des poètes anciens aux universités nouvelles de Leipsick et de Greifswald ; ils en sont ignominieusement chassés. En revanche, dans l'université de Fribourg, Ulrich Sasius, le prince des juristes, grand ennemi des avocats et des rabulistes, tient avec éloquence et avec clarté l'enseignement du droit qu'il réforme ; et, à Tubingen, en Wurtemberg, en dépit du nominaliste Gabriel Biel, cet abréviateur d'Okkam, qui défendait au moins la vieille scolastique contre les nouveautés théologiques, l'humaniste et le poète un peu libertin Henii Bebel rallie ses élèves au drapeau de la Renaissance.

Les princes allemands en général ne paraissaient point redouter la tempête. Sans être des Médicis, quelques-uns d'entre eux même prêtent main-forte aux innovations et aux novateurs. C'est en première ligne, l'empereur Maximilien I", prince instruit et esprit ouvert dans les lettres, les sciences, les arts. De riches municipalités comme celles de Nuremberg et d'Augsbourg suivent son exemple. Princes et villes, non seulement forcent les portes des universités ou créent de nouvelles chaires pour les novateurs, mais ils prennent leurs conseillers ou leurs magistrats parmi leurs élèves les plus distingués. L'université de Vienne, sous Maximilien, avait son âge d'or. Grâce à lui, elle comptait plus de cent maîtres habiles pour le temps et rivalisait avec celle de Paris. Malgré l'opposition du recteur Herkmann de Franconie, défenseur entêté des vieilles méthodes, Maximilien y attirait Conrad Celtes après sa déconfiture de Leipsick. Poète et historien, appartenant aux humanités par la conception antique et naturaliste qu'il

apportait dans son enseignement, Celtes exposait le premier, à Vienne, une histoire universelle, y éditait des documents de l'histoire du moyen âge, enrichissait la bibliothèque impériale, dirigeait un collège laïc nouveau, ouvert aux jeunes humanistes qui donnaient desespérances, et fondait la Société littéraire du Danube qui était une véritable académie pour toute la contrée.

L'empereur Maximilien étendait sa protection au-delà même de ses domaines autrichiens. Les érudits, les savants et les poètes, il les appelait ses amis ; il anoblissait Reuchlin. La ville de Nuremberg possédait un vrai Mécène pour les lettres et les arts, celui qu'on appelait un prince dans le monde savant, Bilibald Pirkheimer, non seulement historien et orateur, mais juriste et homme d'État, dont la maison, rendez-vous de toute la riche bourgeoisie de la ville, était pleine de livres et d'objets d'art. Maximilien en fait son compagnon dans ses conseils diplomatiques et ses expéditions guerrières. Le célèbre Conrad Peulinger d'Augsbourg, connu pour la carte de l'empire romain qui porte son nom, secrétaire et président du Sénat de sa ville natale où il avait, dans un couvent de Bénédictins, une riche bibliothèque, un cabinet de médailles et une imprimerie, était chargé par lui de missions politiques importantes; c'est avec lui que l'empereur dresse le plan de ce colossal tombeau, un des derniers spécimens du vieil art allemand, dont l'ensemble et les figures de métal, au nombre de cinquante-six, presque toutes de grandeur naturelle, représentent les ancêtres de Maximilien on les personnages les plus remarquables de leur temps et produisent un effet si stupéfiant sur ceux qui le contemplent à Innspruck.

Tout se tient, rien ne va jamais seul. L'art aussi en Allemagne, en même temps qu'il produisait ce dernier type.

prenait un essor nouveau et exprimait avec plus de vivacité encore, celte rencontre régénératrice de l'esprit païen et du sentiment chrétien, du profane et du sacré, de l'humain et du divin, du réel et de l'idéal qui fait le caractère de la Renaissance allemande. Sans doute l'architecture, qui dépendait par tradition des maîtres et compagnons de l'ordre organisé des francs-maçons, avec leurs principales loges à Strasbourg, à Cologne, à Vienne et h Berne, avec leurs tournées d'apprentissage et leurs épreuves, reproduisait encore, en le perfectionnant, dans les nombreuses églises de ce temps, à Francfort, à Fribourg, en Alsace, le type hiératique et sacré de l'art gothique en l'appropriant même aux hôtels de ville, aux loges des corporations, aux hôtels des riches; la sculpture et la statuaire même, auxquelles les églises servaient de cadres pour les chemins de croix, les calvaires, les assomptions, les jugements derniers, les baptistères, les autels, les tabernacles, les reliquaires qui étaient des monuments à scènes et à personnages, se consacraient en général à la représentation de l'histoire sacrée et surtout de la Passion^ comme en témoigne le Christ détaché de la croix de Martin Schœngauer à Munich, pour le salut et l'édification des âmes. Ces sujets sont reproduits le plus souvent par les associations des peintres et verriers sur les murailles et surtout aux fenêtres des cathédrales, comme à Cologne aux cinq fenêtres de la nef du côté nord, et aux vitraux des dômes de Fribourg, d'Ulm et de Nuremberg.

La peinture jusque sur les devantures des maisons et la statuaire en plein air ne négligeaient pas non plus l'ornementation des rues et des places, par exemple dans la fameuse fontaine de Nuremberg qui fut repeinte deux fois. Déjà dans ces productions les scènes de la nature et du

Page 1