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L'UNIVERSITE DE PRAGUE

frontières et d'importantes enclaves avaient été occupées par des colons allemands; mais, dans les villes, les Allemands s'étaient emparés de la haute industrie, du commerce et, laissant l'exercice des petits métiers aux Slaves, formaient partout la grosse bourgeoisie et occupaient les fonctions municipales. Ainsi, dans l'Université de Prague, Télément germanique triomphait, d'autant plus que, des quatre nations, tchèque, polonaise, bavaroise et saxonne, la nation polonaise, surtout à partir de la fondation de l'Université de Cracovie, étant représentée par les Silésiens, ces trois dernières nations n'en faisaient pour ainsi dire plus qu'une, qui menaçait d'étouffer la première.

Les Tchèques cependant, qui faisaient partie de l'Université, luttaient avec énergie pour ne point se laisser absorber. Ils avaient protesté contre l'intluence étrangère en faisant un usage passionné et bien conduit de leur langue nationale. A une époque où la langue allemande, malgré les travaux des mystiques, n'avait pas encore dépassé de beaucoup sa période de formation, la littérature tchèque, sous Charles IV, produisait depuis longteiïips des romans chevaleresques, des œuvres satiriques, lyriques et élégiaques, des chroniques et des essais dramatiques, empruntés à la vie nationale, que les Allemands de Bohême ne faisaient guère qu'imiter ou traduire. Sur un autre terrain encore, la lutte s'engageait. Entre les croyances des Tchèques, qui avaient été amenés au christianisme, comme tous les Slaves, par des missionnaires byzantins, et celles des Allemands, disciples de l'Église latine, il y avait des différences de détails qui amenaient les seconds à soupçonner les premiers de quelque hérésie. Ces dissidences devinrent plus grandes au fur et à mesure que les Allemands envahirent si complètement les hautes dignités, fonctions et domaines ecclé-

siastiques que les Tchèques en étaient venus chez eifx à appeler la haute hiérarchie catholique du nom d'Église allemande. Cette lutte sourde arriva à l'état aigu quand le clergé germanique de Bohême fut atteint aussi, vers la fin du XIV' siècle, de la corruption profonde qui faisait alors surgir de tous les côtés ces désirs ardents de réforme d'où devait sortir une révolution religieuse. C'est par là que l'opposition nationale tchèque contre les Allemands en vint à se confondre bientôt avec l'opposition générale religieuse contre l'Église romaine, et que la tentative de réforme, à laquelle Jean Huss donna son nom, eut un caractère aussi spécial que national, qui la rendit même suspecte à l'Allemagne où elle ne réussit point.

L'Église de Bohême était très corrompue, parce que Charles IV l'avait comblée de bienfaits. La Bohême ne comptaitpas moins de 2,180 cures; la ville de Prague seule, 44 cures, plus i27 chapelles. Dans l'Église cathédrale il y avait 300 ecclésiastiques. On ne parle pas des couvents très nombreux et richement dotés. Quelques-uns assuraient que l'Eglise possédait les deux tiers du royaume. Les mauvaises mœurs suivaient comme conséquence. L'empereur et roi Charles IV avait essayé de porter remède à cet état de choses. Il avait bientôt abandonné la partie. Alors, il était sorti une protestation courageuse de la conscience tchèque surtout. Un Allemand d'Autriche, Konrad de Waldhausen, avait, il est vrai, commencé, en attaquant les moines et les prati(iues superstitieuses qui s'étaient glissées dans l'Église. Mais bientôt le mouvement était devenu tout slave. Un Morave, Milic de Kremsier, fit remonter jusqu'à la papauté l'origine du mal ; il dut aller se justifier près du pape d'Avignon. Un de ses élèves, Mathias de Janov, reprit et continua son œuvre, en opposant les exemples de la primi-

tive Église à ceux de l'Église de son temps. Cienlôt, un chevalier, Jean de Milheim, et un marchand fondèrent à Pï'ague la chapelle de Bethléem exclusivement réservée à la prédication tchèque et à la réforme des mœurs. Un Jean de Stièkno, un Etienne deKollin réunirent au pied de leurs chaires une foule empressée d'auditeurs, et les prêtres de Bethléem devinrent les véritables direcleurs religieux de toute la population slave de Prague.

Ces orateurs et ces écrivains s'en prenaient aux abus et non aux dogmes. A l'origine, le caractère distinctif de la réforme bohème était beaucoup plus moral que théologi(iue. Mais, en passant des prédicateurs aux maîtres, dans l'Université de Prague, les questions dogmatiques devaient prendi'e plus d'importance et ajouter un nouvel élément d'opposition contre l'Église à ceux qui existaient déjà. Le rôle de Jean Huss fut justement de réunir et d'exprimer, dans sa conduite hardie, dans sa langue nationale, dans ses prédications et dans ses doctrines, la triple protestation de la nationalité, de la moralité et de la tradition dogmatique tchèque contre l'invasion allemande, contre la corruption de l'Église et la tradition dominante.

Parmi les jeunes maîtres de l'Université de Prague, le iils d'un paysan dellussinetz, petit village de la Bohème méridionale, Jean Huss, s'était distinj-ué par son savoir, par la dignité de sa vie et par son éloquence dans la langue nationale. Né vers 1369, il avait été promu jeune encore doyen de la Faculté des arts (1407) et, l'année suivante, recteur de l'Université. Auteur un peu tourmenté d'ouvrages qui sentaient la scolastique, c'était un orateur de premî'er ordre dans la langue tchèque qu'il portait à sa perfection. Devenu, grâce à son caractère plus encore qu'à son talent, chef de la jeune école de Bohême, qui voulait ramener

l'Église à sa pureté primilive, et nommé prédicateur de la cliapelle de Bethléem, ses sermons le rendirent bientôt populaire, quoique sa prudence sût contenir l'ardeur un peu exubérante de quelques-uns de ses jeunes amis. Lecteur des œuvres de l'Anglais Wiklif, qui avaient pénétré jusqu'en Bohème, depuis le mariage de la sœur de Venceslas avec le roi d'Angleterre Richard II, il ne procédait cependant pas de lui et s'en éloignait même sur quelques points. Mais il apportait à ses compatriotes une force nouvelle en donnant à leurs réclamations un caractère tout national. A l'origine, le parti réformateur se recrutait également parmi les Allemands de Bohême et parmi les Tchèques. Peu à peu cependant, l'ardeur des Allemands s'était refroidie et s'était transformée en indifïerence d'abord et plus tard en une réserve presque hostile.

Au commencement du xiv" siècle le triomphe de l'élément germanique en Bohême paraissait inévitable. Les mœurs, la langue, les institutions nationales perdaient partout du terrain, et l'élévation à l'empire des rois de Bohême semblait devoir bâter et compléter l'assimilation. La très grande majorité du peuple cependant tenait à ses traditions et à sa langue ; sous la longue et habile domination de Charles IV, sa richesse s'était accrue, et avec elle la fierté nationale et le désir d'indépendance. Dans les villes, au-dessous de la bourgeoisie allemande, le petit peuple se composait exclusivement de Slaves; et la révolution démocratifpie, qui dans presque tout l'Empire, à cette époque, faisait passer l'administration municipale des patriciens aux corporations, se traduisait ici par les progrès de l'élément indigène aux dépens de la population étrangère. Les seigneurs détestaient les Allemands, en haine des favoris étrangers, qui leur disputaient les honneurs, et de la bourgeoisie sur la-

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quelle les rois s'appuyaient pour combattre leurs prérogatives. Charles IV, avait assisté sans inquiétude au réveil de l'esprit slave parmi ses sujets. La langue bohème, grâce à lui était revenue en honneur; cultivée par quelques écrivains supérieurs, théologiens ou juristes, elle avait acquis déjà un degré de perfection au moins égal à celui de la langue allemande. Pour agir sur le peuple, il fallait lui parler la langue qu'il comprenait. Les réformateurs prêchaient en tchèque ; ils avaient trouvé leurs auxiliaires les plus dévoués dans le bas clergé, en général hostile aux Allemands, et dans les nobles, soit que ces derniers eussent réellement le désir de reslnurcr la leligion, soit qu'ils fussent jaloux des progrès des domaines ecclésiastiques. Ainsi le parli de la réforme tendait à se confondre avec le parti national, quand Huss lui-même vint les unir.

Né sur la frontière ethnographique des deux peuples et des deux langues où le contact immédiat des deux races excitait encore les passions, il lui arrivait de dire : « Les Bohèmes doivent être les premiers dans le royaume de Bohême, comme les Français dans le royaume de France et les Allemands en Allemagne : les lois, la volonté divine, l'instinct naturel ordonnent qu'ils occupent les premiers emplois. » Il réclamait ainsi pour le peuple indigène ce qu'il demandait pour la pensée bohème. On comprend quelle puissance d'opposition ce rôle donnait à Huss, contre une Eglise oppressive et une nation ennemie que les Tchèques combattaient depuis plusieurs siècles.

La lutte du roi de Bohême et empereur, Venceslas, contre le rival allemand qu'on lui avait opposé un instant dans l'empire, Robert le Palatin, avait récemment encore fait ressortir ces rivalités et en avait augmenté l'aigreur. Soutenus par leurs prédicateurs, les Tchèques étaient restés

en général obstinément fidèles à leur roi contre les Allemands de Misnie qui les avaient menacés dans Prague. Affaiblis par l'échec du Palatin, compromis par leur attitude, inquiets des progrès de l'élément démocratique, des rancunes du roi et de la noblesse tchèque, les étrangers crurent trouver un moyen de perdre leurs adversaires en les accusant de partager les opinions de l'anglais Wiklif, qui avait attiré l'attention de Jean Huss et d'un de ses amis, Jérôme de Prague. Les Universités jouaient alors, en quelque mesure, le rôle des assemblées parlementaires dans les sociétés modernes; c'est sur les bancs de l'Université de Prague que s'engagea la lutte. Un certain nombre d'assertions de théologiens anglais ayant été condamnées comme hérétiques par rarchevô(^ue et par l'Université de Prague, Huss et ses amis prétendirent que ces assertions n'étaient point textuellement empruntées aux livres de Wiklif ou n'y avaient point ce sens. La querelle durait et s'envenimait depuis quelques années, avec cette âpreté que prennent les disputes d'école, quand, en 1409, la question du schisme pontifical, qui divisait alors toute la chrétienté, entre le pape d'Avignon et celui de Rome, et par conséquent la Bohême, fut portée devant le concile de Pise rassemblé pour mettre fin à ce scandale, et rendit la rupture définitive et irréparable.

Après s'être séparés des deux papes Benoît XIII et Grégoire XII, entre lesquels se partageait la chrétienté, les cardinaux, pour que le concile pût choisir un vrai et légitime pape, demandèrent à l'empereur et roi Venceslas de renoncer à l'obédience de Grégoire XII qu'il avait reconnu. La question était de celles qui relevaient de l'Université de Prague. Le roi et les Tchèques étaient pour la demande des cardinaux ; mais, dans l'Université, ils étaient tenus en

échec par les professeurs et maîtres étrangers des nations saxonne, bavaroise et polonaise, qui, disposant chacune d'une voix, mettaient d'autant plus sûrement, dans les -votes, la nation bohème en minorité que la nation polonaise était représentée surtout dans l'Université par les Allemands de Silésie. Plusieurs fois déjà les Tchèques avaient prolesté contre la majorité de ces étrangers, tous les jours plus nombreux, qui venaient leur faire la loi chez eux. Le moment était venu pour les Tchèques de livrer une bataille décisive. C'était l'opinion de Jean Huss. Les docteurs du parti national ne lui marchandaient pas leur appui. A l'occasion d'une ambassade du roi de France et de l'Université de Paris, qui venaient demander au roi une déclaration de neutralité entre les deux papes, les conseillers de Venceslas obtinrent de celui-ci un décret ( 18 janvier 1409) en vertu duquel, à l'avenir, la nation tchèque dans l'Université de Prague disposerait de trois voix et les trois nations allemandes d'une seule.

C'était un coup d'État. Tandis que les Tchèques entonnaient les louanges de Venceslas^ « libérateur de la patrie, » les Allemands, maîtres et élèves; s'engagèrent par serment à quitter l'Université, si le décret royal n'était pas rapporté. Les cours interrompus étaient remplacés par des rixes dans les rues. Venceslas somma les Allemands de se soumettre, nomma un nouveau recteur et lui donna les clefs et les sceaux. Les Allemands, fidèles à leur serment, le l(î mai, commencèrent leur exode, quittèrent la ville en longues files, au nombre, assure-t-on, de 5,000. L'Université de Prague en fut frappée sans retour : elle perdit son caractère universel, mais pour redevenir toute nationale. Les maîtres et étudiants allemands s'en allèrent à Leipsik, à Erfurtli, à Heidelberg, à Cologne, dans ces nouvelles

Universités qui n'étaient que provinciales, mais non sans profit pour l'Allemagne. Le temps des grandes Universités internationales était passé, depuis que chaque peuple dans l'unité chrétienne aspirait à vivre de sa vie autonome.

Le décret de Venceslas, en renvoyant les Allemands en Allemagne, amena une autre révolution dans les esprits. Les anciens maîtres et étudiants de l'Université de Prague, portant avec eux leur mécontentement, leurs rancunes et leurs calomnies dans les nouvelles écoles germaniques, rendirent suspect le parti novateur tchèque ; et bientôt, chez elles, le désir de venger l'honneur allemand remplaça celui de ramener l'Église à sa pureté primitive. La malheureuse issue du concile de Pise qui, au lieu de rétablir l'unité dans la chrétienté, porta les papes au nombre de trois par l'élection d'Alexandre V, mit tout à fait les passions aux prises. Tandis que les Allemands passaient avec les nouvelles Universités à l'obéissance du nouveau pape, les docteurs tchèques et l'Université de Prague redoublèrent leurs attaques contre les désordres de l'Église. Jean Huss, trouvant des armes dans l'Anglais Wiklif, passa tout à fait sous son drapeau. Le pauvi'e empereur et roi Venceslas, l'archevêque de Prague et l'église officielle ne savaient auquel entendre. Ordre fut donné de brûler les livres de l'Anglais Wiklif, défense de prêcher ses doctrines. Jean Huss n'en tint compte et, prenant le peuple à témoin de la sincérité de sa foi, le faisant juge en dernier ressort entre lui et l'Église, il opposa à celle-ci l'assemblée des fidèles. C'était une révolution.

L'un des trois papes, le successeur d'Alexandre V, Jean XXIH, en fit éclater le caractère. Chassé d'Italie par les partisans de Grégoire XII, il promet des indulgences dans la chrétienté à tous les prélats et aux laïques qui pren-

draient parti pour lui. H n'en falkit pas davantage eu Bohrme. Jean Huss et Jérôme de Prague, imprègnes des doctrines de Wiklif, prêchèrent contre les indulgences, consteslèrent au pape le pouvoir de remettre les pèches. 11 n'y avait pas de question plus populaire ; elle touchait tout le monde. La révolution passa de l'Université dans la rue Les étudiants chansonnèrent d'abord la bulle pout.tificale,puis la brûlèrent sur le marché (24 juin iil2). Plus etfrayé que jamais, Venceslas fit saisir et exécuter trois étudiants, fermer la chapelle de Bethléem et exila Jean Huss Pxcommunié et deux ae ses plus ardents adversaires pour les mettre d'accord. Ce fut son dernier acte d'autorité Parcourant la Bohème . Jean Huss, prêchait aux paysans tchèques, rejetait la primauté pontificale, contestait que le pouvoir des évèques fût supérieur et, pour ramener 1 Église à la pureté des temps primitifs, déclarait qu'il fallait lui enlever tout ou partie des biens temporels qu'elle possédait. Décidément la révolution nationale, morale, entraînait avec elle une révolution religieuse et sociale Ce n'étaient cependant encore que des menaces vagues, peu précises. Huss prétendait réformer les mœurs et ne pas s'éloigner de la tradition de TÈglise. Quoi qu il fit cependant, il était en opposition avec le pape et l'autorité ecclésiastique : il ouvrait une ère nouvelle. Redoutable symptôme de l'état des esprits ! Un simple docteur tenait en échec le rovaume de Bohème, l'Empire, l'Eglise entière.

Pour arrêter la révolution, il fallait qu'on reprît l'œuvre générale de réforme ecclésiastique au point où avait échoue le concile de Pise, qu'on fît disparaître le scandale de trois papes se partageant la chrétienté, et qu'on rétablit la discipline. C-était le sentiment général dans les Universités. Les papes rivaux se dérobaient: qui prendrait Uni-

tiative ? Venceslas, impuissant dans de pareilles circonstances, se laissait dépouiller de l'empire par ses frères plus actifs et plus ambitieux que lui. Satisfait de conserver, au moins de nom, le royaume de Bohème, il laissait passer l'empire entre les mains de Sigismond. Ce fut ce nouvel empereur qui répondit au sentiment général, après l'abdication de son frère Venceslas et la mort de son frère Jost, en annonçant qu'il voulait user de son autorité pour réformer l'Église, comme on s'exprimait, « dans son chef et dans ses membres ».

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