JEUNESSE ET ROLE D'ÉRASME
disail-il, il ne dédaignait pas, clerc encore d'habit, mais laïc d'esprit, il se refusa à prendre une cure, un bénéfice, comme bien d'autres faisaient alors ; épris seulement du savoir et de la passion de communiquer et de répandre sa science et ses idées par la parole et par la plume, il vécut d'abord au gré des préceptorats ou des imprimeries, et, grâce à des protecteurs dont il pouvait toujours changer, sans s'asservir à une chaîne perpétuelle ; le premier peutêtre, il tenta l'expérience toujours rude, parfois alors humiliante, souvent aussi féconde, de la vie d"homme de lettres et, du même coup, il y gagna, avec une certaine aisance, à la fin de ses jours, l'immortalité.
Jeté à tout risque dans le monde, « ce grand couvent », sous rhabit de prêtre séculier qu'il obtint même un jour la permission de quitter, spirituel et aimable, sachant se pousser et capable d'entregent, quoique caractère difficile, précepteur dans de riches maisons ou favori de grands seigneurs, correcteur, éditeur et auteur dans des imprimeries qui étaient en même temps des bibliothèques, souvent sur la grande route, ne tenant longtemps nulle part, pour garder son indépendance, aimant les plaisirs faciles, sans s'y asservir non plus, profitant de toutes les occasions d'augmenter et de répandre ses connaissances, d'étudier la vie sous toutes ses faces, Érasme méritait, par ses services ou même par ses éloges, force cadeaux ou pensions qu'on ne lui payait pas toujours et achetait des livres qu'il perdait quelquefois. Ainsi, ni clerc ni la'ic, souffreteux de sa personne, frileux et ne pouvant supporter l'odeur du poêle, de grand appétit, sauf pour le poisson dont la vue le faisait défaillir, et rebelle au vin dont la couleur cependant brillait pour lui comme l'escarboucle, vivant encore plus par l'esprit, une flamme qui tremblait à tous les vents mais qui
jetait toujours des étincelles, il écrivait sur tous les sujets: théologie, philosophie, pédagogie, politique ; il éditait, commentait, traduisait les œuvres les plus diverses, sacrées et profanes. Grand causeur et grand écriveur aussi, en correspondance avec tous les princes, tous les savants et lettrés de son temps, il est le premier en Europe qui, avec une aussi grande puissance, ait répandu autantd'idées, de connaissances, de sentiments divers et nouveaux, et contribué autant à instruire, à éclairer son temps et, par son exemple, à séculariser le savoir et les lettres, l'enseignement et la morale. Rôle alors tout nouveau, auquel, avec une puissance de travail inouïe, une volonté ardente et persistante, une étendue et une diversité de connaissances extraordinaires, Érasme consacrait une lartgue un peu pompeuse et abstraite, mais abondante et facile dont il était complètement maître, la latine, une raison souple et pénétrante quoique plus étendue que profonde, et cette variété de tons, dans l'art d'écrire, qui passe par tous les degrés, depuis la raison éloquente jusqu'à la plaisanterie légère et à la mordante ironie. C'est ce qui a fait de lui, un moment, l'homme universel, admiré ou redouté, suivi avec enthousiasme ou attaqué avec violence, celui qu'on a appelé le 'V^oltaire du xvi« siècle.
L'œuvre d'Érasme
Triple et une à la fois est l'œuvre d'Érasme. Il répand à pleines mains la connaissance des écrivains classiques, qu'il aime d'un amour de néophyte, par ses éditions, ses traductions, ses commentaires; et il en exprime dans de petits traités populaires le suc et la moelle. Il ramène