L'OEUVRE D'ÉRASME U
d'exercer ces vertus chez vous? » La jeune fille, qui a vu dans ses rêves des nonneltes fraîches et roses, des anges auxquels il ne manque que les ailes, franchit la grille et bientôt se repent ; elle pleure et veut sortir à tout prix, heureuse de ne perdre que la dot qu'elle a dû apporter. Erasme attaque encore plus vivement les couvents d'hommes trop nombreux alors en effet, leurs richesses, leur corruption trop réelle, l'ignorance, la paresse dans laquelle beaucoup, sinon tous, étaient tombés. Dénoncer la mendicité opulente de certains ordres, mesurer la profondeur de la besace de leurs moines quêteurs, soulever leur capuchon pour voir si les vices n'avaient pas remplacé les vertus d'autrefois, il n'y avait là rien de bien neuf. Érasme semble viser plus haut et plus loin. Il veut restituer à la famille son rôle dans l'éducation. Ni le père ni la mère surtout ne doivent abandonnera d'autres ce soin délicat. Il veut même, pour cela, que la femme soit instruite à l'égal de l'homme, qu'on lui mette la Bible en main et qu'elle en remontre à monsieur l'abbé. Savante et chrétienne, la femme sera épouse plus aimée, mère plus éclairée, plus respectable. Érasme, comme on dirait aujourd'hui, veut laïciser l'éducation.
A l'œuvre, admirez l'habileté du novateur. Quelque sujet que traite Érasme, il n'affirme rien, il ne nie rien; il critique. Il ne fait pas de ruines; il cherche, il laisse voir ses doutes; il n'élève pas un nouveau système contre l'ancien. Sa critique a des limites et sa raillerie s'arrête à temps. 11 fait des travaux d'approche, il pratique des mines souterraines; il ne fait pas un siège en règle. Érasme tourne autour de l'arche sainte de l'Église ; il la frôle, la côtoie, au risque de l'écorner, mais il ne la renverse pas. Qu'on ne l'attaque point cependant ; car alors, dans la chaleur de la
lutte, il ébrèclie, il enfonce plus avant. Ses ennemis lui reprochent de recommandée la lecture des païens qui jurent par les dieux immortels et ne savent rien du péclié originel. Est-ce qu'un théologien fameux n'a pas écrit : « Qu'un évoque ne lise pas les livres des gentils. De quel droit donc, Érasme, ce païen, ouvre-t-il d'une main sacrilège la porte du sanctuaire et touche-t-il au Nouveau-Testament! 0 ciel! ô terre! un homme qui corrige les Évangiles, les fautes de Dieu !» — « Eh! répond Érasme, les païens ont poussé à un si haut point les études libérales, pour qu'elles nous soient utiles et non pour que nous en fassions un objet de dédain! Haïssons les erreurs des païens, mais tirons parti des vérités qu'ils ont connues. » Et, prenant alors l'otïénsive, il accuse l'Église du moyen fige d'avoir étouffé le vrai christianisme sous des superstitions parasites, sous des inventions grossières, des pratiques, des cérémonies vides, dont les moines, autrefois ouvriers de civilisation, ont fait maintenant des instruments d'abaissement intellectuel et de servilisme moral et politique.
Là est, selon Érasme, le paganisme qu'on lui reproche; et, dans l'ardeur de la polémique, il ne respecte plus toujours la discipline établie, l'autorité reçue, la tradition acceptée et la puissance du clergé. « Pourquoi se confesser à un moine et non pas à Dieu dans son cœur? En lui seul il faut avoir confiance », a dit saint Cyprien. La Bible, pour Érasme déjà, voilà le livre par excellence. N'a-t-on pas introduit aussi du paganisme dans les usages chrétiens? c Pourquoi invoquer la Vierge des marins, l'appeler le « Port de salut, l'Étoile de la mer » et lui donner le rôle de Vénus qui, sans être vierge, était aussi protectrice des mariniers? Pourquoi invoquer les saints ou plutôt les marchander ! Quelle valeur ont les amulettes, les reliques, ce